Contestation de la réforme des retraites : en sortir par le haut – Par Nicolas Chomel

« Les retraités sont des salariés sans employeur » estime Nicolas Chomel*. Il faut bien considérer dit-il qu’ils « jouent un rôle majeur, y compris économique, dans notre société ». Pour sortir la tête haute de ce conflit qui s’est enkysté, c’est une « vision claire » qu’il faut avoir selon lui , et « exiger le retrait de cette loi inique » et ensuite « reconquérir la souveraineté populaire de la Sécurité sociale ».

« Les retraites questionnent le travail lui même »

Par Nicolas Chomel


La contestation sociale contre le nouveau projet de casse du système de retraite ne faiblit pas et elle se propage même dans des professions peu habituées à la manifestation et à la grève. Pour autant, on peut craindre que l’énergie diminue si elle n’est pas alimentée par l’espoir d’une alternative ambitieuse et enthousiasmante. Comme l’ont fait nos valeureux anciens du CNR en 1944, il faudrait un plan en deux étapes : d’abord obtenir le retrait de cette loi inique, ensuite préparer les jours heureux. Nous ne gagnerons pas la bataille des retraites si nous n’en avons pas une vision claire et assumée.

En effet, l’entêtement du patronat et des gouvernements successifs d’en finir avec le système de financement hérité des conquêtes sociales de 1946, n’est pas nouveau. Il date de 1991, année au cours de laquelle le premier ministre socialiste Michel Rocard confiât au Commissariat général du Plan la rédaction d’un rapport sur la situation de l’ensemble des régimes de retraite et leurs perspectives d’évolution. Le « livre blanc pour les retraites » présentait déjà un ensemble de réformes qui commencèrent à être mises en œuvre par le gouvernement suivant, celui d’Édouard Balladur et de sa ministre des affaires sociales Simone Weil. De quoi s’agissait il déjà?? 

Officiellement de « faire face aux effets du vieillissement démographique ». On nous a donc beaucoup raconté l’histoire du ratio entre le nombre d’actifs et celui des retraités qui allait passer de deux pour un à un pour un et le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) nous alerte encore aujourd’hui sur le fait qu’il serait de 1,5 en 2040. Or, ce ratio n’a pas de sens car la production de richesse (PIB) par actif a considérablement augmenté depuis 40 ans. Le but réel était et est toujours de présenter comme une fatalité démographique, l’hypothétique nécessité de réduire la part de la richesse nationale consacrée au financement des retraites (12 % du PIB aujourd’hui) et donc de réduire les pensions.


Un homme sandwich avec selon lui une extémité fatale pour une "réforme injuste et dure"
Manifestation contre les retraites en 2010 à Laval – archives Leglob-journal

La recette proposée depuis 1993 est simple et toujours la même : retarder l’age légal de départ à la retraite et modifier le mode de calcul des pensions. C’est sur ce deuxième point que le système de sécurité social de 1946 tient bon et que le gouvernement Macron-Philippe s’acharne quitte à perdre toute chance de réélection en 2022.

Quel est donc l’enjeu majeur de cette nouvelle offensive contre les retraites ? Il faut lire les travaux de l’économiste et sociologue Bernard Friot (L’enjeu des retraites, La Dispute, 2010), spécialiste de l’histoire de la sécurité sociale, pour le comprendre et le film de Gilles Perret « La Sociale » en donne un aperçu poignant.


« La sociale » de Gilles Perret

Le coup de force et de génie des trois ministres communistes, Ambroise Croizat pour le régime général de sécurité sociale, Maurice Thorez pour la fonction publique et Marcel Paul pour EDF-GDF, est d’avoir fait de la retraite un droit au salaire continué au-delà de l’emploi. Ainsi, la pension de retraite, le « salaire d’inactivité » comme on le disait à l’EDF, était calculée sur la base de deux éléments majeurs : le salaire de référence et le taux de remplacement du salaire par la pension. Le salaire de référence est jusqu’à ce jour celui des six derniers mois dans la fonction publique (traitement indiciaire hors primes), il était calculé sur la moyenne des 10 meilleures années jusqu’à 1993 dans le secteur privé avant de l’être sur les 25 dernières années ce qui a eu pour effet de le faire baisser considérablement. Le taux de remplacement est de 75 % dans la fonction publique (traitement indiciaire) et de 50 % (du salaire brut) pour le régime général. Il faut se rappeler que lors de son congrès de 1995, la CGT revendiquait une retraite à taux plein pour tous à 70 % du salaire de référence brut, c’est à dire à 100 % du net.


« La retraite avant l’arthrite »


Cette référence au salaire est révolutionnaire car elle pose les retraités comme des travailleurs sans employeur et titulaires de leur qualification à vie. Cela est proprement insupportable pour le patronat qui considère que seuls les employés postés devant leur machine méritent un salaire et donc d’être considérés comme productifs. Les autres méritent une pension relevant de la « solidarité » : entre salariés en emploi et chômeurs, entre bien-portants et malades, entre « actifs » et retraités. De ce point de vue, les retraités seraient à la charge des actifs, ce qui provoque chez les premiers un sentiment mêlé de repos bien mérité et d’une créance enfin récupérée mais aussi de culpabilité vis à vis des plus jeunes, et nourrit chez les « actifs » un mélange d’envie et de ressentiment (les retraités seraient des privilégiés oisifs).


Se frayer un chemin dans l’agriculture intensive…

Cette vision de l’économie faite d’épargne et d’accumulation de patrimoine, de crédit, de dettes et de créances fait partie intégrante de l’organisation capitaliste et elle est promue par la classe possédante comme naturelle. Si bien qu’elle fait partie de la culture dominante qui, par définition, domine la pensée du plus grand nombre. Ainsi, les retraités eux-même se voient comme consommant un patrimoine bien mérité (le film d’Édouard Bergeon Au nom de la terre est éloquent aussi sur ce point) ou à la charge de leurs enfants : « Il faut bien que tu bosses pour payer ma retraite ». Et dans cette logique, l’épargne et l’impôt font bon ménage car ceux qui n’ont pas les moyens d’épargner relèvent de la solidarité nationale et donc de minimas sociaux payés par l’impôt.

On la retrouve encore, sur son versant charitable chez les contestataires de la réforme qui réclament des retraites dignes, voire revendiquent « la retraite avant l’arthrite » ou font le lien entre l’âge de la retraite et celui de l’espérance de vie en bonne santé, comme si les retraités étaient invalides… et méritaient leur pension pour cette raison. C’est contre cette logique d’accumulation et de solidarité (plus proche de la charité envers les nécessiteux), que se sont construits le salariat et la protection sociale au cours du 20ème siècle.

A force de combats pour la défense de leur dignité de producteurs de richesses, les ouvriers ont peu à peu conquis que leur salaire, payés par l’employeur, couvre des périodes détachées de l’emploi : les congés payés en 1936 puis, la maladie, l’éducation des enfants et la retraite en 1946. C’est ainsi qu’une partie du salaire payé par l’employeur, finance immédiatement et donc sans aucune épargne, les parents (allocations familiales), les malades, les chômeurs et les retraités. Et pour qu’il soit bien clair que les retraités sont des salariés comme les autres, l’évolution des pensions était indexée sur celle des salaires.


Etendre le principe du « j’ai cotisé, j’ai droit » ?


C’est précisément cette conception de la retraite comme continuation du salaire à la qualification (ou au grade dans la fonction publique) que le patronat et les gouvernements libéraux depuis 1986 veulent absolument renverser. Et cette entrave au régime général de sécurité sociale était présente dès l’origine, ce que nie la légende de l’union sacrée entre gaullistes et communistes, puisque dès 1947, le régime général était plafonné et le patronat aidé du syndicat FO (fraîchement séparé de la CGT) créait le régime complémentaire AGIRC/ARCCO basé sur le système à points donc sans référence au salaire. On dit qu’il est à cotisations définies et non plus à prestation définie, c’est à dire que la pension versée sera proportionnelle au total des cotisations payées durant la carrière et non à un salaire de référence. C’est le principe du « j’ai cotisé, j’ai droit » que le gouvernement actuel veut étendre à tous les salariés, donnant ainsi le coup de grâce au régime général de 1946.

Ne nous trompons pas de bataille, il ne s’agit pas là d’abandonner le régime par répartition pour passer à celui de la capitalisation qui suppose que les cotisations versées par les entreprises soient préalablement placées dans des titres de propriété lucrative (actions, prêts à long terme, etc.) via des fonds communs de placement ou des sociétés de gestions de portefeuilles comme AXA ou Black Rock. Les retraités de l’année sont bien payés par les cotisations de cette même année. La retraite par capitalisation reste marginale en France comme en Europe, car très risquée, et l’américain Black Rock, qui a pu conseiller le gouvernement vu qu’il est l’un des 5 plus gros actionnaires des entreprises du CAC 40, semble jouer le rôle de l’épouvantail.

Alors, comment en sortir ? Une majorité de nos concitoyens sent bien que cette nouvelle réforme des retraites est une entourloupe et qu’elle vise, une fois de plus, à réduire les pensions et à paupériser les retraités qui n’auront pas accumulé un patrimoine dont ils tireront une rente. Mais c’est sur le champ des solutions qu’il manque une vision claire et partagée. Que seront les jours heureux des retraités et des salariés en emploi ?


Présentoire de journaux : retraites et révoltes
Présentoir de journaux : retraites et révoltes 2010 – Archives leglob-journal

L’enjeu des retraites, ce qui en fait un objet de combat social majeur, c’est qu’elles questionnent le travail lui-même et jusqu’à la définition de la valeur économique. En effet, les retraités seraient libérés du travail et de l’injonction à produire de la valeur, vivant enfin une existence de repos et de loisir. Mais qu’en est il au juste ? Chaque adulte, dit actif car en situation d’emploi, qui a ses parents retraités, fait le plus souvent l’expérience de leur indisponibilité pour cause de calendrier chargé. L’un dirige une association sportive, organise les cours et les compétitions, l’autre est élue municipale et enchaîne réunion sur réunion. Tel autre se fait « manager » de son fils musicien et de son orchestre, planifie enregistrements et concerts, une telle cultive son potager et élève une basse court dont elle approvisionne ses enfants qui travaillent en ville. Les exemples ne manquent pas qui prouvent, s’il le fallait, que les retraités travaillent, le font enfin avec plaisir et enthousiasme, ne comptent pas leurs heures, et que leur travail a de la valeur économique. Le dessin animé de l’association Réseau Salariat Finistère, imagine avec humour une grève des retraités pendant une semaine et… la France s’arrête.


Réalisation de l’Association Réseau Salariat Finistère

La conception salariale de la retraite conquise par les ministres communistes du gouvernement provisoire (1945-47), signale que la définition capitaliste du travail et de la valeur est dépassable et a déjà été en partie dépassée. Revendiquer que les retraités sont des salariés sans employeurs c’est affirmer qu’ils jouent un rôle majeur, y compris économique, dans notre société et que, pour beaucoup, la retraite est une vie de travail enfin libéré du carcan de l’emploi, de son système hiérarchique avilissant et usant. Car dans bien des cas, c’est l’emploi qui est pénible, pas le travail.


« Reconquérir la souveraineté populaire »


Le film « La Sociale » nous rappelle un fait vite oublié dans l’histoire récente de notre pays : le 11 février 1951, Ambroise Croizat mourrait et il reçu le 17 à Paris un enterrement à la Victor Hugo avec un million de personnes, bravant la pluie dans les rues de la capitale. 69 ans plus tard, ne le laissons pas enterrer une seconde fois.


Les funérailles d’Ambroise Croizat à Paris – « La sociale » (Gilles Perret)

Pour sortir par le haut de la contestation il faut rendre hommage à Croizat, reprendre le flambeau de 46 et aller plus loin. Puisque la retraite est une deuxième tranche de vie active, il faut pouvoir y entrer en pleine possession de ses capacités physiques et intellectuelles. 55 ans est l’âge idéal car, d’une part on a fait le tour de sa carrière professionnelle et on en supporte moins les contraintes et d’autre part si on perd son emploi il devient difficile d’en trouver un autre. Puisque qu’ils sont salariés, les retraités doivent pouvoir conserver leur meilleur salaire d’emploi et à minima deux fois le SMIC s’il n’ont pas pu obtenir plus en fin de carrière. Enfin, s’il sont payés pour ce qu’ils sont, c’est à dire des salariés qualifiés et non du fait de leur travail passé, il faut refuser toute référence à des annuités de cotisation pour justifier une retraite à taux plein. Évidemment, une telle revalorisation des retraites nécessite qu’on y consacre la part qui convient de notre richesse nationale, soit environ 17 % du PIB. L’augmentation correspondante de la masse salariale devra se faire via la part socialisée des salaires, c’est à dire des cotisations sociales (part dite « employeur »).

Enfin, il faudra reconquérir la souveraineté populaire sur l’économie par le retour de la gestion ouvrière de la sécurité sociale qui a bien fonctionné pendant 20 ans (de 1947 à 1967) jusqu’à ce que le gouvernement invente le paritarisme et donc le retour aux commandes du patronat.

A l’heure où le désastre climatique et écologique s’avance, poussé par la folie capitaliste et son moteur à trois temps, productivisme, consumérisme et course au profit, il est grand temps de reprendre les rennes de l’économie pour lui faire prendre une tout autre voie. L’avenir de l’humanité et de la planète est un sujet bien trop grave pour être laissé aux mains des dirigeants d’entreprises et de leurs actionnaires et banquier.


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*de La France Insoumise à Laval

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  1. Après la somme d’âneries, fariboles et misérables arguties entendues depuis des mois au sujet du (ou des) système de retraite, le présent propos de Nicolas Chomel remet les pendules à l’heure et la carte à l’endroit.
    Il a le mérite de mettre en perspective historique le mouvement social en cours. Rien de ce qu’il avance n’est contestable car tout s’adosse à des faits d’histoire dont la seule faiblesse est d’être toujours occultés par les faussaires du prétendu « débat ».
    A titre d’exemple de cette entreprise mensongère, observons que toute grande loi ou œuvre républicaine porte toujours le nom de la personnalité politique qui l’a portée ; sauf dans le cas de la sécurité sociale qui est attribuée tantôt à De Gaulle, tantôt à Laroque, mais jamais à Ambroise Croizat, résistant et ministre communiste qui a consacré sa vie à cette œuvre de civilisation.
    Par cet exposé sur les retraites et plus largement sur la sécurité sociale, Nicolas Chomel élève assurément le niveau du débat…et on ne s’en plaindra pas !

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