« Demandons-nous pourquoi on rouvre le 11 mai et de quelle manière! » – Par la FCPE 53

Pour cette reprise de l’école programmée le 11 mai, dans le triptyque de l’Education nationale, (administration, enseignants et élèves), il y a selon la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) 53 un grand absent : le parent d’élèves. Défendant ses adhérents et à travers eux celles et ceux qui vont à l’école, au collège ou au lycée, dans cette période de crise majeure, la FCPE 53 estime qu’ « il est urgent que la concertation se mette en place,[et] que les points de vue et les contradictions puissent s’exprimer (…) Aujourd’hui les décisions se prennent (…) par sondage, ce qui ne peut pas nous convenir sur le plan démocratique ».

Grand entretien avec Geoffrey Begon*


Leglob-journal – La carte scolaire est scellée a priori… au delà de ce qui ressemble à un couperet à venir pour l’école en Mayenne, quelles sont les très grosses inquiétudes de la FCPE 53 ?

Pour ne pas prêter le flanc à la critique, je vais tâcher d’être précis. L’an prochain, on s’attend à ce qu’il y ait 416 élèves en moins dans les écoles publiques du premier degré en Mayenne. Compte tenu de cette baisse, l’État avait d’abord prévu de retirer 10 postes d’enseignants ; finalement, au vu des circonstances, il n’en retire « que » trois. L’an prochain, en Mayenne, il y aura donc « seulement » 21,7 élèves par classe en moyenne. C’est mieux que la moyenne nationale, qui est de 24,3 élèves par classe en maternelle et de 22,7 élèves par classe en élémentaire. C’est aussi une progression au niveau de notre département, où l’on comptait 23,5 élèves par classe en 2016.

Dans ces conditions, monsieur le préfet s’est étonné le 30 avril, lors du Conseil Départemental de l’Éducation Nationale (CDEN), que la carte scolaire ait pu recueillir une large majorité d’avis défavorables. C’est oublier trois circonstances qui changent complètement l’analyse de ces chiffres.

La première, c’est que dans un territoire rural, il y a mécaniquement moins d’élèves par classe que dans un territoire très urbanisé. C’est très simple à comprendre, quand vous avez un éparpillement d’écoles de deux, trois ou quatre classes, vous ne pouvez pas les « remplir » de la même façon que des écoles de 15 classes en villes, où il est beaucoup plus facile d’ « optimiser » la répartition des effectifs.

Le second point, c’est que l’inclusion des élèves en situation de handicap a transformé la donne. On constate ces dernières années une hausse sensible et extrêmement rapide des troubles du comportement, tous les acteurs de terrain l’observent . La Mayenne est un département qui a une politique importante d’inclusion des enfants souffrant de handicap. On peut s’en réjouir à bien des égards… mais en termes de gestion de la classe, de socialisation, d’adaptation et d’individualisation des pratiques pédagogiques, cela demande des efforts considérables, à la fois pour les adultes et les élèves. Du coup, il peut s’avérer beaucoup plus compliqué de faire classe aujourd’hui avec 20 élèves qu’autrefois avec 25.

Leglob-journal – Et puis il y a cette crise sanitaire qui perturbe les choses à loisirs…

Oui, nous sommes dans une période extrêmement particulière, dont le gouvernement ne semble pas avoir saisi la teneur. Il fait comme si la pandémie était une parenthèse qui sera refermée après l’été… or, l’année prochaine, le virus n’aura pas disparu ! Il faudra « réparer » le fait que les élèves auront eu trois mois et demi de scolarité dégradée et, de surcroît, affronter peut-être de nouvelles périodes de confinement ou d’autres mesures de police sanitaire… cela va être très, très compliqué.

Si on envisageait les choses sérieusement, il faudrait mettre le paquet en moyens supplémentaires. Nous sommes chaque jour à attendre ce qu’imagine le ministre pour la semaine prochaine, et on a l’impression que personne ne prépare rationnellement la rentrée de septembre.

Leglob-journal – vous estimez aussi que focaliser sur les seules fermetures de classes (quatre dans les trois plus grosses villes du département), c’est occulter les postes qu’on ne voit pas et qui sont supprimés comme par exemple ceux des remplaçants qui feront défaut en septembre ?

Oui, sur les mesures de carte scolaire, l’attention se concentre généralement sur les fermetures de classes. Non sans raisons : c’est là que les effets sont les plus visibles et les plus immédiats… surtout que cela concerne cette année des écoles accueillant des enfants dont beaucoup grandissent dans des conditions sociales difficiles… On peut l’illustrer d’un chiffre : j’ai été en contact avec les parents de la maternelle Jean Guéhenno, qui ont fait paraître une lettre ouverte au Dasen sur votre site d’informations : ils m’expliquent que dans cette période de confinement, les enseignants n’arrivent pas à assurer le suivi de 25 enfants scolarisés dans l’école, soit plus du quart des effectifs – alors que la maternelle est en général le niveau scolaire où l’interaction entre l’école et les familles est la plus facile et aussi la plus fondamentale pour que s’instaure la confiance des parents et des enfants dans l’école.


L’école maternelle, au tout début de l’apprentissage scolaire

Il y a de bonnes raisons de penser qu’à Jules Verne (Laval), Hilard (Laval) et Charles Perrault (Mayenne), on soit dans des proportions au moins équivalentes. Si l’on n’arrive pas à raccrocher ces enfants avant l’été, vous imaginez tout ce qui se sera perdu, en termes d’apprentissages ? Ce seront six mois pendant lesquels les enfants n’auront eu aucun contact avec l’école, dans les classes où se mettent en place les apprentissages les plus fondamentaux. Les professeurs se demandent comment rattraper tout ça… et ils apprennent qu’on leur supprime une classe ! Ajoutez à cela le contexte du confinement, qui rend impossible toute mobilisation, et vous comprenez pourquoi les fermetures paraissent tellement brutales pour les enseignants et les familles concernés.

Cela dit, nous nous inquiétons au moins autant de la suppression de cinq postes de remplaçants. Cinq remplaçants qui disparaissent d’un coup, au moment où un nouveau virus est en circulation et où la maladie risque donc de frapper de manière inédite ! Cela apparaît comme un contresens total… et pourtant, personne ne se mobilise autour de postes de remplaçants !

De même, dans les années précédentes, on a retiré de très nombreux postes de maîtres spécialisés, dans les réseaux qu’on appelle RASED, puis parmi les maîtres supplémentaires, dans le dispositif appelé « plus de maîtres que de classes ». Il s’agissait de postes qui permettaient d’accompagner de manière fine les élèves, et notamment ceux qui en avaient le plus besoin, en petits groupes ou individuellement. Bref, ce sont vraiment les personnes qui vont nous manquer cruellement l’an prochain. Sur le coup, la suppression de ces postes passe quasiment inaperçue pour la grande majorité des parents ; cela n’impacte pas défavorablement le nombre d’élèves par classe et ça ne change rien aux habitudes des familles dans l’école…

Mais subrepticement, ces disparitions peuvent affecter le système scolaire beaucoup plus lourdement qu’une suppression de classe dans une école dont le nombre d’élèves est en chute libre.

Leglob-journal – Lors du CDEN du 30 avril 2020, le syndicat Force Ouvrière a proposé au vote la mention suivante : « Le CDEN considère qu’en l’état actuel des conditions sanitaires la réouverture des établissements scolaires à patir du 11 mai est prématurée ». Ce vœu a recueilli une majorité d’avis favorables, tous les syndicats enseignants ont voté pour… pourquoi les parents ont-ils majoritairement voté contre ?

Effectivement, trois parents sur les quatre présents ont voté contre. De fait, cette rentrée est très vraisemblablement précipitée. Mais pour nous FCPE, il est urgent que la concertation se mette en place, que les points de vue et les contradictions puissent s’exprimer pour qu’on puisse prendre ensemble les meilleures décisions… quitte à ce que ce soit le report ou l’annulation de la reprise des cours d’ici le mois de juin ! Qui sait ce qui peut sortir de la concertation ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui les décisions se prennent sans recueillir l’avis des parents autrement que par sondage (viendra, viendra pas ?), ce qui ne peut pas nous convenir sur le plan démocratique et ce qui risque fort de s’avérer inefficient pour ramener vers l’école les publics en difficulté, contrairement au vœu formulé par M. Blanquer de rétablir la justice sociale.

Leglob-journal – qu’est-ce qui serait acceptable pour la FCPE 53 en terme de participation des parents d’éleves aux prises de décisions administratives ?

On touche là au cœur de notre raison d’être. Notre fédération de parents s’est constituée au lendemain de la Libération avec l’ambition de marquer que les parents ont des droits au sein de l’éducation nationale, parce qu’ils sont les premiers responsables de leurs enfants, les premiers à se soucier de leur bien-être et de leur devenir. C’est par exemple grâce à la pression de la FCPE qu’on a créé des conseils d’écoles : aujourd’hui, il s’agit de les faire vivre.

Leglob-journal – concrètement comment ce rééquilibrage dans le champs décisionnel des parents d’élèves qui sont les premiers concernés, pourrait s’opérer ?

Le code de l’éducation est très clair sur les compétences du conseil d’école : c’est lui qui « vote le règlement intérieur » et qui « établit le projet d’organisation pédagogique de la semaine scolaire » ; il donne « tous avis et présente toutes suggestions sur le fonctionnement de l’école » et il participe à l’élaboration du projet d’école… Comment, aujourd’hui, se fait-il que les conseils d’école ne soient pas systématiquement réunis avant le retour en classe ? Toutes les questions qui nous sont aujourd’hui posées (règles de vie, cantine, horaires, organisation des sanitaires…) relèvent de ses compétences, y compris celle du sens de cette reprise. De même, il faudra bien que les parents puissent se positionner, au niveau du second degré, dans les conseils d’administration et les comités d’hygiène et de sécurité (CHS).

Leglob-journal – vous revendiquez en fait une place plus importante dans la décision?

Oui, on a beaucoup souligné, à juste titre, l’investissement, la réactivité, l’innovation dont les enseignants ont fait preuve dans la période qui vient de s’écouler. Nous saluons nous aussi bien volontiers le courage dont ils ont fait preuve pour rebondir aussi vite, réinventer leurs pratiques et travailler d’arrache-pied. Mais, notamment au niveau des écoles primaires, la continuité pédagogique aurait été totalement impossible sans l’effort parfois considérable des parents. Il nous semble qu’après ce que nous venons de vivre, la place centrale des parents mériterait enfin d’être reconnue comme il se doit !

Au lieu de cela, ce qui se dessine, c’est que, comme à l’ordinaire, des inspecteurs et des collectivités donnent leurs conditions aux directeurs et directrices d’école, qui doivent ensuite se débrouiller pour faire accepter tout cela aux parents. Ce n’est pas seulement irritant, mais franchement inadmissible.

Leglob-journal – La FCPE 53 estime qu’il y a deux enjeux majeurs à prendre en compte pour le retour à l’école le 11 mai, quels sont-ils ?

De notre point de vue, effectivement, deux arguments invitent à reprendre dès que possible. Le premier, c’est qu’il faut ramener les enfants vers une forme de sociabilité, pour éviter des atteintes trop graves à la santé mentale et aux relations sociales. Il est probablement urgent de préserver certains d’entre eux de contextes familiaux dont les problèmes de pauvreté ou de violence peuvent être exacerbés par le confinement.

Le second point, c’est l’objectif affiché par le gouvernement : éviter de creuser encore davantage les inégalités scolaires… de ce point de vue, il est essentiel de convaincre les familles « éloignées de l’école » de ramener leurs enfants vers la classe ; sinon, autant rester en télé-enseignement pour tous, les enseignants auront plus de temps à consacrer aux enfants en difficulté que s’ils doivent en même temps assurer du présentiel pour les uns, du télé-enseignement pour les autres.

Du coup, la première question que devrait se poser tout conseil d’école, ce n’est pas de savoir combien on peut mettre d’élèves dans telle salle de cours ou si on a suffisamment de gel hydroalcoolique… bien sûr, ces problèmes matériels sont très importants… mais il faut d’abord se demander pourquoi on rouvre et de quelle manière on va faire venir les enfants qui en ont le plus besoin ! Une fois qu’on s’est accordé sur le sens de cette réouverture, on peut s’atteler à la question des conditions sanitaires, qui doivent être optimales pour restaurer la confiance de toutes les familles dans les écoles auxquelles elles confient leurs enfants.

Leglob-journal – quel regard porte la FCPE 53 sur les mesures prises en matière de continuité pédagogique pendant le confinement?

C’est difficile de porter un avis global car la situation est tellement différente pour un élève de primaire, un autre de terminale S ou un élève de lycée professionnel, qui a vocation à pratiquer un métier et qui, dans certains secteurs, se retrouve dans l’impossibilité de progresser dans la voie qu’il a choisie. On peut dire quand même que les choses se sont mises en place très vite.

Il y a eu une belle adaptation des enseignants et des établissements pour faire en sorte que des élèves puissent bénéficier d’ordinateurs ou pour qu’ils reçoivent des cours en papier. D’après les retours que nous avons, l’éducation nationale, en Mayenne du moins, a su remarquablement s’adapter aux besoins des élèves. Il faut vraiment le souligner et le saluer. L’exercice était d’autant plus compliqué que la pression était assez incroyable, notamment pour les classes à examen… les logiques du « programme » et de « l’examen » sont tellement lourds et écrasants dans notre système, ils mettent une telle pression à la fois sur les enseignants et les élèves ! Même aujourd’hui, pourquoi le gouvernement n’arrive-t-il pas à abandonner l’épreuve du bac de français ? C’est tellement insensé !

Ce dont on peut vraiment se réjouir, en tout cas, c’est que désormais une très grande majorité de parents et d’enseignants se sont mis à utiliser des outils qui vont à l’avenir grandement faciliter la continuité pédagogique pour les élèves qui tombent malades ou qui ont un accident. De ce point de vue, c’est certain, il y aura un « avant » et un « après ».

Leglob-journal – estimez-vous comme beaucoup d’enseignants confinés l’ont déploré que cela a été beaucoup le système D et que finalement le corps enseignant n’était pas préparé correctement aux techniques virtuelles d’enseignement ?

Oui, je ne parviens pas à comprendre pourquoi la formation des enseignants est un tel problème dans notre pays. Pourquoi, en début de confinement, fallait-il immédiatement reprendre les cours ? Pourquoi n’a-t-on pas accordé une ou même deux semaines aux enseignants afin qu’ils puissent se former aux techniques d’enseignement à distance ? Certains étaient déjà rompus aux outils et exerçaient des pédagogies qui leur permettaient de commencer immédiatement… mais si d’autres collègues avaient besoin de quelques jours supplémentaires pour s’approprier de nouvelles techniques, comment se fait-il qu’on ne leur ait pas donné les moyens de se former ?

Sculpture située dans l’ancien Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) de Laval – © leglob-journal

Le plus dramatique, c’est que le scénario recommence aujourd’hui. Il y a, sans aucun doute, au sein de l’éducation nationale, des spécialistes pour expliquer comment accueillir les élèves dans cette période anxiogène, comment les amener à intégrer les « gestes barrières » en douceur, comment s’éduquer aux nouvelles règles de relations aux autres, comment faire cours dans ces circonstances inédites… et qu’est-ce qui s’annonce ? Du télé-enseignement jusqu’au 11, une journée de pré-rentrée et hop ! on repart. Aucun temps de formation, de véritable préparation pédagogique… On est face à un paradoxe incroyable : l’Education nationale envoie de façon répétée le message qu’elle ne croit pas à la formation !


*Geoffrey Begon est chargé de mission pour la FCPE-53


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