Covid et « gros vide de sens » – Par Nicolas Chomel 🔓

Le globe est masqué en raison du covid-&ç

Près de cinq mois après la sortie du confinement dĂ©cidĂ© mi-mars pour contenir l’épidĂ©mie de Coronavirus, les français vivent depuis, selon Nicolas Chomel, « dans une forme de sidĂ©ration nourrie par une communication mĂ©diatique aussi abondante qu’anxiogène et des dĂ©cisions gouvernementales aussi stupĂ©fiantes qu’inappropriĂ©es Â». Et voici venir Ă  prĂ©sent la notion de « couvre-feu », rhĂ©torique guerrière Ă  nouveau reprise par le chef de l’Etat. Avec force dĂ©tails et rĂ©fĂ©rences, notre contributeur fait le lien entre cette pandĂ©mie, la peur de l’effondrement, et la rĂ©vision qu’il suggère de la notion de progrès.

Pour « tomber le masque et relever la tĂŞte Â»

Par Nicolas Chomel


Au mois de juillet, la Mayenne était montrée du doigt comme foyer, pardon de cluster, de recrudescente épidémique et des mayennais en vacance en dehors du département ont eu à subir l’ostracisation voire le taggage de leur voiture.

Le ministre de la santé découvrant soudain l’intérêt préventif du port du masque et du dépistage, jugés inutiles en février, et ayant surtout trouvé des fournisseurs, décidât de rattraper son retard. Peu à peu le port du masque en extérieur est rendu obligatoire dans de nombreuses villes et le nombre de tests explose (plus de 10 millions depuis mai et 200000 par jour depuis septembre). Mercredi 23 septembre, le ministre de la Santé annonçait de nouvelles restrictions pour les réunions publiques, les horaires d’ouvertures de bars et restaurants.


DĂ©pistage volontaire en Mayenne
DĂ©pistage volontaire en Mayenne – © leglob-journal

Comme l’écrit un ami mayennais sur un cĂ©lèbre rĂ©seau « social Â» : « Covid les bars, Covid les restaurants, Covid les cinĂ©mas, Covid les piscines, Covid les salles de sport, Covid les salles de spectacles Â» et il aurait pu ajouter Covid de sens. En effet, mĂŞme si le nombre de « cas positifs Â» augmente, et pour cause, la deuxième vague Ă©pidĂ©mique ne se manifeste toujours pas dans les hĂ´pitaux, ni par le nombre des admissions, ni par celui des dĂ©cès.

Le décalage entre les annonces catastrophiques, la réduction des libertés et la réalité de la situation sanitaire commence à réveiller l’indignation des professionnels pénalisés par les nouvelles restrictions mais aussi des scientifiques, universitaires et professionnels de santé qui dénoncent la politique sanitaire du gouvernement (ici).


Un tableau de statistiques liées au covid-19

La communauté scientifique et médicale, elle-même composée de gens super diplômés et compétents, se divise à propos de l’épidémie, de sa gravité et sur les mesures sanitaires qu’elle requiert. Entre la peur du virus et celle du gendarme, les français sont comme abasourdis, inquiets et ne sachant plus quelle vérité croire.


Tout peut s’effondrer?


Cette situation d’inquiĂ©tude collective mĂŞlĂ©e Ă  un sentiment d’impuissance provoquĂ©e par une pandĂ©mie mondiale vient en rĂ©sonance avec une autre source d’angoisse : celle de la catastrophe Ă©cologique liĂ©e en particulier au dĂ©règlement climatique, et au possible effondrement Ă©conomique, social et civilisationnel qu’elle annonce. Depuis la parution du livre de Pablo Servigne et RaphaĂ«l Stevens, Comment tout peut s’effondrer (Seuil, avril 2015), les publications se succèdent, abondamment relayĂ©es par les mĂ©dias. Les auteurs, inventeurs d’une nouvelle discipline scientifique, la collapsologie, posent un diagnostic très dĂ©taillĂ© et documentĂ© du rĂ©chauffement climatique, de la « sixième extinction Â» de la biodiversitĂ©, de l’épuisement des ressources naturelles et minières et des risques majeurs qu’ils entraĂ®nent pour l’humanitĂ© toute entière.

Malheureusement, leur propos alarmiste et anxiogène ne laisse entrevoir aucun espoir d’éviter la catastrophe finale, tout juste nous invite-t-il Ă  nous adapter, Ă  faire preuve de « rĂ©silience Â» pour survivre autant que possible dans un monde devenu invivable. Ils n’évoquent pas la responsabilitĂ© d’un système industriel, consumĂ©riste et productiviste dans la situation oĂą nous sommes et le mot capitalisme ne fait pas partie de leur vocabulaire.

Il apparaĂ®t que l’attitude des citoyens (peur, obĂ©issance sans adhĂ©sion, colère refoulĂ©e) et les discours des collapsologues traduisent une mĂŞme angoisse collective sur l’avenir et une perte de perspectives. Or, le psychanalyste Roland Gori nous dit ( Et si l’effondrement avait dĂ©jĂ  eu lieu , Les liens qui libèrent, juin 2020), citant son confrère britannique Donald Winnicott, que « la crainte clinique de l’effondrement (breakdown) est la crainte d’un effondrement qui a Ă©tĂ© Ă©prouvĂ© Â», en ce sens que « le traumatisme a bien eu lieu mais Ă  un moment oĂą le patient n’était pas en mesure de l’éprouver, c’est-Ă -dire qu’à ce moment de son histoire, il n’avait pas la possibilitĂ© d’intĂ©grer le traumatisme qui surgissait. Â»


Une tornade, fabrication de l’Homme qui modèle la nature

L’angoisse d’une catastrophe à venir serait l’écho d’une autre, antérieure, qui aurait été effacée de la conscience dans un réflexe de défense. Roland Gori voit dans les discours sur l’effondrement, l’écho de celui d’une façon de voir le monde avec laquelle nous avons été construits mais à laquelle, au fond, nous ne croyons plus.

Cette vision du monde qui s’est dĂ©jĂ  effondrĂ©e et nous laisse sans voie et donc sans voix c’est, d’après Roland Gori, la foi dans « le progrès Â» nĂ©e Ă  la fin du 19ème siècle sur les fondements de la science et en particulier de la mĂ©canique newtonienne et de l’évolutionnisme darwinien. Pour la physique classique, dite newtonienne en rĂ©fĂ©rence au thĂ©oricien du mouvement des corps, de l’inertie et de la gravitation universelle, la matière serait constituĂ©e de corpuscules Ă©lĂ©mentaires reliĂ©s entre eux par des forces (cinĂ©tique, thermodynamique, Ă©lectromagnĂ©tique) et Ă©voluant suivant des lois mathĂ©matiques prĂ©visibles. Dans le domaine de la biologie, Charles Darwin a thĂ©orisĂ© l’Ă©volution des espèces vĂ©gĂ©tales et animales qui ont dĂ» s’adapter aux variations de leur environnement pour survivre. C’est selon lui la sĂ©lection naturelle qui fait que seuls ceux qui survivent, les plus robustes ou les plus « agiles Â», se reproduisent et ont des descendants.


« L’american way of life Â»


Pour Darwin, les humains descendent d’autres primates et ce n’est pas Dieu qui les a crĂ©Ă©s Ă  part. La thĂ©orie de l’évolution a Ă©tĂ© transposĂ©e aux sciences sociales et Ă  l’économie par un contemporain de Darwin, Herbert Spencer. L’ingĂ©nieur et sociologue reprit l’idĂ©e de sĂ©lection naturelle qu’il qualifiait de « sĂ©lection des plus aptes Â» pour l’étendre Ă  l’évolution de l’homme et des sociĂ©tĂ©s. Il considère que la compĂ©tition, la lutte pour la vie, affecte, Ă  l’intĂ©rieur de l’espèce humaine, les diffĂ©rents groupes sociaux qui la composent (familiaux, ethniques, Ă©tatiques) de telle sorte que des hiĂ©rarchies se crĂ©ent, qui sont le rĂ©sultat d’une sĂ©lection sociale qui permet aux meilleurs de l’emporter.

Bien que Charles Darwin ne partageait, semble-t-il pas l’interprétation sociale de l’adaptation des espèces, les travaux de Spencer ont donné lieu à un mouvement de pensée qualifié de Darwinisme social qui a perduré bien au-delà de la vie de son auteur. La foi dans le progrès, née à la fin du 19ème (avec le début de la déchristianisation) est à la croisée de la pensée matérialiste de la mécanique newtonienne et de l’évolutionnisme darwinien. Le progrès comme une flèche du temps pointant vers le haut est une promesse d’amélioration continue du savoir, du confort matériel et du bien-être humain, mû par la science, la technologie et l’industrie. Cette philosophie a nourri la légitimation du capitalisme industriel et du libéralisme politique qui le soutient.

Il a pourtant été contesté dès l’origine, en particulier dans le domaine industriel où le développement des machines et de l’accélération des processus productifs qu’elles permettent, se heurtait au travail humain et aux métiers. Dès le début des années 1800, le mouvement ouvrier des luddites s’en prenait aux métiers à tisser modernes, qu’il détruisaient, suivi par celui des canuts lyonnais.

Mais c’est au début du 20ème siècle que la foi dans le progrès connut ses plus grosses déconvenues avec ses deux guerres mondiales industrielles et leurs puissances de feu aussi destructrices qu’absurdes, le darwinisme social poussé jusqu’à l’eugénisme de masses et à l’holocauste par le nazisme, jusqu’au point final marqué par la bombe atomique.

Pourtant, l’idĂ©e que la science, la technologie et l’industrie seraient forcĂ©ment crĂ©atrices d’amĂ©liorations pour l’humanitĂ© ne s’est pas Ă©teinte. Au contraire, elle s’est consolidĂ©e et a infusĂ© les esprits, s’est dĂ©ployĂ©e dans le monde, accompagnant, en l’anticipant, le dĂ©veloppement du modèle Ă©conomique capitaliste et de « l’american way of life Â».

Le prĂ©sident français Nicolas Sarkozy s’en faisait le hĂ©raut quand il dĂ©clarait dans son discours de Dakar en juillet 2007 « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entrĂ© dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millĂ©naires, vit avec les saisons, dont l’idĂ©al de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaĂ®t que l’éternel recommencement du temps rythmĂ© par la rĂ©pĂ©tition sans fin des mĂŞmes gestes et des mĂŞmes paroles. Dans cet imaginaire oĂą tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idĂ©e de progrès. Â». Le darwinisme social a survĂ©cu Ă  la chute du nazisme et en est mĂŞme sorti renforcĂ© en s’installant dans les principes du management enseignĂ©s dans les « Business Schools Â», comme l’explique l’historien Johann ChapoutĂ´t (ici).

La concurrence, la compĂ©tition, l’efficacitĂ©, la flexibilitĂ©, la psychologie positive et le «happiness management Â» sont les mots clĂ©s de la formation et de la sĂ©lection des plus aptes. Ils sont aussi les ingrĂ©dients d’un modèle capitaliste conquĂ©rant et de sa promesse de progrès au service de l’humanitĂ©. Dans ce contexte, les petites phrases d’Emmanuel Macron prĂŞtent Ă  sourire autant qu’elle fâchent quand il vante les « premiers de cordĂ©e Â» et toise avec mĂ©pris les gens qu’on croise dans les gares et « qui ne sont rien Â».


Le « modèle Amish Â»


De mĂŞme croit-il dur comme fer que les dĂ©fis Ă©cologiques seront rĂ©solus par la magie des nouvelles technologies et de la 5G et non en suivant le « modèle Amish Â». « La France est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation Â» croit-il bon de rappeler. Et il a raison car, sur ce terrain-lĂ , mĂŞme ses adversaires politiques les plus virulents peuvent tomber d’accord, car toucher aux Lumières, c’est toucher au sacrĂ©. Les militants de la gauche radicale rĂŞvent de lendemains qui chantent et du « grand soir Â». Comme le dit le sociologue Bernard Friot, « il y a dans certaines pratiques militantes, une forme de croyance au ciel, et le ciel, dans la religion laĂŻque dans laquelle nous sommes, s’appelle Demain Â».

Et dans ce « demain Â» qui annonce le retour des jours heureux, la science a un grand rĂ´le Ă  jouer pour que l’être humain soit « crĂ©ateur de lui-mĂŞme Â». Cette foi dans la science et la technologie comme porteuses de progrès imprègne tous les domaines de la vie sociale, depuis les appareils qui nous accompagnent au quotidien (les objets connectĂ©s dont la 5G n’est que le fluide qui les alimente) jusqu’à la reproduction et la sĂ©lection des humains grâce Ă  la PMA, en passant par la rĂ©solution des problèmes de santĂ© (notre salut viendra des mĂ©dicaments, des vaccins et autres nanotechnologies promises par l’industrie pharmaceutique et biotechnologique). On n’arrĂŞte pas le progrès et rien ne saurait freiner l’innovation techno-industrielle.


DĂ©pistage volontaire en septembre 2019

La science trouve, l’industrie applique et l’homme doit s’adapter… Pourtant, comme le disait Georges Orwell, « quand on me prĂ©sente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains Â» (ici). Or, les nouvelles technologies ont leur part d’ombre qui inquiète plus qu’elle n’enthousiasme les citoyens qui en sont Ă  la fois les producteurs et les consommateurs, bĂ©nĂ©ficiaires et victimes. D’abord, l’artificialisation de la vie et du monde qu’elles contribuent Ă  crĂ©er, les quantitĂ©s considĂ©rables d’énergie, d’eau et de ressources minières qu’elles mobilisent, les conditions de travail et de vie dĂ©sastreuses qu’elles imposent aux travailleurs des pays producteurs, des mines de cobalt en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo jusqu’au usines chinoises de Huawei (ici).

C’est encore « la science qui innove Â» qui alimente la course aux armements, la surveillance de masse des populations, l’addiction de nos enfants aux Ă©crans et l’asservissement des travailleurs Ă  leurs machines jusqu’à ce que celles-ci les remplacent. C’est le progrès scientifique et technique qui inonde les campagnes sous les pesticides et les engrais chimiques, transforme les paysans en maillons d’une « supply chain Â» alimentaire dont on attend toujours plus pour un prix toujours moindre.


La notion de progrès?


Alors, la notion mĂŞme de progrès pose question. Est-ce bien cela que nous voulons ? Cette flèche du temps pointĂ©e vers le haut, vers toujours plus de biens et de confort matĂ©riel, au prix de dĂ©gâts Ă©cologiques et sociaux considĂ©rables est-elle une fatalitĂ© ? Est-il tellement dĂ©raisonnable de douter des bienfaits de la science dont nous cĂ©lĂ©brons la fĂŞte chaque annĂ©e Ă  cette Ă©poque ? Peut-on discuter des orientations de la science ou bien doit-on admettre que ce qui est techniquement faisable est bon pour l’humanitĂ© comme le claironnent les adeptes du transhumanisme et de l’homme « augmentĂ© Â» devenu le clone des robots qu’il fabrique ?

Les rĂ©ponses Ă  ces interrogations existentielles et philosophiques se trouvent dans la science elle-mĂŞme, mais la science la plus contemporaine, celle qui s’intĂ©resse Ă  l’infiniment petit (l’atome, ses ondes et ses particules) et Ă  l’infiniment grand (l’univers et la cosmologie) : la physique quantique. InitiĂ©e par Max Planck en 1900, puis dĂ©veloppĂ©e essentiellement par Albert Einstein, Niels Bohr, Louis de Broglie et quelques autres entre 1905 et 1924, cette thĂ©orie a bouleversĂ© le mode de pensĂ©e hĂ©ritĂ© de la la mĂ©canique newtonienne de la fin du 19ème siècle. N’étant pas physicien moi-mĂŞme (et mĂŞme plutĂ´t hermĂ©tique Ă  l’âge du lycĂ©e), j’en retiens toutefois les grands principes suivants :

  • D’abord, la discontinuitĂ© inscrite dans l’étymologie du mot quantique : elle reconnaĂ®t que les phĂ©nomènes physiques ne suivent pas des lois linĂ©aires et prĂ©visibles mais connaissent des changements d’état, des « sauts quantiques Â». C’est ce principe qui fait qu’un degrĂ© supplĂ©mentaire de rĂ©chauffement climatique peut provoquer des changements majeurs sur les conditions de vie humaine sur la planète.

la métaphore du poisson soluble

  • Le principe de superposition : un objet quantique peut ĂŞtre dans plusieurs Ă©tats Ă  la fois (nature, position, vitesse, sens de rotation d’une particule par exemple). C’est l’exemple du « poisson soluble Â» d’AndrĂ© Breton qui nage dans une eau boueuse et qui est potentiellement partout Ă  la fois dans la mare (Cf. image) jusqu’à ce qu’il morde Ă  l’hameçon. C’est aussi celles des photos prises de nuit de voitures circulant en ville et dont on ne voit que des traits signalant leur mouvements .
  • L’indĂ©terminisme de la mesure : Ce principe, sans doute le plus troublant pour les physiciens classiques, confirme que le fait d’observer et de mesurer un objet ou un phĂ©nomène, modifie l’objet ou le phĂ©nomène mesurĂ©. Ce principe balaye l’idĂ©e classique d’une rĂ©alitĂ© « objective Â» indĂ©pendante du regard que nous portons sur elle. Le physicien HervĂ© Swirn considère mĂŞme que « c’est la prise de conscience du rĂ©sultat par l’observateur qui fait que le phĂ©nomène observĂ© existe Â» (ici).
Flux de trafic automobile en ville

On peut se dire que la mécanique quantique ne s’applique qu’à l’étude des atomes et des particules ou à celle de l’univers et de l’infiniment grand, mais pas à l’échelle macroscopique. Et bien, non. Hervé Stirn affirme que la physique quantique s’applique à tout, y compris aux objets macroscopiques, mais que c’est la conscience qui sert de filtre qui fait que nous avons une vision macroscopique du monde qui nous entoure.

La physique quantique a dĂ©jĂ  un siècle d’existence et pourtant, la plupart des disciplines scientifiques et en particulier, la biologie et les sciences sociales continuent de voir le monde sous l’angle du mĂ©canicisme naĂŻf, c’est Ă  dire comme une grande horloge sophistiquĂ©e dont ont pourrait dĂ©crire tous les Ă©lĂ©ments et leurs rouages et prĂ©voir le mouvement avec prĂ©cision. Ainsi, des bataillons de chercheurs sont ils lancĂ©s dans une course des modèles prĂ©dictifs Ă©laborĂ©s avec le recours Ă  la puissance de calcul des algorithmes informatiques. C’est le cas chez MĂ©tĂ©o France qui depuis 2009 a fermĂ© de très nombreuses stations mĂ©tĂ©orologiques de proximitĂ© (dans le cadre du « contrat d’objectifs et de performance Â» signĂ© avec l’État) et confie la prĂ©vision du temps Ă  des informaticiens et Ă  leurs modèles prĂ©dictifs dont on mesure chaque jour la fiabilitĂ©. De mĂŞme pour l’étude de la pandĂ©mie de Covid 19 dont l’évolution annoncĂ©e en mars par les chercheurs de l’Imperial college de Londres (spĂ©cialistes de la modĂ©lisation des Ă©pidĂ©mies) provoquerait entre 510 000 et 2,2 millions de morts respectivement au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (ici), et sur la base de laquelle les gouvernements français et britannique ont dĂ©cidĂ© de confiner leurs populations.

Pourtant, elle devrait nous inviter Ă  rĂ©viser notre façon de voir les choses et Ă  ne pas nous laisser mĂ©duser par la flèche du temps pointĂ©e vers le haut que nous montrent les adeptes du progrès, de la croissance salvatrice et du capitalisme libĂ©ralisĂ©, ou au contraire de celle, pointĂ© vers le bas des dĂ©clinistes et autres collapsologues. La relation Ă©troite entre l’observateur et le phĂ©nomène observĂ© concerne tout particulièrement le travail des historiens qui mettent en rĂ©cit les archives et autres traces du passĂ© et dont Paul Veyne (citĂ© par Roland Gori) Ă©crit : « la cueillette des traces des historiens fait partie de la mĂ©thode historique, mais croire qu’elles parleraient toutes seules sans la participation subjective et sociale de l’historien relève de l’illusion positiviste Â». Il n’y a donc pas une histoire objective, linĂ©aire et continue mais plutĂ´t des Ă©vĂ©nements marquants et des rĂ©cits qui leur donnent sens.


Un avenir incertain?


Quand Bernard Friot, sociologue spécialiste de l’histoire de la protection sociale, relit la création du régime général de sécurité sociale entre 1946 et 1947 comme une conquête gagnée de haute lutte et à la hâte par le ministre Ambroise Croisat et les militants de la CGT et balaye d’idée communément admise du compromis entre gaullistes et communistes, il invite le mouvement syndical et la CGT en particulier à se réapproprier son histoire et à ne pas s’inscrire dans le récit patronal. Il souligne également que le capitalisme n’est pas le rouleau compresseur qui broie inexorablement les travailleurs et laisse les victimes sur le bord de la route mais une contradiction en actes dans la lutte de classes que des événements peuvent faire basculer au profit du monde du travail (front populaire de 1936, libération par le CNR de 1945, mai 1968) ou de la bourgeoisie possédante (création du marché commun européen, chute du mur de Berlin).

L’avenir n’est donc pas écrit d’avance et des grains de sables peuvent gripper des machines même bien huilées. Des révoltes de grandes ampleurs peuvent être déclenchées par une augmentation du prix des denrées alimentaires (Cas du printemps arabe de 2011), de celui du ticket de métro (Chili, octobre 2019) ou par l’annonce d’une hausse de la taxe sur le gasoil (Mouvement des gilets jaunes en novembre 2018).


Trou noir, effondrement Ă©cologique?

Quant Ă  l’effondrement Ă©cologique, si le monde toujours orchestrĂ© par l’hymne du progrès et de la croissance capitaliste, mĂŞme repeints en vert, continue sa course folle, certes il peut ĂŞtre pour bientĂ´t. Mais en cas d’arrĂŞt de la production, la nature reprend vite sa place comme on a pu l’observer en regardant le ciel pendant les deux mois de confinement. Alors, comme l’écrivait GĂ©bĂ© en 1972 dans son An 01, « On s’arrĂŞte, on rĂ©flĂ©chit et c’est pas triste Â».

Si on regarde notre sociĂ©tĂ© et son histoire comme une contradiction en acte suivant le principe quantique de la superposition d’états, on peut voir que le capitalisme vit et progresse en mĂŞme temps que son antidote. Tout est dĂ©jĂ  lĂ  pour qu’un changement radical d’orientation soit pris : une histoire ouvrière combative et victorieuse, la sĂ©curitĂ© sociale et son mode salarial de distribution de la valeur ajoutĂ©e produite, le statut de la fonction publique et son droit au salaire continuĂ© au-delĂ  de l’emploi, des leviers fiscaux qui ne demandent qu’à ĂŞtre activĂ©s au profit d’une plus grande justice sociale, les SCOP et leur fonctionnement anticapitaliste, l’agriculture paysanne et biologique qui sĂ©duit de plus en plus les citoyens consommateurs dĂ©goĂ»tĂ©s par l’agro-industrie productiviste et polluante, des scientifiques critiques et attachĂ©s Ă  leur indĂ©pendance autant qu’à leur libertĂ© de conscience, des mĂ©dias critiques et indĂ©pendants des puissances d’argent, etc.

Demain est dĂ©jĂ  aujourd’hui et il serait vain d’attendre le grand soir ou de croire Ă  l’homme providentiel qui, faisant table rase du passĂ©, apporterait Ă  lui seul une solution miracle et un paradis sur terre. La situation actuelle nous presse de rĂ©flĂ©chir, de faire un pas de cĂ´tĂ© pour voir le monde d’un nouveau point de vue comme l’ont fait avant nous GalilĂ©e, et plus tard les dĂ©couvreurs de la rĂ©alitĂ© quantique. Mais cela prend du temps car, comme l’écrivent Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod en conclusion de leur livre Le cantique des quantiques  (ici), « il a fallu des dĂ©cennies pour que l’hypothèse de GalilĂ©e sur la rotation de la terre soit acceptĂ©e et des siècles pour que sa condamnation par l’Église soit annulĂ©e. Combien de temps faudra-t-il pour Ă©branler les croyances actuelles ? Â».

Près d’un siècle après les découvertes d’Einstein, Bohr, et leurs contemporains, à l’heure où la catastrophe écologique et humanitaire avance, poussée par les délires capitalistes et technico-scientifiques, il paraît urgent que les citoyens de France et du monde changent leur regard, reprennent le récit de leur histoire et leur destin en main. Alors peut être, reprenant espoir et confiance dans leurs propres capacités, ils pourront tomber le masque et relever la tête.


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