Chili – « Ce n’est pas de la sécheresse, mais du pillage ! » – Par Rémy Simon

« C’est du Chili que je veux vous parler. Sans insister sur les points communs avec les situations rencontrées sous d’autres latitudes dont la nôtre.  Avec le souci de mettre en lumière la spécificité chilienne, en partant des faits, d’explications et de témoignages, de tous bords politiques récoltés sur place, et en se méfiant de la propagande et des fake news. Je suis en effet de retour en France, de mon troisième séjour à Valparaiso, mon « port d’attache », nous dit Rémy Simon, observateur d’un pays où « flotte un vent de rejet de l’austérité. »

En ligne de mire, la révision de la constitution

Par Rémy Simon


Par ce slogan repris un peu partout, on voit que la lutte contre les inégalités et celle de l’Ecologie Politique sont indissociables. La crise est sociale et environnementale. En raison des changements climatiques, des zones de plus en plus vastes sont touchées par la sécheresse depuis quelques années. Ici au Chili, en raison de la gestion totalement privée prévue dans « le Code de l’Eau » et la Constitution, tout le monde n’est pas touché de la même façon. Les plus gros consommateurs sont prioritaires dans l’accès au précieux liquide : industrie, grands propriétaires terriens. Et les petits et les citoyens ordinaires tirent la langue.

Une des associations qui porte ce combat, dans la Région de Valparaiso, est le MODATIMA (Mouvement de défense pour l’accès à l’eau, à la terre et la protection de l’environnement »). Son porte-parole Rodrigo Muncada explique : « Notre association est née en 2010 pour défendre ceux qui se trouvaient affectés, depuis les années 1990, par le vol et l’accaparement de l’eau par le commerce agroindustriel d’entreprises en cheville avec des politiciens. Contre le Code de l’eau qui garantit la privatisation des eaux du pays. Car l’eau est un droit, pas une marchandise ! ».



Devinette : qui notamment a de gros intérêts financiers investis dans cette gestion privée de l’eau ? La famille du Président Piñera voyons ! Question subsidiaire : pensez-vous que ce même personnage serait d’accord pour mettre en place un vrai contrôle ou un service public de l’Eau ? Celui qui hésiterait sur la bonne réponse peut reprendre la lecture de cet article au début … Ça coule de source… Car dans ce secteur comme dans d’autres ouverts aux appétits du Privé, les capitaux étrangers sont évidemment très présents.

<< Et puis tout a pété !!! >>

Une commerçante me disait, en terminant sa phrase dans un large sourire malicieux : « ici on est habitués depuis longtemps aux inégalités, mais tout a pété !!!« . Ils ne me parlent pas du mouvement social qui est en cours, mais tous évoque « l’explosion sociale».

Manifestations musclées et échanges de gaz lacrymogène – Photo Claudio Perez

C’est le 18 octobre 2019 que les manifestations ont éclaté. Avec au départ des protestations contre l’augmentation des prix du métro de 30 Pesos (0,04 €). Un slogan disait : « ce ne sont pas 30 pesos, mais 30 ans d’abus ! ». « Le Chili était depuis 30 ans une Cocotte-Minute qui bouillait et elle a maintenant explosé » disait Diego León, professeur de théâtre chilien, le 28 novembre 2019 dans le magazine Vocable. « On dirait que la Constitution avait été faite pour garantir qu’au Chili on soit gouvernés par des entrepreneurs ».

Le 25 octobre, au cri de « Chile despertó » (Le Chili s’est réveillé), dans le centre de Santiago ce sont 1,2 million de personnes qui ont manifesté Place d’Italie rebaptisée « Place de la Dignité ». Rapporté à la population française (67 contre 18 millions de chiliens) cela équivaudrait à une manifestation à Paris de 4 millions ½ de personnes !!!

Piñera décréta l’état d’urgence et donna l’ordre aux militaires de descendre dans la rue pour en prendre le contrôle. Quel terrible rappel du temps de la Dictature ! Traitant les manifestants de délinquants et face à la mobilisation, au bout de neuf jours, il fut contraint de reculer. Retour des militaires dans les casernes. Plus tard, il concéda une augmentation du salaire minimum et du minimum vieillesse. Et surtout il fit la promesse de modifier la Constitution.

Le 26 Avril prochain, un référendum est prévu avec deux questions :

1°) modifier ou non cette Constitution du 11 septembre1980.

2°) si le oui l’emporte, dire qui rédigera cette nouvelle Constitution : une Constituante composée exclusivement de membres élus ou bien une structure mixte avec des parlementaires et des représentants de la société civile organisée (syndicats, etc.).

Ensuite, il faudra compter au moins deux ans de travaux. Sur les modalités, les divisions traversent tous les partis. A droite et même au sein du Gouvernement. A gauche aussi, y compris au sein du « Frente Amplio » (« Front élargi », assez comparable à « La France Insoumise »).

Des modes d’action inventifs, une violente répression

Les modes d’action sont souvent originaux et montrent beaucoup de créativité. Exemple : bloquer la rue et crier « celui qui danse, passe! » en obligeant les conducteurs à descendre de leur véhicule pour effectuer un pas de danse avant de pouvoir repartir. Autre exemple, un « Desayunatón » (comprenez : une opération petit déjeuner) qui consiste à interrompre la circulation en disposant des tables avec des nappes et en s’y installant pour prendre le petit déjeuner, comme à Valparaiso le 25 novembre dernier. Quant aux multiples affiches, elles font même parfois référence au Mai 68 français. Des « cabildos » (assemblées citoyennes), souvent par quartiers, se multiplient.

« Des modes de contestation, souvent originaux et créatifs » – © leglob-journal

En face la répression a été sévère. « L’Institut national des droits de l’Homme (INDH), un organisme public indépendant, a entrepris 181 actions judiciaires pour homicide, tortures, violences sexuelles possiblement commises par des membres des forces de l’ordre. Les manifestations… ont fait 20 morts, parmi lesquelles cinq peuvent être imputées aux forces de l’ordre et font l’objet d’une enquête judiciaire » selon cette dépêche AFP du 07 novembre 2019.

Dans son rapport publié le 21 novembre 2019, Amnesty International déclare que les forces de l’ordre chiliennes ont adopté une politique de brutalité délibérée contre les manifestants. Elle écrit : « L’intention des forces de l’ordre chiliennes est claire : blesser ceux qui manifestent pour décourager le mouvement de protestation, y compris en arrivant à des extrêmes, en utilisant la torture et la violence sexuelle contre les manifestants« , estime l’ONG dans ses conclusions préliminaires à l’issue d’une visite au Chili.

Sebastian Piñera, qui sera en mars à mi-mandat de son 2ème mandat non consécutif, a une cote de popularité qui est tombée à 6 % en ce mois de février quand ce sont 55 à 60 % des chiliens qui continuaient fin janvier de soutenir le mouvement.


Prochainement : la suite du reportage de Rémy Simon au Chili


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