Mai 68 : une commémoration sur fond de réécriture – Par Michel Ferron

Un anniversaire rattrapé par l’actualité. Au beau milieu des commentaires et analyses suscités par la commémoration des événe-ments de Mai 68, s’est invitée l’ac-tualité d’un mouvement social dont l’ampleur pourrait justifier la tenta-tion d’un rapprochement entre deux printemps revendicatifs distants d’un demi siècle. Sans se prononcer sur la pertinence d’une telle comparaison, on peut reconnaître qu’elle a au moins le mérite d’aider à mieux appréhender la singularité des événements qui ont ébranlé la France il y a 50 ans, à condition de souligner une différence essentielle entre les contextes qui ont précédé l’émergence de ces deux vagues de contestation.

Par Michel Ferron

En Mai 68, l’irruption soudaine de l’insurrection étudiante tranchait avec le climat d’ « apathie » politique et sociale, décrit par Pierre Viansson-Ponté dans son célèbre éditorial du Monde du 15 mars 1968 intitulé Quand la France s’ennuie …

Deux événements, cependant, anticipaient sur la révolte qui allait embraser la nation tout entière quelques mois plus tard : ce sera tout d’abord, en janvier, à Caen, la grève des ouvriers de la Saviem sur fond de violences policières et de solidarité universitaire, puis le Mouvement du 22 mars de la Fac. de Lettres de Nanterre, construite quatre ans plus tôt au milieu des bidonvilles de l’après-guerre.

En revanche, le front des luttes sociales qui s’est constitué en mars-avril 2018 se situe dans le cadre d’une cristallisation progressive de mots d’ordre en réaction à la volonté réformatrice d’un nouveau gouvernement issu de la dernière élection présidentielle.

Par ailleurs, si l’on observe dans la participation aux grèves et manifestations la même diversité sociologique qu’en Mai 68, il est prématuré de conclure à la même convergence des luttes. Il est donc hasardeux, à ce stade, d’établir un rapport de filiation entre le mouvement social actuel et l’explosion de Mai, dont l’héritage (« impossible », écrivait déjà en 1998 le sociologue Jean Pierre Le Goff) donne lieu, lors de chaque dixième anniversaire, à une évaluation de plus en plus controversée. En effet, le désir de purger ce moment de l’histoire de toute la mythologie qui lui est attachée conduit parfois à une réécriture partisane des événements de mai-juin 68.

 

Un étudiant devenu célèbre, face à un CRS devant la Sorbonne à Paris, avant de passer en conseil de discipline - Photo Gilles Caron
Un étudiant devenu célèbre, face à un CRS devant la Sorbonne à Paris, avant de passer en conseil de discipline – Photo Gilles Caron

La volonté de s’émanciper du puritanisme moral de l’époque a pu accréditer le fantasme d’une révolution sexuelle, illustrée par la revendication initiale d’un libre accès aux chambres des filles dans les cités universitaires. Mai 68 ne serait alors que le triomphe d’un individualisme jouisseur, bien éloigné d’une révolte collective de portée idéologique et politique. Au-delà de ces interprétations minimalistes, on assiste, au fil des décennies, à un véritable procès en haute trahison, dont l’objectif est de désactiver la charge subversive de cette révolte, en l’accusant d’avoir renforcé le poids des aliénations qu’elle prétendait combattre. Ainsi, Luc Ferry, grand pourfendeur de la « pensée 68 » voit dans ce mouvement contestataire le triomphe d’un hyperlibéralisme, qui aurait renforcé la société de consommation.

Régis Debray lui-même ne dit pas autre chose à travers les formules iconoclastes lorsqu’il parle d’une « pseudo-révolution qui a fait le lit du capitalisme  », d’une «révolution culturelle » qui en instaurant la « démocratisation du narcissisme » a créé le « berceau de la nouvelle société bourgeoise ».

Une crise politique nationale, porteuse de revendications collectives

Tous ces procès réactionnaires visent en fait à dépolitiser Mai 68 en réduisant artificiellement le mouvement à la radicalité des slogans de la colère étudiante et en refusant d’y intégrer son évolution tout au long des mois de mai et juin 68.

A l’opposé, se situe le camp de ceux qui entendent réhabiliter la dimension collective d’une éruption qui a fini par secouer l’ensemble des classes sociales. Le passage des révoltes étudiantes à une crise nationale qui a paralysé la France entière et fait vaciller le pouvoir gaulliste n’a pu se faire que par la mise en place d’une dynamique de mobilisation autour de revendications communes.

mai68ferroncitation.jpgCertes, la jonction entre le printemps universitaire et la classe ouvrière a été jalonnée de méfiances et la greffe des revendications est restée bien fragile. Pour autant, la solidarité avec les étudiants victimes des violences policières a été le ciment d’une convergence qui allait prendre toute sa place lors des rassemblements unitaires qui ont marqué la grande grève générale du 13 mai.

En effet, l’unification autour des principaux mots d’ordre traduisait bien la même aspiration à de profondes réformes sociales. Derrière la révolte contre l’autorita-risme à l’école, au bureau et à l’usine, dans la lutte pour de meilleures conditions de travail, c’était le même refus de la dureté et de l’injustice du système capitaliste avec parfois le même rêve d’une contre-société.

Au-delà des outrances et des utopies, on peut noter la fécondité de cette période en mesurant l’héritage durable qu’elle a pu tracer durant les années qui ont suivi. Ainsi en est-il du courant autoges-tionnaire, dont la lutte emblématique des Lip de Besançon fut l’exemple le plus célèbre et qui allait s’imposer pendant plusieurs années comme une nouvelle idéologie sociale et politique.

Pour terminer, loin de cette controverse sur le bilan, on pourra se demander s’il est possible, malgré tout, d’évacuer totalement la dimension subjective d’une expérience vécue par beaucoup de jeunes soixante-huitards comme le « baptême d’une génération ». En effet, sans verser dans la nostalgie ou le fantasme, beaucoup de témoignages soulignent le caractère initiatique d’une immersion dans un univers auquel les années de lycée ne les avaient guère préparés. Il en est plus d’un qui, assistant avec gourmandise au spectacle des amphis enfumés sans être véritablement acteur de premier plan, aura découvert de quoi se forger une véritable conscience politique.

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