Aurons-nous la naïveté de croire encore au Père Noël ? – par Pascal Grandet

la manifestation du covid-19 en Mayenne

« Les déplacements n’ont baissé que de 30% contre 80% au printemps. Ces données concrètes confirment bien ce que chacun ressent » nous explique Pascal Grandet qui ajoute « ce deuxième confinement est bien un confinement « light ». La situation serait donc moins préoccupante qu’en mars ? Eh bien non, bien au contraire, et pour plusieurs raisons » – Analyse

Economie et santé, pour une bonne santé économique

Par Pascal Grandet


la belle lettre L sur lglob-journal

Les entreprises et beaucoup d’administrations continuent à tourner, ce qui génère déplacements individuels et foule quasi-habituelle dans les transports publics. Les employeurs renâclent à inciter au télé-travail « pour le bien de [leurs] salariés » comme le disait Dominique Carlac’h,vice-présidente du MEDEF, sur France 2 le 6 novembre. (!). Mieux vaut en effet que les gens aillent choper et diffuser cette « saloperie de virus » plutôt que de rompre le lien social pendant quelques semaines ! Pas besoin d’aller très loin pour illustrer ce propos : le président du CD53 peu favorable au télé-travail, ralentit sa généralisation chez certains des employés placés sous sa responsabilité en Mayenne.

Les déplacements ont baissé de 30% contre 80% au printemps +d’infos . Les établissements scolaires tournent comme si de rien n’était. Le protocole prétendument renforcé mis en place par le ministère à la rentrée de novembre est une plaisanterie. Chacun a vu depuis la rentrée de novembre ces élèves du secondaire dans les couloirs, les classes et les réfectoires, se côtoyer avec, quelle que soit leur bonne volonté, l’impossibilité de respecter les « gestes-barrière ». C’est d’ailleurs ce spectacle affolant qui a conduit JM Blanquer à réviser son protocole en renvoyant les lycéens chez eux à mi-temps depuis le 9 novembre, et encore pas par demi-classes, les élèves sont présents par classe entière, mais un jour sur deux !

Quant aux plus jeunes, malgré la vigilance des enseignants et des autres adultes les encadrant, comme pour leurs grands frères et sœurs, les effectifs ne permettent pas d’assurer une sécurité maximale, loin de là. Et la chimère selon laquelle les jeunes enfants seraient moins contaminés et moins contaminants ne résiste pas à une flopée d’études internationales publiées depuis l’été dans des revues scientifiques reconnues et respectées qui mettent aujourd’hui en lumière le fait que si les enfants de moins de 10/12 ans sont moins symptomatiques, ils sont tout aussi contaminants (Corée du sud étude sur 50 000 individus, Autriche, sur plus de 10 000, Inde sur 500 000, USA) voire plus selon certains travaux (Israël +d’infos).

Mais l’incurie de ce ministère le dispute à la mauvaise foi : comment expliquer autrement que, selon le ministre de l’Education Nationale, la situation est « sous contrôle » avec un tableau quotidien sur le site du ministère qui annonce 3528 élèves contaminés (bonjour la précision !) quand, dans le même temps, Santé Publique France comptabilise plus de 25 000 jeunes de 0 à 19 ans positifs (+d’infos) ! Les établissements scolaires, ce sont 14 millions de personnes (élèves et adultes), soit 1/5è de la population française. Et le virus n’y circulerait pas ? L’Allemagne annonce, elle, 1500 établissements fermés et 500 000 jeunes touchés, avec un niveau de circulation du virus bien moins élevé qu’en France.

La confiance envers les autorités politiques a été rompue par une série incessante d’atermoiements, de contradictions, d’indécisions et de mensonges depuis janvier. Nous n’aurons pas la cruauté de tous les rappeler ici, du scandale des masques, à l’anarchie des tests, jusqu’à l’incurie qui préside à la campagne de vaccin anti-grippal (essayez donc d’entre trouver un, même avec un « bon » de personne prioritaire). Il a fallu dès fin mai, tenter de rattraper le temps (économique) perdu : sortez, consommez, partez, faites la fête.

On a totalement « impuissanté » la population face au virus pour des préoccupations exclusivement économiques. Certes, chacun avait envie de « revivre » après l’épisode douloureux du printemps. Certes, il fallait faire repartir une économie durement touchée par la première vague. Mais cela justifiait-il que l’on ouvre les vannes à plein aussi brutalement ? « Monsieur déconfinement » devenu depuis premier ministre et « Monsieur reconfinement » par la même occasion a failli : nulle part on est passé aussi rapidement du déconfinement au « comme si de rien n’était » de mai-juin.



Jean Castex l’a d’ailleurs lui-même reconnu le 17 novembre devant la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale : « Peut-être effectivement que nous avons déconfiné un peu trop ».

Jusqu’à inciter les gens, à la mi-octobre et alors que la deuxième vague était là, à partir sur les routes et à diffuser encore un peu plus le SARS Cov-2. Ajoutez à cela l’armée de « rassuristes », tous plus « sachants » les uns que les autres, débarquée sur les plateaux télé pour y déverser leurs convictions selon lesquelles on verrait bientôt qu’il n’y aurait pas de retour du virus. On a vu.


Ces soignants, ces héros…


On savait combien les petits commerces avaient souffert au printemps et combien la grande distribution s’était gavée. Comment comprendre alors qu’on ait décidé unilatéralement la fermeture des échoppes de centre ville sans exiger des grandes surfaces qu’elles soient, dès le confinement, soumises aux mêmes règles que les petits commerces d’une part, ni qu’elles concourent financièrement à leur soutien d’autre part ?

Comment s’étonner aujourd’hui des difficultés à faire prendre conscience de la gravité de la situation ? Comment s’étonner de la foire d’empoigne sur la notion d’essentialité. Quand on ouvre des brèches, il est humain et compréhensible que chacun cherche à s’y engouffrer et que l’intérêt particulier prenne alors le pas sur l’intérêt sanitaire collectif.

C’est un fait : toute nouvelle affirmation du gouvernement suscite doute et suspicion. Toute nouvelle décision sanitaire entraîne contestation. Ce qui limite de fait son efficacité. Et puis dans les hôpitaux, on se souvient en mars/avril le dévouement et le professionnalisme des soignants, médecins, infirmier(e)s, aide-soignant(e)s et de tous les agents hospitaliers. Applaudis à 20 heures chaque soir, sans aucun doute sincèrement par une écrasante majorité, on a voulu en faire des « héros » jusqu’à les faire participer aux cérémonies du 14 juillet !

Ah ben bien sûr, quand on ne veut rien changer au fond des choses, l’opportunité est trop belle ! Les héros, ça a des forces colossales, quasi inhumaines, c’est prêt à se sacrifier, ça n’a pas besoin d’être soutenu par autre chose que des applaudissements, ça travaille pour la gloire, pas pour l’argent ! Voilà comment on a réussi à détourner une manifestation de sympathie somme toute bon-enfant en un enfumage général pour masquer les facteurs inhérents à la crise hospitalière et au mal-être des soignants.


Certes, il a bien fallu jeter quelques piastres au bon peuple des blouses blanches. On a même, il faut le reconnaître, forcé un peu la nature intrinsèquement pingre de l’État en attribuant généreusement, après le « Ségur de la santé », 183€ mensuels à (presque) tous les soignants (et pas totalement financés dans le PLFSS21, soit dit en passant). (+ d’infos). 183€ par mois, bien sûr, ce n’est pas rien, surtout quand une aide-soignante voit les 1 300 ou 1 400€ qui s’affichent ordinairement en bas de sa fiche de paye. Mais est-ce que cela pouvait être « pour solde de tout compte » ? Est-ce qu’on pouvait se dispenser d’une remise en cause en profondeur du fonctionnement de l’hôpital, de son financement à l’activité, de la course à la « productivité », bref de tout ce qui, de décisions mortifères en lois de démantèlement, avait mené l’hôpital public là où il se trouve aujourd’hui : au bord du gouffre ?

Et puis, pouvait-on laisser passer l’été, telle la cigale de La Fontaine, sans envisager ce qui pouvait (allait) nous revenir en plein visage comme un boomerang une fois l’automne revenu ? Le 2 août 2020, sur Twitter, nous interrogions le ministre par l’intermédiaire des parlementaires du département : « La deuxième vague devient une hypothèse de + en = plausible. Où en sont les stocks ? Les hptx ont-ils des stocks de masques chir ms surtout FFP2, gants, surblouses ? Où en est le réapprovisionnement en produits anesthésiants ? C’est en été qu’on doit se préparer à l’automne. » (@53AUDACE53).

Car oui, c’est à ce moment qu’il fallait prévoir. Mais on a l’impression que beaucoup de responsables ont croisé les doigts en espérant fort qu’il n’y ait pas de retour du virus. Pourtant, autant la première vague était imprévisible, autant, selon une large majorité de scientifiques dignes de foi, la deuxième était attendue. Mais on n’entend parfois que ce – -et ceux – qui arrange…

La France disposait au printemps de 5 000 lits de réanimation quand l’Allemagne en comptait 20 000 auxquels s’ajoutent 8 000 lits de soins intensifs dotés de respirateurs. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Le ministre a avancé fin septembre le chiffre de 5800 ? Pourtant, de la bouche même de Jérôme Salomon, directeur général de la santé, il y avait ce 17 novembre, plus de 8 000 patients en réanimation, compte-tenu des non-Covid. Dans quelles conditions ? Et comment s’étonner que le personnel soit débordé et épuisé ? A-t-elle vraiment évolué depuis le début de l’année ? Quand on interroge le ministre sur la différence entre la France et l’Allemagne, comme sur France Inter dimanche 8 novembre, Olivier Véran répond qu’on a les lits (!), mais pas le personnel et qu’on ne peut former des médecins et des infirmiers anesthésistes en 3 mois. Certes. Mais on peut tout de même s’interroger sur les propos du même ministre qui, le 27 août dernier, lors d’une conférence de pré-rentrée, avait assuré :  « Si la situation le nécessite, 12.000 lits de réanimation pourront être disponibles. »


On cherche la logique


On peut aussi rappeler, même si cela ne change rien à l’immédiat, qu’on aurait pu en former, des médecins et des soignants ces dernières années et que rien, ou si peu, a été fait en matière de recrutement depuis une bonne dizaine d’années.


Tableau des cas Covid dans les établissements scolaires – © Le Monde

Il est des chiffres aussi dont les responsables politiques, d’aujourd’hui comme d’hier voudraient bien se dédouaner, mais qu’il convient de rappeler : 100 000 lits ont été fermés depuis 1993, dont 17 500 depuis 2013 et 7500 rien que depuis 2017. C’est bien pour justifier une limitation du recrutement qu’on a fermé des lits. Les 2 sont intimement liés. Les blouses blanches avaient prévenu, bien avant le Covid : «L’hôpital public ne résistera pas à une crise sanitaire » Et s’il a malgré tout tenu au printemps, c’est au prix de larmes, de souffrances et de morts dans ses rangs. Rappelons-le : les soignants ont 3,4 fois plus de risque de contracter le virus (2 fois plus pour leur famille) et parmi ceux qui sont infectés, trois fois plus de risque de devoir subir une hospitalisation +d’infos. L’hôpital résistera-t-il à la deuxième vague ?

On peut s’en inquiéter. Les personnels sont à bout. Beaucoup ont d’ailleurs démissionné depuis mai ou ont été retenus de justesse. Selon une récente consultation réalisée auprès de 60 000 infirmiers, 40 % d’entre eux songent à changer de métier.

La réserve sanitaire (composée de professionnels volontaires n’exerçant pas ou plus en hôpital et chargée de pallier ponctuellement l’insuffisance de personnel) est beaucoup moins fournie qu’au printemps et fond à vue d’œil au fur et à mesure que l’épidémie avance.


A trop tirer sur la corde…


Chacun doit le comprendre et le faire comprendre autour de soi que la situation sanitaire est préoccupante. Encore plus qu’au printemps. Et si nous n’y prenons garde, une troisième vague succédera à la deuxième.

Les chiffres quotidiens (au 09.11.2020) de contamination (40 à 50 000), de taux de positivité (qui a frôlé les 21% avant de redescendre ces derniers jours autour de 17 %), d’hospitalisation (+ de 30 000), d’occupation des lits de réanimation ( + de 4 500) et de décès (entre 450 et 600 avec les EHPAD) sont très élevés, et ne témoignent pas vraiment du dépassement du pic, ni même de l’atteinte d’un palier.

Certes, on entend depuis le 8 novembre des propos qui tendent à rassurer, selon lesquels les choses s’amélioreraient, lentement, mais sûrement. Comment penser qu’après des mois maintenant de cohabitation forcée avec le virus, à quelques semaines de Noël que chacun, commerçants et consommateurs rêvent de vivre presque comme « avant », le terreau ne soit pas fertile pour croire aux bonnes nouvelles ?

Amusant, si l’on peut user de ce terme en pareilles circonstances, de voir comment les grands médias nationaux traitent certaines infos.

Lundi 16 novembre : 9 660 contaminations « seulement », après plusieurs semaines entre 30 et 40 000, voire plus, contaminations quotidiennes. Sur toutes les chaînes, on n’entend que cela, illustrant à bon escient l’argumentation du ministre depuis 8 jours.

Mardi 17, bing : 45 000 contaminations. Rien, ou presque, dans les médias. Vous avez dit infléchissement ? Mardi 17 : 428 décès à l’hôpital + 791 (pour 4 jours) en EHPAD, soit, en moyenne pour la seule journée du 17 novembre, 625 décès. Le nombre de patients en réanimation stagne autour de 4 900 depuis une bonne semaine et les hospitalisations sont passées de 31 505 à 33 170 en 1 semaine. Peut-on vraiment parler d’infléchissement ? Nous voudrions y croire, mais, pour l’instant, nous ne voyons pas vraiment sa matérialisation.

La situation en Mayenne n’est pas plus favorable. Une bonne quarantaine de malades à Mayenne, une cinquantaine à Laval, dont 16 en réanimation. 128 en tout pour le département. 8 décès depuis vendredi 13 novembre.

Un taux d’incidence en baisse mais toujours très élevé (245 /100 000). Et plusieurs EHPAD en très grande difficulté, comptant parfois 40 à 60 résidents positifs, et un nombre important de personnels touchés, ce qui rend les conditions de travail encore plus difficiles.

Alors non, même si chacun a le droit d’espérer, même à l’approche de Noël, l’espoir ne peut confiner à la naïveté.

Les hôpitaux mayennais débordent, ce qui n’était pas le cas au printemps. Nous n’avons pas les moyens (hospitaliers) de voir l’épidémie se maintenir à ce niveau, et encore moins de la voir progresser.


Alors, le déconfinement ?


Sans doute trop tôt pour en parler. A moins que l’on fasse passer l’économie avant la crise sanitaire, les agapes avant le virus. On s’en mordra les doigts… en janvier. Et de toutes façons, quel que soit le moment arrêté pour déconfiner, si une véritable politique de tests n’est pas mise en place, l’épidémie repartira …

« Si on ne teste que les gens qui ont des symptômes, on ne peut pas arrêter la propagation du virus car on a toujours un train de retard » (Gérald Kierzek, médecin urgentiste @gkierzek).

Soyons clairs : on a l’impression persistante, depuis février, qu’on a toujours un train de retard, que chaque décision est arrêtée deux ou trois semaines trop tard, ce qui la rend caduque au moment où elle s’applique et nécessite une mesure plus stricte quinze jours plus tard.

C’est déstabilisant et devient incompréhensible pour la population. Une mesure est d’autant mieux acceptée qu’elle est claire, cohérente et qu’on en saisit l’intérêt. A vouloir ménager la chèvre et le chou, ou l’intérêt sanitaire et l’intérêt économique, on risque fort de perdre sur les 2 tableaux. Et à force de ne prendre les décisions qu’au pied du mur, on va finir par s’y écraser.


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