Crise sanitaire – une menace pour la planète, une épreuve pour l’Europe – par Michel Ferron

Et l’Europe dans cette crise sanitaire majeure? Comment cette institution agit-elle face à ce que Michel Ferron appelle une « contagion toxique [qui peut] saper les fondements de la construction européenne »? Pour celui qui vient de rejoindre le comité directeur de la Fédération française des Maisons de l’Europe, cette « arme de désinformation contre l’Europe » qu’est la crise sanitaire peut entraîner un « risque d’implosion », si rien n’est entrepris. A moins que l’Europe ne devienne un « Etat fédéral à part entière »…

Avec la crise sanitaire, l’idée européenne est à réaffirmer

Par Michel Ferron*


Bien évidemment, l’objectif absolu est l’éradication totale et définitive du Covid-19, partout où il s’est installé, mais il faut aussi prendre les moyens d’endiguer la contagion toxique qui est en train de saper les fondements de la construction européenne. En effet, si la pandémie requiert des instruments de lutte spécifique à la hauteur des enjeux sanitaires, elle apparaît également comme une arme de désinformation contre l’Europe.

Un risque d’implosion est réel, à moins d’un sursaut communautaire, permettant de créer les conditions d’une refondation de la légitimité de l’Union européenne, à la fois sur le plan de son fonctionnement interne mais aussi sur le plan international.


Faiblesses et handicaps dans l’intervention de l’Europe


Sur le plan institutionnel

En premier lieu, la non-compétence de l’UE en matière sanitaire, dont les prérogatives internationales reviennent à l’OMS, entame encore davantage l’audience et la crédibilité d’une gouvernance qui s’avérait déjà peu opérationnelle. Simples instruments d’appui à la politique des Etats membres, les institutions n’ont pas permis la construction d’une Europe de la santé. Aussi, le slogan emblématique d’une « Europe qui protège » ne manquera-t-il pas de résonner de façon dérisoire, dans le contexte de crise que nous traversons.

Par ailleurs, si l’on ajoute à ce handicap institutionnel des considérations d’ordre économique, on sait que la délocalisation dans la production d’équipements de protection et de médicaments entraîne une perte d’autonomie de l’Europe au profit de la Chine et des pays asiatiques.



Une expression de la solidarité d’abord compromise par des divisions internes

Le débat au sein du Conseil européen sur les mesures d’assistance budgétaire aux pays les plus défavorisés a ranimé des tensions récurrentes, bien antérieures à la propagation du coronavirus. Les lignes de fracture traditionnelles entre partisans et adversaires d’une mutualisation des compensations financières ont réapparu d’une manière encore plus vive, exprimant une opposition frontale entre des Etats du Nord plus frileux et les pays de l’Europe méridionale.

Pour exemple, le refus des Pays-Bas de s’associer à l’idée avancée par la France et l’Italie des « corona bonds » (appellation réactualisée des « euro bonds » qui désignent des emprunts émis en commun par les Européens), consistant à lancer des emprunts destinés à financer les dépenses de la reconstruction, lors de l’après-crise, alors qu’ils hébergent eux-mêmes des grands groupes industriels, grâce à leur politique de dumping fiscal. Dans le même esprit, l’Allemagne s’oppose elle aussi à l’application de ces principes de solidarité élémentaire, s’estimant plus vertueuse sur le plan budgétaire.


Au final, des mesures conséquentes pour une assistance réelle et concrète


En dépit de tous ces obstacles, l’UE est parvenue à tomber d’accord sur des mesures financières, qui ont démontré sa capacité à mettre en œuvre une réelle solidarité. Pour lutter contre l’alourdissement de l’endettement public, résultant de l’important ralentissement de l’activité économique et menacé par une possible flambée des taux d’intérêt, le Conseil européen a eu recours au Mécanisme Européen de Stabilité (MES). Fondé en 2012, ce dispositif est conçu comme un outil de gestion de crise pour les 19 pays de la zone euro, afin de maintenir sa stabilité financière.

Plus opérationnel que les rituelles réunions de l’Eurogroupe (créé en 1997) – simple assemblée informelle des ministres des finances de la zone – le MES a validé le versement de 500 milliards d’euros (dont 650 millions pour la France), afin de faciliter l’instauration du chômage partiel et éviter ainsi l’explosion du nombre des licenciements.

La Banque centrale européenne (BCE), quant à elle, a débloqué 1000 milliards d’euros pour alimenter des prêts géants à des entreprises à court de liquidités. Thierry Breton (ex-grand patron français de Thomson, France Telecom …) – actuel commissaire européen, en charge du marché unique, de l’industrie, du numérique, de la défense et de l’espace – a préconisé la création d’un Fonds européen de reconversion industrielle, afin que les Etats aient accès de façon identique à un financement permettant d’assurer la survie de leur tissu industriel.

Dernier point enfin – et ce n’est pas le moindre message d’espoir : l’annonce récente faite par la France de l’annulation massive de la dette des pays africains. Cette décision doit aller au-delà d’un simple moratoire improvisé, dont il faut, en plus, relativiser l’ampleur, puisque 40 % de la dette africaine est due à la Chine


in Les décodeurs de l’Europe

La question des frontières : nationalisme et xénophobie toujours en embuscade


Les accords portant sur l’Espace Schengen prévoyaient dès l’origine d’autoriser les Etats relevant de cette zone (vingt-deux pays) à fermer leurs frontières pour des périodes renouvelables de trente jours pour une durée maximum de vingt-quatre mois. Dans l’esprit, il ne pouvait s’agir que de mesures exceptionnelles, dans le cas de menaces graves pour l’ordre public ou la sécurité intérieure (sans avoir envisagé l’éventualité d’une crise sanitaire mondiale).

Dès le début de la crise, l’UE a recommandé des fermetures « coordonnées, opérationnelles, proportionnées et efficaces ». Dans les faits, il n’en a rien été et l’on a assisté à la remise en cause d’un Espace Schengen, déjà mis à l’épreuve lors des crises migratoires de 2015 et 2016. Ce qui n’a pas empêché, d’un pays à l’autre, des initiatives ponctuelles de transferts de malades ou de lits d’hospitalisation et la pratique de corridors humanitaires.

En arrière-plan de cette problématique, ont resurgi fatalement les fantasmes durablement enracinés, véhiculés par les courants nationalistes et xénophobes, accusant tous les phénomènes migratoires (échanges, voyages et la mondialisation en général) de favoriser la propagation des épidémies.

Cette gigantesque duperie ne peut résister à l’analyse de l’Histoire, démontrant aisément que les grandes pestes et autres pandémies d’autrefois ont ravagé la planète à des époques où les déplacements n’étaient ni faciles ni courants. On rappellera enfin que dans le cas du Covid-19, une seule personne peut suffire à contaminer un pays entier.


L’Europe : vers « un Etat fédéral  » ?

Dans le « monde d’après », l’idéal européen doit survivre et se consolider


Comme expression d’une conscience internationale, on pourra retenir la mobilisation de dix-huit quotidiens européens (représentant des organes de presse nationale ou régionale) appelant à « un sursaut collectif de l’Europe ».

Pour éviter d’en rester au stade de simples incantations volontaristes, cet appel pourrait se concrétiser, si l’on tire un certain nombre de leçons de la crise, qui vont bien au-delà des seules conséquences résultant de notre future victoire collective sur le coronavirus.

Sur le plan environnemental, on pourra déjà noter l’effet positif du ralentissement économique sur le climat, ainsi que les effets favorables des relocalisations et des circuits courts.

Sur le plan géopolitique

Progressivement, l’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie, après les vaines tentatives d’en limiter la localisation et la responsabilité à la Chine. Celle-ci, après avoir recouvert, comme dans toutes les dictatures, la réalité des bilans de l’épidémie du manteau pudique de mensonges d’Etat, a tenté d’imposer sa mainmise dans le traitement planétaire de la crise (confirmant sa volonté expansionniste et son aspiration à régenter le monde sur les plans politique et économique).

Du côté des USA, la versatilité irresponsable de Trump, confortant un peu plus chaque jour son sinistre jeu d’apprenti-sorcier, consacre de facto l’abandon par les Etats-Unis de leur rôle de leadership mondial (ex : le peu de cas accordé par le locataire de la Maison Blanche à la solidarité internationale et sa volonté de stopper le financement de l’OMS).

Tous ces éléments contribuent à la prise de conscience d’un équilibre planétaire reposant plus que jamais sur des blocs antagonistes, susceptibles de fragiliser la paix mondiale. D’où la nécessité pour l’Europe de s’affirmer d’urgence comme un Etat fédéral à part entière, s’exprimant enfin d’une seule voix et disposant d’une réelle politique de défense, sur le plan sanitaire, certes, mais aussi sur le plan militaire.

Pour une Europe garante des libertés publiques et individuelles

Nous le savons tous, pour continuer à en faire chacun l’expérience, la claustration forcée à laquelle nous condamne le confinement généralisé nous a permis de mesurer le prix des libertés individuelles qui rythmaient jusqu’ici notre vie quotidienne : déplacements, rencontres et échanges, pratiques culturelles et de loisirs, célébrations familiales dont notamment les rites d’adieu à nos défunts, etc.


Une réflexion collective doit s’engager pour que, dans l’après-crise, au-delà de la (re)découverte d’anciennes valeurs, soient réaffirmés les principes de « Liberté, Egalité, Fraternité », si l’on veut éviter de devenir victimes de ce que certains appellent déjà un « Covid brun », évoquant un univers autoritaire à la Big Brother : proclamation d’états d’urgence, traçage numérique des malades, discrimination de bonne conscience et méprisante à l’égard des personnes âgées…

Sur ce plan, on retiendra comme un signe encourageant l’amorce de réaction à l’encontre du Premier Ministre hongrois Viktor Orban. Déjà persona non grata pour son manque de coopération communautaire au sein des institutions européennes mais aussi en raison du régime despotique mis en place dans son pays, il a, le 31 mars dernier, prétextant la nécessité d’une gestion autoritaire de la crise, fait adopter par son parlement une loi décrétant l’état d’urgence et l’attribution de pleins pouvoirs pour une durée illimitée.

A la suite de quoi, une demande d’exclusion a été formulée par de nombreux députés européens auprès de Donald Tusk (ancien président du Conseil, devenu chef de file du PPE qui regroupe au sein du Parlement les familles de droite), afin que la formation de V. Orban (Fidesz) soit expulsée de leurs rangs.


Et la Maison de l’Europe en Mayenne dans tout ça ?


A chacune de nos interventions et lors de nos diverses manifestations publiques, nous réaffirmons notre identité d’association européenne pluraliste, qui n’a pas vocation à exprimer des jugements partisans sur les forces politiques composant le socle de la construction européenne.

La présente tentative de synthèse (non exhaustive et se rapportant à une actualité qui ne cesse d’évoluer) se situe dans le cadre d’une association départementale, qui a pour mission de promouvoir l’idéal européen auprès des Mayennais et d’œuvrer à nouveau pour qu’il survive à ce séisme planétaire.

Comme toutes les associations, nous avons dû recadrer nos activités et nos programmes. Difficile, en effet, d’envisager la Fête annuelle de l’Europe du 9 mai prochain, qui devait coïncider cette année avec le lancement par le Président de la République de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, devant s’achever dans deux ans lors de l’arrivée de la France à la présidence du Conseil.

Plus difficile encore d’imaginer sereinement la célébration des 70 ans de la Déclaration de Robert Schuman, à laquelle nous travaillions depuis plusieurs mois. Pourtant, si « Nous sommes en guerre », comme l’a déclaré le chef de l’Etat dans sa première allocution aux Français (simple métaphore rhétorique abusivement critiquée ?), il nous faudra trouver le temps et les moyens de commémorer, dans l’après-crise, la force de l’un des textes fondateurs de la communauté européenne, prononcé dans le contexte de l’après-guerre, au moment où se reconstruisait la paix mondiale.

Dès que possible, toute la famille de la Maison de l’Europe (salariées, administrateurs, adhérents et bénévoles) reviendra vers les Mayennais pour honorer ses engagements, par le biais d’un calendrier approprié.

Dès à présent, nous faisons nôtre le discours de Jean-Dominique Giuliani, président de la Fédération Robert Schuman, animateur de l’un des principaux think tanks sur l’Europe et intervenant lors des journées annuelles de la Fédération française des Maisons de l’Europe, organisées les 12 et 13 mars derniers à Scy-Chazelles, en terre lorraine et située en zone transfrontalière, où repose Robert Schuman lui-même depuis sa mort en 1963).

Michel Ferron, le président de la Maison de l’Europe en Mayenne – Photo Studios Chastel

« Jamais peut-être depuis longtemps, la nécessité de dialogue et de coopération entre Etats n’a été aussi indispensable pour résoudre la présente crise sanitaire (…). Or, l’esprit de coopération et encore plus l’idée de solidarité ont connu un recul flagrant au cours des années qui viennent de s’écouler. L’Union européenne, qui en est le chantre et l’exemple, doit se montrer exemplaire en son sein et tenter, sur la scène internationale, d’en être l’artisan (…) » (Extrait de Question d’Europe – n° 552 du 30 mars 2020).


*Michel Ferron est président de la Maison de l’Europe en Mayenne, et membre du comité directeur de la Fédération française des Maisons de l’Europe


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  1. « Sur le plan environnemental, on pourra déjà noter l’effet positif du ralentissement économique sur le climat »
    Quand on est capable d’écrire une telle énormité, c’est le reste qui est condamné.
    L’auteur de cet article devrait être logique avec lui-même: la seule manière de lutter contre le soit disant réchauffement climatique, c’est la décroissance!
    Les Hulot, Cochet et autres, (sinistres escrologues qui à l’instar de Malthus considèrent que les privations c’est….pour les autres) ont, au moins le mérite de la cohérence.
    Il n’en va pas de même des socialistes qui n’ont jamais compris que l’alliance avec les écolos était contre nature ne serait ce que pour des raisons de paradigme: l’écologie est anti-humaniste à l’inverse de ce que le socialisme était censé être! Elle prône la soumission au diktat de Gaia quand le socialisme était prométhéen! Il est vrai que le PS était aussi censé être républicain.
    Mais cela c’était avant et les électeurs le lui ont fait savoir. Il ne reste plus que des enseignants, ignares en économie et incapables de comprendre comment se produisent les richesses, pour porter ce qui reste de la flamme…sans émettre de CO2 évidemment !

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