Au Chili : « Tout peut basculer » – Suite et fin du récit de Rémy Simon

« C’est du Chili que je veux vous parler. Sans insister sur les points communs avec les situations rencontrées sous d’autres latitudes dont la nôtre. Avec le souci de mettre en lumière la spécificité chilienne, en partant des faits, d’explications et de témoignages, de tous bords politiques récoltés sur place, et en se méfiant de la propagande et des fake news. Je suis en effet de retour en France, de mon troisième séjour à Valparaiso, mon « port d’attache », nous dit Rémy Simon, observateur d’un pays où « flotte un vent de rejet de l’austérité. »

La révision de la constitution très attendue

Par Rémy Simon


[En raison de l’incendie sanitaire provoqué par le Covid-19, les manifestations au Chili sont sous l’éteignoir. Et le référendum sur la modification de la Constitution est reporté au 25 octobre, NDLR]

L’inquiétude sur l’avenir gagne les différents secteurs de la société chilienne. L’instabilité politique ne profite pas à la Gauche ni aux autres tant le « dégagisme » est fort. Rejet des politiques, des « élites », des medias, refus d’être représentés par des leaders. Depuis le début de l’explosion, ce sont environ 14 000 militants de tous bords qui ont rendu leur carte de parti ! Une probable évolution style « gilets jaunes » ? Claudio, parlant du futur referendum : « ce coup, le Président joue là son va-tout. Très impopulaire, il voudrait malgré tout être celui qui a légué une nouvelle Constitution au pays. S’il échoue, je ne vois pas comment il pourra terminer son mandat ! » .

Et puis l’opinion peut basculer et les uns et les autres jouer sur les peurs. Les commerçants continuent à soutenir les revendications populaires. Pour combien de temps ? Tout taguer, comme le font les anarchistes, en couvrant les murs de slogans affligeants n’est pas une excellente idée. Dans un pays saccagé par l’ultralibéralisme le plus sauvage, comment peut-on hurler « à bas l’Etat » ? Alors que les gens réclament au contraire un Etat plus protecteur avec la création de vrais Services Publics : Education, Santé, Retraite, renationalisation du secteur minier, de l’eau,…

Une manif agitée, des affrontements

Le samedi 22 février, j’apprends qu’une manif démarre en centre-ville. Apres avoir averti Claudio, je m’y rends, Smartphone à la main. Lui, avec téléobjectif, casque, foulard et masque gaz.

Une petite manif de moins de 300 personnes. L’ambiance de départ a des cotes festifs : déguisements, danses, totems. Comme celui représentant un chien noir, devenu le symbole des luttes étudiantes depuis celles de 2011. Cet animal errant avait pris l’habitude de suivre les manifestants et de mordre les mollets des carabiniers. Mais ce soir-là, les vrais moteurs et « héros » de l’évènement ce sont les anars et d’autres groupes d’extrême gauche. Ils imitent les Black Blocks européens. Tout au long du trajet, ils accumulent du matériel, des poubelles, éventrent le bitume pour en faire des blocs acérés qui serviront de projectiles. Tout cela m’attriste. J’ai la conviction que si les manifs avec des revendications populaires légitimes sont prises en otage par ces groupuscules, dont le premier objectif déclaré est de « cramer du flic », le Chili est mal parti. L’opinion publique pourrait perdre espoir et basculer.


© Photos Claudio Perez – leglob-journal

Place Anibal Pinto, la tension monte. La nuit est tombée. Claudio, le photographe, pour qui c’est la routine, me prodigue ses derniers conseils et explique les itinéraires de dégagement au cas où. Sa phrase à peine terminée, les grenades lacrymogènes nous tombent dessus. Situation rajeunissante, mais c’est très pénible pour les yeux et la gorge ! Il parait que les Pacos (flics) n’utilisent plus de balles à plombs. Je déguerpis avant que les lances à eau n’entrent en action. Quitter ce coin en courant, en grimpant dans les escaliers de la colline Conception. Poursuivre bien plus haut. Avec deux jeunes manifestants eux aussi en galère, trouver un véhicule pour contourner tout ça et redescendre à l’est du centre-ville. En sécurité. Le lendemain, Claudio me fera parvenir une vidéo montrant des manifestants blessés. Certains au sol, pris en charge par des infirmiers bénévoles.



Cet épisode a renforcé mon pessimisme. Il faut que je retourne au contact des gens et sollicite leur avis pour y voir plus clair.

Reconstruire à partir de la base ? Un « Podemos » chilien ?

La rencontre, peu de temps après, avec Carolina Osorio tombe à pic. Vivant seule avec trois enfants, après avoir fait différents boulots, elle a repris des études. Dans deux semaines, elle espère obtenir enfin son diplôme de psychologue. Elle soutient le Mouvement à fond. Elle met en avant le rôle de la jeunesse révoltée, dénonce le système actuel qui exploite les travailleurs et les richesses naturelles de la planète.

Carolina Osorio – © leglob-journal

<<Ici au Chili, presque tout est privatisé : le cuivre, la ressource en eau, etc. Quelques très riches chiliens et des trusts étrangers pillent tout. De Droite et de Gauche, les politiciens font les lois, s’arrangent entre eux. Et après s’étonnent qu’on ne croit plus en eux. D’où l’abstention. Quant aux étudiants, ils ont bien parfois des aides ou des prêts. Mais, même s’ils arrêtent leurs études, ils seront obligés de rembourser pendant parfois plus de 10 ans ! Alors, quand le ticket de métro a de nouveau augmenté, ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! >>.

En marchant sur des œufs, je lui dis que deux choses m’inquiètent. La première concerne l’absence de porte-paroles et de leaders reconnus. Pas facile de proposer un projet de société et une alternative politique dans ces conditions. Ce problème a aussi existé en France.

<< Je partage ton point de vue. Mais j’ai bien peur que les politiciens s’entendent entre eux pour ne modifier la Constitution qu’a minima. Alors rien ne changera ! Ce qui me remonte un peu le moral, c’est de voir que les gens se reparlent enfin. A travers notamment ces réunions de quartier. On peut imaginer quelque chose qui repartirait de la base, dans des projets communaux qui remonteraient peu à peu vers les sommets de décision. Peut-être… >>.

Le deuxième aspect qui m’inquiète, c’est la crainte d’une montée de la violence et des destructions. Pouvant faire basculer l’opinion. La Droite et l’Extrême-droite n’attendent que ça. En se posant comme les garants de l’ordre.

<< Le risque existe. Mais il ne faut pas oublier qu’ici la violence de l’Etat et la répression ont été terribles. Ceci dit, on ne peut exclure un retour en arrière. Ce serait terrible ! >>.

Des rumeurs circulent : le commandant en chef de l’armée refuserait de faire à nouveau descendre ses troupes si Piñera lui en donnait l’ordre. Des rumeurs…

En octobre, toute cette foule de manifestants c’était magnifique !

De retour de l’extrême Sud du pays, Nina Poblete souhaite me revoir. Cette femme de 79 ans est une grande Dame ! Autrefois prof de français, militante du PC chilien, présidente du cinéma d’art et essai Condell. J’ai bien besoin de son expérience et de sa sagesse pour m’éclairer.

Nina Poblete – © leglob-journal

Elle me donne des détails sur la nature du Gouvernement actuel. Un exemple :

<< Marcela Cubillos, la ministre de l’Education est la fille d’un ancien ministre de la dictature. Mais surtout elle a participé autrefois à la campagne du referendum de 1988 en soutien à Pinochet. Comme responsable des jeunesses fascistes ! >>.

Cela en dit long sur la nature du régime de Piñera. Pour mes inquiétudes face aux débordements violents de certains, elle veut me rassurer. Son visage s’éclaire :

<< Il fallait voir en octobre quand tout a démarré. Toute cette foule avec toutes ces revendications brandies sur ces pancartes ! Une force impressionnante, inespérée. C’était magnifique ! Tu es arrivé au moment des manifestations minoritaires. En mars, tout va repartir. La grande centrale syndicale, la C.U.T. (Centrale unique des travailleurs), va encadrer tout ça et ne pas permettre les débordements. Mais effectivement la Droite exploite actuellement tous les incidents. Et elle contrôle les chaines de télévision >>.

La campagne électorale pour le référendum débute. La mobilisation va redémarrer et s’amplifier. Dans ce pays un verrou a sauté. Faisons confiance au Peuple chilien pour pousser et défoncer cette porte. Pour écrire une nouvelle page de son Histoire. << Le Chili s’est réveillé !!! >>.

[Le référendum sur la modification de la Constitution est reporté au 25 octobre, NDLR]


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