Denis Waleckx : « il y aura encore, hélas, des fermetures de classes et de sites… »

ÉDUCATION – La carte scolaire en Mayenne. Le département rend dix-sept postes d’enseignants au Recteur, se voit contraint de fermer deux écoles et dix-huit classes ; il n’en ouvre que huit. La faute, selon Denis Waleckx, le Directeur académique des services de l’Éducation Nationale en Mayenne (Dasen), à la « tendance baissière de la démographie scolaire » qui appellera d’autres mesures de ce types à l’avenir.

Grand entretien avec Denis Waleckx*


Leglob-journal : Vous avez pris un peu plus d’expérience dans l’épineux problème de l’élaboration de la carte scolaire ? Comment se présente-t-elle cette année ?

Denis Waleckx : C’est une carte une carte scolaire qui a été plus facile à mettre en place parce que je connais mieux les élus, le territoire, parce qu’on a signé une convention ruralité, et qu’il existe une relation de confiance et de responsabilité partagée. Je crois que ça fonctionne bien. Mais cette carte scolaire est un peu plus complexe cette année parce qu’on se voit retirer 17 postes d’enseignants et donc la symbolique des « moins 17 » est importante.

Il m’a fallu expliquer et objectiver les causes de ce retrait et expliquer en quoi la politique nationale avait tenu en compte la ruralité mais pas que la ruralité, mais aussi d’autres formes de faiblesses scolaires notamment l’éducation prioritaire.

Les « moins 17 » s’expliquent en grande partie parce que nous n’avons pas de dédoublement à faire dans les zones d’éducation prioritaire et en même temps on est touché par une baisse démographique qui se confirme et s’accentue. Nous perdons 3200 élèves depuis 2010 ; on nous prévoit 490 élèves de moins à la rentrée 2019 et nous avons perdu à la rentrée dernière 400 élèves…Ces pertes se traduisent nécessairement sans automaticité technocratique par des retraits emplois. Sans oublier qu’il faut valoriser la ruralité, et en même temps rationaliser. Rationaliser l’argent publique, c’est une nécessité absolue pour le porteur d’une politique publique nationale que je suis.

Leglob-journal : Qu’avez-vous fait, en tant que Dasen, dans le concert du travail du Rectorat qui vous enlève 17 postes d’enseignants, pour ne pas que la Mayenne soit touchée encore un peu plus, comme chaque année d’ailleurs, par ces retraits?

La répartition inter-académique relève de la responsabilité du Recteur. Il a eu l’élégance, la volonté de donner ses clés de répartition ; elles étaient parfaitement légitimes et parfaitement équitables. Mon travail n’est pas de discuter sur la répartition, de négocier, je représente le Recteur dans le département. Ma mission a été d’expliquer aux acteurs et je dois avouer, – et je les remercie -, avoir été parfaitement bien compris. Aussi bien l’ensemble des grands élus que l’ensemble des maires.

Leglob-journal : Donc la Convention ruralité a été utile selon vous pour justement mettre un peu plus de liant ? C’est ça ?

Oui vous avez raison… Je rappelle que ce n’est pas une convention d’objectifs, qui incite à ne rien faire, mais que c’est plutôt une convention qui incite à faire. A penser les choses de façon pluri-annuelle et donc à ce titre là, oui, elle est facilitante. Elle a permis de mieux comprendre les réticences de certains maires en Mayenne [ Des maires réticents qui ne l’ont pas accepté la première fois, NDLR] à l’origine de cette gestation pour sa mise en place qui aura durée deux ans… Elle a été signée en juin dernier.

Vous avez raison, ça permet de mieux lier connaissance, de bien comprendre les points bloquants et ensuite j’essaye de les lever. Oui, c’est de mettre du liant dans le processus pluri-annuel de la carte scolaire et c’est une vraie aide.

Leglob-journal : Il n’empêche, cette carte scolaire prône plus de fermetures que d’ouvertures de classe. Quand est-ce que la tendance pourrait être inversée selon vous ? Et est-ce qu’elle le sera un jour ?

Je crois que non…Il est de ma responsabilité – je ne vais pas jouer mon Churchill – il est de ma responsabilité de dire qu’ il est normal de s’inscrire dans une logique baissière qui est nationale. En Mayenne, la baisse démographique scolaire date de 2013 exactement. L’académie de 2014 et au niveau national, en 2016. Quelque part, la Mayenne a été précurseur, elle a précédé ce qui va se traduire partout en France par une baisse de la natalité, une France davantage vieillissante et donc nécessairement il y aura peut-être des sites scolaires, et des classes qui vont fermer. Mais encore une fois, il ne faut pas que ce soit ni la mort de l’école rurale, ni la mort de l’excellence éducative mayennaise. La dynamique est forte en Mayenne et nous réussissons mieux que beaucoup de départements français aux examens.

Denis Waleckx à son bureau de l’Inspection d’académie à Laval – © leglob-journal

Leglob-journal : vous ne voulez pas être le Dasen qui ferme des écoles, à vous écouter, car vous dites que vous fermez des « sites », qu’est-ce que cela veut dire ? Vous voulez éviter le symbole négatif de la fermeture d’une école ?

Je ne veux pas être… (silence). Je pense que le Dasen a vocation à expliquer les décisions qui sont parfois difficiles à expliquer. Je pense qu’il en est de même d’ailleurs pour un journaliste qui a une vocation de médiatiser de l’action et qui peut parfois manquer de lisibilité. Et quand je dis des sites scolaires, c’est volontaire. Effectivement, prenez la fusion d’une maternelle et d’une élémentaire en classe primaire, cela va se traduire par un acte administratif qui sera effectivement une fermeture. Et en même temps, à mon avis, il n’y a pas d’agression liée à la notion de fermeture. C’est pour cela que je préfère le terme de site. En effet, je parle de fermeture de site. Par exemple, Le Housseau-Brétignolles va fermer, le site de l’école va fermer, et en même temps les élèves sont bien pris en charge dans une école nouvelle qui est un RPI concentré à Lassay-les-Chateaux.

Leglob-journal : Est-ce que ce n’est pas un peu jouer sur les mots ? L’école dans le village est bien désaffectée, privée d’élèves…

C’est pas jouer sur les mots… Pour Le Housseau-Brétignolles, encore une fois, il y a des moyens publics qui sont mis pour ouvrir à Lassay-les-Chateaux… Pour le site de Cigné, là, oui c’est une vrai fermeture.

Vous savez, j’essaye de lutter contre une vision dramatique et anxiogène, quelque part, de l’évolution de la ruralité. Je suis pour une ruralité qui s’assume et fière d’elle et offensive. Et donc, il faut s’en donner les moyens. Défendre la ruralité, c’est accompagner les acteurs vers une meilleure compréhension des politiques publiques. Défendre la ruralité, ce n’est pas qu’un slogan! Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? J’ai l’impression quand je laisse un site scolaire, en créant un RPI à Saint Germain-de-Coulamer, un site qui scolarise neuf élèves que je défend la ruralité…

Leglob-journal : Saint-Germain-de-Coulamers dont le maire est tout de même le président de l’Association des Maires de la Mayenne…

Et alors ?

Leglob-journal : Justement… Et alors ?

Vous allez me dire que parce qu’il est président de l’association des maires de la Mayenne, il n’aurait pas le droit de co-construire quelque chose d’intelligent? De la même manière à La Rouaudière [L’actuelle sénatrice Élisabeth Doineau en a été la maire, NDLR] nous avons fait un RPI. Il y a une nouvelle école via un RPI, donc on ne peut pas voir uniquement le site scolaire relevant d’une école…

Leglob-journal :  A vous entendre, les grands élus pourraient avoir plus de chances de maintenir une école dans leurs communes ?

Je ne le crois pas, non… je ne le crois pas! Je fais attention aux grands élus, je leur fait totalement confiance pour être le garant de l’équité de traitement sur l’entièreté du territoire.

Leglob-journal :  Et cela ne joue pas sur vous ? Quand on vous appelle pour vous dire par exemple : « je voudrais bien conserver mon école, vous pouvez faire quelque chose, Monsieur le Dasen ? »

Cela ne m’est jamais arrivé ! … C’est important que les gens le sache parce que là aussi ça serait une posture qui ne serait pas acceptable. Ce n’est pas moi qui suis appelé par les grand élus. c’est moi souvent qui vais au devant des grands élus pour justement leur donner de l’explication, car je connais trop leur professionnalisme, leur capacité à répondre aux usagers et il est important que je leur donne des clés de lecture pour qu’ils s’expriment et je leur fait totalement confiance pour les relayer.

L’école d’après-guerre avec ardoises et blouses vue par Robert Doisneau

Leglob-journal :  Les écoles à deux classes pourraient avoir plus de risques de fermer à terme ?

Les écoles à deux classes, là aussi, j’essaye d’être objectif. Elles sont nécessairement plus fragiles comme école que celles qui sont plus importantes, c’est évident… Il y a un moment, quand on est sur un site à deux classes, et qu’on connaît encore une baisse tendancielle, il y a un moment où ce sont les parents qui ne viennent plus, et donc les effectifs s’effondrent. La question de la survie du site scolaire est effectivement posée au maire et au Dasen, et donc nous incitons les gens à ne pas attendre le coté inéluctable, là où on a plus le choix… Et nous incitons donc de manière raisonnable les mariages de raisons. [Les RPI, Regroupement pédagogiques intercommunales, NDLR]

Leglob-journal : Est-ce que vous avez l’impression quand vous élaborez votre carte scolaire, (ouverture fermeture, maintien ou non d’école, etc.) que vous faites de l’aménagement du territoire ? Ou vous n’y penser pas du tout ?

Complètement ! Oui, j’y pense complètement ! Je sais, quand on a dit que l’école fait vivre un village, que c’est important!… Bien sur ! J’ai bien l’impression en tous cas d’y participer. Je ne suis pas l’auteur de l’aménagement du territoire, mais pour le coup je partage cette sensibilité et c’est ce qui fait à mon avis l’honneur et l’intérêt de mon travail en milieu rural, de ne pas opposer les territoires.

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Je suis très attaché à lutter contre cette opposition factice entre les territoires, les banlieues, etc. Vous savez que j’ai exercé dans des métropoles et des grandes villes, que j’ai exercé en banlieues… J’ai l’honneur de servir à présent dans un territoire rural. Et des fragilités existent partout. Même si encore une fois, je pense que parfois la ruralité profonde n’a pas forcément conscience de la chance d’avoir une école aussi performante avec un taux d’encadrement moyen en Mayenne de 22 élèves par classe. Et je n’oublie pas que d’autre élèves bénéficient, dans des conditions un peu plus compliquées, de l’École de la République.

Leglob-journal : Vous avez pioché dans le contingent de « Plus de Maitres de Que de Classes » (PdMQdC), en prélevant neuf postes, en allant d’ailleurs à l’encontre des préconisations du ministère, est-ce que vous n’avez pas rogné finalement sur la qualité de l’enseignement en direction des élèves en difficultés ?

J’ai effectivement utilisé le vivier du PdMQdC dont l’action est un peu interrogée au niveau national. Il n’y a pas eu d’évaluation du dispositif mais les comparaisons internationales semblent relativiser, on va dire, la réelle efficience sur le résultat des élèves. Nous mêmes avons évalué ce dispositif – et je remercie l’ensemble des professeurs des écoles qui ont exercé ces missions de doublement de maîtres en classe ; ils étaient appréciés, y compris par moi, dans leur fonctionnalité et les équipes dans lesquelles ils s’inséraient. Là où nous sommes plus dubitatif sur les résultats réels sur la réussite des élèves.

Leglob-journal : Est-ce que c’est immédiatement quantifiable ?

C’est vrai qu’on a pas vu d’effets efficients, mais vous avez raison, il faut être prudent : le temps éducatif est un temps extrêmement long. Les PdMQdC avaient ceci d’intéressant de créer un collectif et de renforcer le collectif quand il existait. Et c’est pour cela que j’ai décidé de …

Leglob-journal : De les supprimer en partie?

Pas de les supprimer ! Non, de les redéployer d’une autre manière gardant ce qui étaient intéressant dans le dispositif PdMQdC, mais sans les laisser s’installer dans une école. Il y a eu quatre transformations : deux créations à travers un nouveau sigle TRZU (Titulaire remplaçant zone urbaine) ou TRR (Titulaire remplaçant ruralité). Cela veut dire que des écoles qui traditionnellement n’aurait pas pu avoir bénéficier une ouverture en dure pourront avoir un mi-temps ou un temps complet. Et je m’en réjoui personnellement. Le cahier des charges est proche du dispositif PdMQdC avec en même temps un pilotage beaucoup plus affirmé de l’inspecteur et de l’équipe de circonscription. L’idée, c’est du complément adapté à la situation qui se pose.

Une école en milieu rural mayennais – © leglob-journal

Leglob-journal : Est-ce que vous n’êtes pas à chaque fois en train d’inventer une carte scolaire avec ce dont vous disposez, comme lorsqu’on fait un plat avec les ingrédients qu’on a sous la main? Cette année c’est ça et l’année prochaine cela pourrait être quoi ?

Je fais mon miel de l’ensemble de ce qui a marqué l’histoire récente de l’École, les RASED [Réseaux d’aides spécialisés au enfants en difficultés, NDLR] avec des maitres E et des maitres G, adossés à un psychologue …

Leglob-journal : Pourtant votre prédécesseur les a amoindri, est-ce que maintenant ce ne sont pas les PdMQdC ?

Non, les syndicats ont parlé de suppression, mais c’est faux… les RASED ont été réduit en nombre et ont rejoint ce qu’on appelle des équipes ressources de circonscription. Avec moins d’aides directes, mais davantage d’aides dédiés, c’est-à-dire aux enseignants. Ils sont tout à fait conscients de cette évolution, en revanche, là où vous avez raison c’est qu’on avait du mal à donner des signes positifs de ce dispositif RASED. Un maître de plus dans une classe, cela répond à une problématique, un RASED à une autre. Tout cela est encadré et coordonné par un dispositif de pilotage départemental et de circonscription que je souhaite renforcé. Il y a des difficultés en milieu rural mais elles sont moins concentrées qu’en milieu urbain.

Leglob-journal : Comment vous envisagez, Denis Waleckx, le dialogue syndicale ?

Le dialogue syndicale, je crois pouvoir le dire est de grande qualité.

Leglob-journal : Donc vous ne discriminez pas ?

Je ne discrimine absolument pas… On a essayé de faire passer pour de la discrimination syndicale ce qui était une réponse du berger à la bergère. A partir du moment où on ne respecte ni les instances, ni les usages…on doit être rappeler à l’ordre… Quand vous avez une instance syndicale qui ne dit rien en groupe de travail parce qu’elle ne connaît pas les situations mais qui, en revanche, fait que toutes celles qui seraient éligibles potentiellement à une mesure de carte scolaire se retrouve immédiatement habillées dans un discours anxiogène, moi je trouve que c’est une injure à la ruralité et aux habitants des zones rurales qui méritent un discours que je tiens, un discours de responsabilité : oui, il y a nécessité de penser ensemble la baisse de démographie scolaire, oui, il y aura encore, hélas, des fermetures de classes et de sites…

Leglob-journal : N’était-ce pas un abus de pouvoir d’interdire à un syndicat – en l’occurrence FO – de ne pas être présent ?

Ce n’était pas un abus de pouvoir, c’était dans mon pouvoir de le faire…

Leglob-journal : Pénalement, la discrimination syndical, c’est un délit…

Je récuse le terme de discrimination… J’aurais exclu sur des bases non consolidées…certes… Mais je lutte moi-même contre toutes discriminations, vous savez, je connais bien le sujet, je maintiens qu’il n’y a pas eu discrimination! Il y a eu une réponse extrêmement ciblée. Je parle de pédagogie différenciée à une faute.

La faute est caractérisée chez FO, par la loi. Je l’ai encore rappelé lors du dernier CDEN ([Conseil départemental de l’Éducation Nationale, NDLR]. Vous savez, la parole peut-être discordante par rapport à la mienne, j’accepte le débat. J’ai d’excellents rapports avec l’ensemble des syndicats… J’espère d’ailleurs que FO a entendu le message et je construis des relations de qualité avec FO ce qui montre bien qu’il n’y a pas de volonté discriminatoire.

Leglob-journal : Cela fait trois ans que vous êtes Directeur académique des services de l’Éducation Nationale en Mayenne, vous pensez à la quitter ?

Je suis en effet éligible à la mutation… Mais pour l’instant la question ne se pose pas. L’avenir n’est pas écrit. Je m’épanouis en Mayenne. Je me suis enrichi de la confrontation avec la ruralité profonde de la Mayenne et j’ai apprécié les acteurs du territoire… oui, je suis peut-être mûr pour me confronter à d’autres réalités.

Leglob-journal : Et vous retourneriez sur Paris, au ministère ?

Il n’en est pas question pour l’instant…

Propos recueillis par Thomas H.


*Denis Waleckx, est le Directeur académique des services de l’Éducation Nationale en Mayenne, auparavant appelé Inspecteur d’Académie

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  1. Lire aussi : Quelle population en 2040 en Mayenne? - Analyse - leglob-journal

  2. Bonjour,
    Il y en aurait des choses à dire sur ce flot de novlangue.
    Juste un exemple : quand, à propos des enseignants qui venaient en aide aux classes difficiles (les PDMQDC) M. Waleckx dit qu' »Il n’y a pas eu d’évaluation du dispositif mais les comparaisons internationales semblent relativiser, on va dire, la réelle efficience sur le résultat des élèves », ça sent un peu le discours flou qui manque d’arguments. L’éducation nationale fait très rarement l’évaluation de ses propres expériences. C’est la valse des moyens et des lubies des ministres qui fait loi. Alors les tics de langage comme « efficience » et « rationalité » qui reviennent tout le temps, c’est juste pour maquiller le rôle de monsieur Waleckx : même avec de jolis discours, il est seulement une courroie de transmission. Dans 2 ans il dira peut-être le contraire et cela aura autant de valeur.
    Et dire qu’au même moment, le ministère menace de retrait de salaire les profs de CP qui n’évaluent pas avec les outils qu’il impose …

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