Dématérialiser les services publics « au détriment de ceux qui vivent en milieu rural »

Une grève nationale le 14 mars 2019 et une déclinaison en Mayenne au Centre des Impôts de Laval suivi « par un tiers des agents » selon les syndicats. Et derrière ce « mouvement », une préoccupation bien plus vaste. La « désertification du service public » et sa sauvegarde. Des services publics qui s’éloignent de plus en plus du milieu rural, véritable laissé pour compte d’une « politique qui ne dit pas son nom ». Une représentante de FO et un syndicaliste de la CFDT répondent à nos questions.

Réponses croisées sur leglob-journal


Leglob-journal : Vous êtes ici pour défendre bien au delà du périmètre immédiat les fonctionnaires de la Finance publique, c’est ça ?

Wilfrid Lemaréchal : Oui, on ne défend même plus le bout de gras, comme on dit, des fonctionnaires mais toute la société, car c’est le service public qui disparaît. En Mayenne il s’agit d’un département très rural et le retrait des services publics en zones éloignées des villes, on sait ce que c’est… C’est la montée des extrémismes… C’est l’affaiblissement de la cohésion sociale… C’est tout ça. Et là, on ronge l’os, on en est là…

Il y a quelques temps le Défenseur des droits, Jacques Toubon a rappelé les conséquences de la fracture numérique sur cette cohésion sociale à travers les reformes qui touchent les services publics et bien là on y est ! Et on continue, de plus en plus…

2022-2023, cela va très vite arriver et ce qu’on nous promet, c’est juste la division par trois ou cinq du nombre de postes pour les Finances publiques dans la filière Gestion publique, c’est-à-dire, les petites Trésoreries et les centres des impôts près de chez vous. Elles vont disparaître, c’est-à-dire que tous ces gens qui ont pour habitude d’aller faire leurs démarches auprès de personnels qualifiés ne pourront plus le faire.

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On enverra, ces bonnes gens, vers internet et puis ce que l’État propose aujourd’hui, ce sont les Maisons d’accueil des services publics où il n’y a pas du tout d’agents qualifiés pour faire vos démarches ; ce sont juste des agents de renseignements qui expliqueront aux gens comment se servir de l’ordinateur. C’est tout.

Leglob-journal : Vous êtes d’accord avec cette analyse?

Patricia Perron : Oui, Wilfrid a bien résumé la situation. Nous sommes contre le démembrement de la Direction générale des Finances publiques (DGFIP) et des services publics en général, avec un regroupement de nos structures et disparition de beaucoup de missions.

Là, dans le département de la Mayenne, les trésoreries mixtes, c’est-à-dire qui gère les produits communaux et les impôts, ont toutes perdu sauf une, la mission Impôts, comme celle d’Évron qui ne gère plus que les produits dit locaux depuis le 1er janvier 2019.

En 2022, ce qui va disparaître, ce sont toutes les Trésoreries, en milieu rural et il ne restera plus les centres des Impôts de Mayenne, Laval et Château-Gontier.

La façade du Centre des Finances publiques à Laval – © leglob-journal

Leglob-journal : Et en terme d’emploi combien de personnes seraient concernées?

Wilfrid Lemaréchal : on a pas les chiffres officiels… Ils ne sont pas communiqués car il ne faut pas parler de choses qui fâchent avant la fin du Grand Débat!

Patricia Perron : Actuellement en Mayenne, ce sont une dizaine de Trésoreries avec huit emplois en moyenne qui vont disparaître. Un tiers des postes des agents qui partent à la retraite ne sera pas remplacé. C’est énorme. Et la population des zones rurales va être obligée de faire des déplacements de 50 à 60 kilomètres pour pouvoir avoir affaire à un agent d’État apte et formé pour répondre sur la problématique des impôts et autres sujets pointus.

Leglob-journal : Est-ce que c’est une des conséquences du prélèvement à la source des impôts ?

Wilfrid Lemaréchal : Non, cela s’inscrit dans cette démarche-là, la dématérialisation, mais ce n’est pas une conséquence directe. C’est une volonté politique : on « dégraisse le mamouth » pour reprendre l’expression de Claude Allègre, seulement la variable d’ajustement qu’est le fonctionnaire et le service public va avoir des conséquences pour nos concitoyens. Pour la qualité de vie, pour la défense des droits des uns des autres, c’est tout le problème avec une cohésion sociale qui va s’effriter dans nos département ruraux.

Patricia Perron : Et n’oublions pas qu’il existe des zones blanches en Mayenne concernant l’internet qui n’est pas accessible par tous nos concitoyens, même si nous offrons des PC en libre service, il faut qu’ils se déplacent vers les trois sites principaux qui vont restés, Mayenne, Laval Château-Gontier.

Leglob-journal : C’est inéluctable, selon vous ?

Patricia Perron : Oui…

Wilfrid Lemaréchal : Non, ce n’est pas inéluctable ! On entend bien qu’il faut faire des économies, mais l’arbitrage ne peut pas se faire que dans ces conditions et surtout avec les conséquences qui se cachent derrière. Faisons une vraie communication et posons la question à la population concernée et on verra bien… Au contraire, on dit qu’il faut virer des fonctionnaires, parce qu’ils seraient inefficaces, c’est le discours que sert notre gouvernement, et du coup on se met le public dans la poche mais on ne dit pas tout au public…On ne dit pas l’essentiel !

Lors de la manifestation, devant le Centre des Finances publiques – © leglob-journal

Leglob-journal : Est-ce que ce n’est pas un combat d’arrière-garde ?

Patricia Perron : Si un combat d’arrière-garde, c’est prévoir l’avenir, alors oui. Il y aura bientôt fin mars un Comité technique paritaire à Paris, pour décider de notre avenir, un plan pour 2022-2025 et c’est maintenant qu’il faut agir. Avant que tout ne parte en vrille ! Avant de perdre tous nos postes et nos missions. Là, par exemple, on va vers des services privés pour engager des poursuites, et cela va générer des frais complémentaires aux contribuables qui paieraient par chèque plutôt que de choisir la dématérialisation via internet. Actuellement, on pousse vers le paiement dématérialisé, mais toutes les personnes ne sont pas aptes à le faire…

Leglob-journal : Est-ce que ce n’est pas un peu compliqué d’être fonctionnaire, gréviste et en même temps d’accompagner des réformes comme la CFDT l’a fait dans le passé?

Wilfrid Lemaréchal : Non, il n’y a pas de schizophrénie, si c’est ce que vous voulez dire. On est vraiment conscient du problème de ce service public qui se rétracte… On nous parle dans la presse d’une femme qui a accouché dans sa voiture et on trouve ça mignon parce qu’elle a été accueillie par les beaux pompiers… Mais pourquoi elle accouche dans sa voiture ? Pourquoi des villes, la nuit, quand on fait le 17, il faut attendre plus d’une heure pour voir les policiers arriver… Toutes ces problématiques se cachent derrière notre grève…

Leglob-journal : Mais la CFDT a tout de même été une force syndicale qui a appuyé ces réformes ?

En France, les fonctionnaires jusqu’au 20 de chaque mois sont payés par l’État. Les 10 jours qui restent, nous sommes payés par l’emprunt effectué sur les marchés financiers étrangers. Cela explique certaines décisions géopolitiques prises par la France… Ce n’est pas une solution. La dette française de 1157 milliards d’euros aujourd’hui n’arrête pas d’augmenter. C’est pour cela que la CFDT dit régulièrement qu’il faut faire des choses, mais l’arbitrage, je le répète, ne peut pas se faire uniquement en sacrifiant le service public…

Entretien par Thomas H.


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