Adapei 53 – quand malgré tout la mort s’invite aux prud’hommes

Véronique Louvel, ou plutôt son dossier, était devant le conseil des prud’hommes de Laval ce jeudi 13 juin 2019. C’est une histoire bien triste que celle de cette femme, dont la maladie a été reconnue comme professionnelle par la CPAM, et qui s’est suicidée six mois après avoir été licenciée par l’Adapei 53. Son mari et ses enfants avaient saisi le conseil des prud’hommes et contestent le licenciement. La justice suit son court.

Un travail, une femme, une fin

Par Thomas H.


Son salaire, 1350 euros net, en moyenne, un emploi de femme de ménages à l’Adapei 53 qu’elle a fréquentée pendant 26 ans de carrière professionnelle, pour finalement rencontrer la mort au bout du compte. C’est la terrible histoire de cette femme qui n’a pas supporté la procédure, le silence de ses collègues, le licenciement « abrupt », la perte de la dignité infligée… Elle devait préférer mettre fin à ses jours. En finir.

Au moment de la proposition de reclassement, alors qu’elle se trouve dans le bureau de la direction, elle se voit signifier « Sur quel poste voulez-vous aller ? Veilleur de nuit ? AMP ?… Vous n’avez pas de formation… Pas de diplôme. Quel niveau d’étude avez-vous ? ». Véronique Louvel se sent alors « atteinte dans sa dignité » raconte le secrétaire départemental Sud-Santé sociaux, Alain Grandin qui a accompagné « cette salariée dans son calvaire, dans toutes ses démarches en communiquant régulièrement avec elle au téléphone ».

« Vous ne voulez plus de moi. Je suis une femme de ménage. Je ne sais faire que du ménage… » avait-t-elle lancé aux représentants de la direction de l’Adapei 53. Ludovic Lacourt, le directeur des ressources humaines (RHH) de l’époque s’était justifié ensuite auprès du représentant syndical en expliquant que « Le cas de Madame Louvel est un dossier complexe, et dans notre service, nous faisons le nécessaire ; il ne peut être fait plus. La convention collective est appliquée comme il se doit ».

« Dans ma voiture, raconte Alain Grandin, alors que je la racompagnais chez elle, Véronique Louvel était en pleurs ; elle avait compris qu’il lui serait difficile de reintégrer son plein-emploi ; elle ressassait sans cesse les propos qu’elle venait d’entendre ». Elle avait saisi le message, analyse-t-il : « Ils n’ont pas envie de me voir revenir » avait-elle conclu. Elle s’était sans doute senti lâchée, comme beaucoup dans ce cas.

Une descente aux enfers ?

Octobre 2015, un premier arrêt maladie lié à une « rupture de coiffe » à l’épaule droite, et c’est le commencement des difficultés pour cette salariée de l’Adapei 53. Puis survient l’opération en avril 2016 et une convalescence qui oblige, à nouveau, Véronique Louvel à un arrêt maladie jusqu’au 5 février 2017. Un an plus tard, « le 17 février 2018, elle se donnait la mort par pendaison » relate le syndicaliste.

Sur la façade de l’Adapei 53 – © leglob-journal

« Des effets irréversibles sur la santé de madame Louvel ont eu lieu » note dans une analyse la Fédération Sud-Santé sociaux qui a porté plainte en Juillet 2018 dans le cadre de cette « Affaire Louvel » pour délit d’entrave aux fonctionnement régulier du CHSCT qui n’aurait « pas pu faire son travail en raison d’un défaut d’information« .

Le syndicat Sud ajoute aussi : « (…) il est curieux de constater que la mission et la vocation première d’un établissement médico-social tel que l’Adapei 53 ne s’applique pas aux professionnels qui se retrouvent en situation de reconnaissance de maladie professionelle et de handicap. La loi sur les travailleurs handicapés n’est pas une priorité à l’Adapei 53… Quant au slogan d’une société inclusive et solidaire évoqué ici et là par son directeur, cela ressemble fort à un vœu pieux. »

Depuis des années « L’ambiance générale était sous tension à l’Adapei, explique Alain Grandin. Un salarié, Christian Robert venait de se faire licencier brutalement pour faute grave [En 2016, NDLR]. Ce moniteur d’atelier m’avait contacté afin de préparer sa contestation devant le conseil des prud’hommes. L’employeur a proposé une transaction financière afin de mettre fin au litige. Elle a été finalisée en octobre 2016. Le salarié est venu le 25 janvier 2017 à mon domicile pour me demander de rendre les clefs de l’entreprise au RRH, puis s’est malheusement suicidé quelques jours après, le 11 février. »

Un très fort mouvement de personnel

Deux suicides en l’espace de deux ans. En 2016 et 2017, et une bonne quarantaine de départs, sous la forme de « démission, licenciement pour inaptitude, faute lourde ou rupture conventionnelle », sans compter les « changements d’affectations ». Alain Grandin, tel un lanceur d’alerte social a tout compilé en 2015, 2016 et 2017.

Et dans cette « drôle » de liste à la Prévert que le syndicaliste a dressée, on trouve par exemple rien qu’en 2015, 13 noms et prénoms. La liste débute par ceux de la « Directrice Générale (Licenciement pour faute lourde) Prud’hommes + Cours d’Appel en attente. » a-t-il noté scrupuleusement avant que l’arrêt de la cour d’appel d’Angers ne soit connu. Mais aussi ceux d’une « Educatrice Technique Spécialisée (Démission). », ou bien d’une autre employée : « Aide Médico Psychologique (Rupture conventionnelle) ». La succession de noms est éloquente.

L’Adapei 53 à Laval – © leglob-journal

En 2016, pour ne prendre que cette année-là, pas moins de quatre psychologues ont quitté l’Adapei 53. Des « Démissions » ou des « Licenciement pour inaptitude ». En 2017, c’est le RRH qui s’en va. Celui qui a suivi le dossier de Véronique Louvel démissionne à son tour… On pensait que les effets négatifs de l’ancien directeur général Fernand Hotton sur le personnel avaient disparus avec le cadre d’origine canadienne qui a quitté l’Adapei 53 en Décembre 2012. Mais non.

Selon Alain Grandin ce « turn-over impressionnant des employés caractérise une calamiteuse gestion du personnel, (cadres y compris) ; l’analyse du registre du personnel pourrait le confirmer… De même que la fiche d’entreprise, très soigneusement conservée secrète par le service de médecine du travail devrait, elle aussi, apporter des preuves irréfragables sur le mal être au travail » affirme-t-il.

« Répondre au mieux aux besoins »

Quand on tape dans un moteur de recherche Adapei 53, on arrive sur ces quelques lignes mises en exergue : « Parents, amis, professionnels, œuvrons tous les jours pour offrir aux personnes en situation de handicap mental la meilleure vie possible. Nous nous mobilisons pour répondre au mieux à leurs besoins, à leurs attentes, à leurs choix. »

Mais pourquoi un tel « turn over » parmi le personnel? Le secrétaire départemental Sud Santé-Sociaux a sa petite idée. Selon lui « le remplacement des employés est réalisé essentiellement par des salariés à bas coûts. Les fonctions et qualifications sont volontairement confondues. Un glissement de tâches s’interfère et s’ajoute aux nouveaux emplois. »

Le tout nouveau responsable des ressources humaines de l’Adapei 53, Jean-Marie Gabriac qui travaille, comme il dit comme « DRH de transition » aux cotés du directeur général Ludovic Husse, est formel. Au Glob-journal, il assure que seule une raison technique en est la cause : « Ce turn-over est surtout dû à la difficulté de recruter du personnel compétent en Mayenne en raison du plein-emploi… Et puis les repères et les générations changent, on ne reste plus très longtemps dans le même poste. » dit-il.

Sur le bâtiment, seule cette colonne indique qu’il s’agit de l’Adapei 53 – © leglob-journal

Celui qui a travaillé dans le Nord de la France « dans une usine de 500 salariés » avant la Mayenne estime qu’avec « 300 employés à l’Adapei 53, [Pour 800 handicapés, NDLR] on se trouve plutôt dans une configuration de Petite et Moyenne Entreprise (PME). Rien à voir avec les 1200 salariés de l’Adapei de l’ille-et-Villaine par exemple... »

Répondant point par point, Jean-Marie Gabriac ajoute : « Oui, c’est vrai l’organisation de l’Adapei 53 peut parfois s’apparenter à celle mise en oeuvre dans une PME ; c’est sans doute pour cela que le syndicaliste parle de fonctions et qualifications volontairement confondues et de glissement de tâches ; on essaye la polyvalence... » laisse-t-il entendre.

Si on ne peut pas faire abstraction du passé, de « l’ère Fernand Hotton » l’ex-directeur général qui a bouleversé grandement l’institution avec ses conséquences destructrices sur les personnels, [Il avait par exemple enfermé un salarié dans son bureau de DRH en lui disant que ce dernier était en garde à vue, et qu’il parviendrait à le faire démissionner par la force, s’il le fallait, NDLR], le RRH estime simplement qu’il faut penser avenir. « Soyons dans la résilience, et oublions le passé!  » lance-t-il simplement. « Vous savez les inaptitudes sont toujours mal vécues par les salariés et concernant Madame Louvel, son suicide est intervenu six mois après son licenciement. Ne faisons pas de raccourci. Aux prud’hommes, ce qui est contesté, c’est le licenciement. »

La décision du conseil des prud’hommes de Laval sera rendu le 10 octobre 2019.


Photo Une : Extrait de l’oeuvre de Jean Dubuffet – Mire G 204 (1984) exposée au Musée des Arts à Nantes. Photos – © leglob-journal .

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