International – « Chile despertó ! » : Le Chili s’est réveillé ! – Par Rémy Simon

« C’est du Chili que je voudrais vous parler. Sans insister sur les points communs avec les situations rencontrées sous d’autres latitudes dont la nôtre. Avec plutôt le souci de mettre en lumière la spécificité chilienne, en partant des faits, d’explications et de témoignages, de tous bords politiques récoltés sur place. En se méfiant de la propagande et des fake news. Je suis en effet de retour pour un troisième séjour à Valparaiso, mon « port d’attache », nous dit Rémy Simon, observateur d’un pays où « flotte un vent de rejet de l’austérité. »

En direct du Chili

Par Rémy Simon


En Amérique Latine, comme sur d’autres continents, flotte un vent de rejet des politiques d’austérité dictées par le FMI et de révolte contre les inégalités et la corruption. En 2017, en Equateur, fut élu un nouveau Président, Lenin Moreno. Successeur adoubé par son prédécesseur altermondialiste Rafael Correa, il tourna casaque façon François Hollande, de la Gauche vers la Droite. Mais, l’été 2019, les indigènes se soulevèrent contre sa politique inspirée par le FMI et ses thérapies de choc. En Argentine, le Président Mauricio Macri fut battu aux élections de novembre 2019 en raison de ses politiques antisociales exigées par ce même FMI.

Au Chili, c’est en octobre dernier que de vastes protestations ont démarré de façon spectaculaire. Dirigées contre le Président de Droite, le Berlusconi chilien Sebastian Piñera élu en décembre 2017. Voir mon article de l’époque, intitulé « Le Chili vote » publié dans leglob-journal.

« Effacer ton héritage sera notre héritage  » dit l’affiche – © leglob-journal

Les amis chiliens m’avaient prévenu. « Tu vas trouver le chaos ! Prépare ton masque à gaz ». En Arrivant sur place, je m’attendais au pire. Certes de nombreux tags anarchistes et haineux balafraient et défiguraient la ville. Mais surtout des bandes très organisées de délinquants avaient sévi.

Des familles pauvres prirent part aussi aux actes de pillage. Surtout au début des événements en octobre dernier. Dévalant des collines environnantes, ces groupes avaient foncé sur « la ville basse », le centre-ville. Mises à sac, incendies et destructions de commerces. Sans d’ailleurs se soucier des occupants, des employés et des personnes logées derrière. Deux semaines après, on a trouvé deux cadavres dans un sous-sol.

Pour protester contre les médicaments chers et très peu remboursés, des pharmacies ont été complètement incendiées et détruites. Les moins malins se sont fait prendre bêtement. Comme ces deux ouvriers qui, par commodité, avaient utilisé la camionnette de leur patron pour embarquer leur butin.

Dans l’œil du cyclone ?

Pourtant, je m’attendais à pire lors de mon arrivée le 13 février. En parcourant les rues principales dédiées aux manifestations, je suis presque soulagé de voir que des zones ont été épargnées, que certains commerces sont de nouveau ouverts, timidement, avec des protections métalliques et parfois des gardes vêtus de gilets pare-balles. La vie reprend. Les gérants ont bricolé et placardé à la va vite des affichettes. « on soutient les demandes, mais des familles vivent derrière la boutique ! « . A ce propos, j’ai recueilli plusieurs témoignages fiables, concordants et instructifs politiquement. Inquiétants pour la suite par contre.

Celui de Claudio Perez par exemple. Un ami photographe professionnel de grand talent que je connais depuis 2017. Actuellement, Il couvre les manifs bénévolement . Ce n’est pas sans risque. En novembre, il a été blessé par les carabiniers. Une décharge de plombs dans le cou. Avec d’autres photographes et des groupes de défense des Droits de l’Homme, ils se réunissent régulièrement à « la Maison de la Mémoire ». Leur but est de réunir des preuves des violences policières et de les porter devant la Justice.



Entre Claudio et moi, une connivence s’est établie. Le premier qui a des tuyaux sur une manif ou sur un événement significatif avertit l’autre et on se retrouve sur place. Il me disait donc : « Il faut noter que ces mises à sac de commerces ont surtout eu lieu au tout début, en octobre. Et alors que le couvre-feu était effectif. J’ai vu la police être tout près et laisser faire pendant une heure et demie ces actes de vandalisme. Par contre, ils ont chargé tout de suite les manifestants ». De quoi se poser des questions sur les calculs du Pouvoir ?

Claudio, toujours bien informé, m’explique les raisons du calme relatif actuel. « Ce sont les vacances d’été austral. La jeunesse étudiante notamment, fer de lance de la contestation, est repartie dans les villes provinciales d’origine. Quand tout le monde sera de retour début mars, ça va chauffer ! Une grosse mobilisation est déjà prévue pour le 8 mars, journée de la Femme. Avant il devrait aussi se passer des choses le 3 mars. Quant au festival de musique de Viña del Mar, la ville d’à côté, il débute le 23 février et risque d’être houleux ». Nous sommes donc dans l’œil du cyclone, avant la reprise de la tornade. Une semaine plus tard, une manif agitée me rappellera que ce calme était bien relatif. Nous y reviendrons.

Une colère populaire immense qui vient de loin : l’héritage pourri de la Dictature

Il faut maintenant se plonger dans la spécificité chilienne. La dictature de Pinochet dura de 1973 à 1990. Les comptes n’ont jamais été soldés. Suite à son référendum perdu en 1988, Pinochet n’accepta de quitter le Pouvoir que sous conditions. Impunité pour lui et les militaires avec un statut de sénateur à vie. Quant à la Constitution de 1980, consolidée cette même année 1990, elle garantissait le caractère ultralibéral du système économique mis en place en 1973 par les « Chicago Boys ». A savoir la privatisation des services essentiels y compris celui de l’eau, celui du système des retraites, bref tout ce qui allait garantir et amplifier ce système inégalitaire. Tout était verrouillé.

Vous voyez le tableau qui allait s’en suivre. Pendant 30 ans, les différents gouvernements, y compris de Gauche, allaient répondre la même chose aux revendications populaires : « on voudrait bien, mais on ne peut pas, en tout cas pas tout de suite, faut comprendre que c’est gravé dans la Constitution, alors vous pensez ! « . La Droite et ses milliardaires rajoutant :  » vous allez ruiner le pays ! ».

Encore aujourd’hui, et donc gravé dans la Constitution, le marché libre est roi face à un Etat au rôle très faible. L’enseignement supérieur, les retraites, la santé, l’accès à l’eau potable sont des secteurs presque tous gérés en totalité par le secteur privé. Les grands groupes économiques (dont le système minier) sont aux mains de sept familles chiliennes de Droite, de véritables dynasties. Le Président Piñera en fait partie et sa fortune est estimée à 2,5 milliards d’euros. José, son frère aîné, a été plusieurs fois ministre de Pinochet et a été le principal concepteur du système de retraites conçu en 1980. Seulement 1% de la population possède presque 1/3 des richesses du pays.

Le salaire minimum est d’environ 400 €. Et 50 % des travailleurs chiliens perçoivent des salaires mensuels inférieurs à 520 €. Sachant que le coût de la vie est presque le même qu’en France ! Nombre de pensions sont de l’ordre d’à peine 150 €/mois. Un rapport estimait récemment que près de 60 % des retraités perçoivent moins de 181 €, soit l’équivalent du seuil de pauvreté. L’Etat n’intervient pas dans le système de retraites. Pas de système paritaire, mais une capitalisation totalement individualisée pour les salariés. C’est le Privé qui gère les sommes, sans aucune transparence. Parfois le montant des pensions versées s’écroule de 60 %. Jusqu’ici seuls les travailleurs cotisaient, pas les patrons !!! Face à la révolte, Piñera promet un changement. Concède une augmentation du salaire minimum.

Le Parlement ne siège pas à Santiago la Capitale, mais à Valparaiso. C’est devant ce Congrès que convergent souvent les manifs. Pour hurler massivement le rejet de la classe politique. Comme en France direz-vous. Sauf qu’au Chili l’impunité des élus est quasi-totale, les lois anti-corruption inexistantes ou pas appliquées. La notion de conflit d’intérêt n’existe pas. Un Député ou un Sénateur, doté par ailleurs d’indemnités très élevées, peut voter des lois diminuant les impôts d’une entreprise et être lui-même principal actionnaire de cette entreprise ! Comment voulez-vous que les gens leur accordent leur confiance pour réduire les inégalités et changer radicalement le système ? Quand un élu de Gauche et son collègue de Droite se retrouvent actionnaires de la même entreprise… dans ces conditions, comment leur faire confiance pour changer radicalement la Constitution ?


Prochainement : la suite du reportage de Rémy Simon au Chili


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