Edito – « La loi ne fait plus les hommes, mais quelques hommes font la loi* »

EDITORIAL – Ce n’est pas faute d’avoir mis en garde… Quand leglob-journal tirait la sonnette d’alarme, dans ses éditoriaux, il paraissait bien seul à se trouver à contre courant. Aujourd’hui, après des réformes qui ont généré pendant des mois de très fortes crispations, la remise à plat, aux lourdes conséquences, du système de retraite, il s’est agi de rouvrir la boite où le pays avait sagement rangé la question de l’immigration. Et de remettre incidemment de l’huile sur le feu sur l’islamophobie. Va-t-on se diriger vers l’ère du soupçon, dans une « société de vigilance » où le moindre « signal faible » devra être amené à être dénoncé?

La laïcité comme instrument d’agression

Par Thomas H.


Après Nicolas Sarkozy et Manuel Valls, voilà le tour d’Emmanuel Macron. Était-il nécessaire de relancer le débat sur l’immigration à quelques mois des élections ? Et, par incidence, de raviver la polémique au sujet du port du voile? Sauf à aller sur le terrain de prédilection de la droite républicaine, tendance dure.

Le voile, le foulard ? Sa tolérance semble évoluer en raison de la politique menée et de l’idéologie sous-tendue. Un peu plus de tolérance à gauche et beaucoup moins à droite.

Dans nos campagnes, le foulard a très longtemps été porté par les femmes en guise de couvre-chef, parce qu’elle allaient beaucoup assister à l’office religieux dans les églises. La tradition voulait qu’on n’y rentre pas la tête nue.

Mais ce n’est pas tant le port du voile qui est en cause, (même si la constitution et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen garantissent toutes deux la liberté de conscience et que cette loi la remet en cause), mais bien plus le fait qu’on puisse l’imposer, et que les femmes se voient obliger de le mettre parfois sous la contrainte. Des femmes que l’on veut prétendument protéger sont en fait « prises en otage » des machinations politiciennes pour la poursuite de leur réélection.

Manifestation républicaine Place de la Bastille à Paris après la tuerie de Toulouse, le 25 mars 2012 – © leglob-journal

Aujourd’hui, en 2019, c’est à dire trente ans plus tard la loi sur le voile, la société a évolué. La FCPE a-t-elle eu raison de mettre en avant sur les affiches qu’elle a rendues public, cette jeune femme voilée, mère de famille accompagnante de sortie scolaire? C’est un fait, elle le font, sans que cela ne pose de problème. Ce ne fut pas le cas à la séance publique du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté où Mme Fatima X. (elle a préféré rester anonyme), accompagnatrice d’élèves, a été sommée, par un élu du Rassemblement National, d’enlever ce voile qu’on ne saurait voir, afin de pouvoir rester dans l’enceinte de l’assemblée. Les enfants présents devaient, dans le cadre de l’éducation à la citoyenneté, voir comment fonctionne une instance républicaine… Ils ont été servis.

La présidente a fait appel au règlement de l’assemblée régionale pour lui permettre de rester. Cris, menaces, applaudissements, pleurs… la mère de famille a finalement porté plainte. Une double plainte pour « violences en réunion par personnes dépositaires de l’autorité publique sur mineur et majeur à caractère racial » a indiqué son avocate sur FranceInfo ; la voilà qui demande à la justice de la République de trancher devant « le traumatisme que les enfants, à majorité d’origine étrangère, ont ressenti. » a-t-elle expliqué.

La liberté d’expression d’un élu, qui plus est s’il fait partie du personnel politique, dans l’enceinte d’une assemblée représentative ne peut être empêchée, sauf si elle appelle à la violence, à la haine et au meurtre. Elle se doit d’être modérée et de ne pas avoir de caractéristiques haineuses. L’élu est d’abord coupable, quand il ne permet pas à autrui la garantie de la liberté que lui doit le droit.

« La laïcité, ce n’est pas la haine et la violence, c’est la tolérance ! ». Pour le dire et le redire, des manifestants ont apporté leur soutien à Mme Fatima X. en scandant notamment ce slogan. C’est ça : la tolérance suppose qu’il faut accepter les différences et la laïcité le permet. Cela paraît banal de dire cela au 21 ème siècle, mais il faut accepter dans notre monde troublé de dire des évidences. Cela devient de plus en plus nécessaire.

La laïcité a bon dos. La voilà instrumentalisée. Elle a connu une drôle de mutation : elle a subi une redéfinition qui la dénature : de liberté, elle est devenue un instrument d’oppression. Thème de gauche, pour mettre en place un « vivre-ensemble » indispensable, et éviter l’installation des religions dans le corps de l’État, elle devient un outil tranchant qui coupe la société en deux. Avec cette idée nauséabonde : le racisme est possible en son nom et par le truchement du détournement d’idée. Le Rassemblement national provoque et c’est la course à l’échalote…

« Mieux nous faire regarder ailleurs »

Les chaînes d’informations aux mains d’intérêts industriels ou financiers se repaissent du sujet, s’appuyant sur un sondage de circonstance : six français sur dix seraient opposés au port de signes religieux en sortie scolaire. Mais bizarrement, pas de scandale autour de la kippa ou d’un crucifix trop voyant. Alors, les Républicains remettent le couvert en demandant une nouvelle loi en faisant le jeu du Rassemblement National. Eric Ciotti, le député des Alpes maritimes exhorte le gouvernement et le Président en mélangeant islam et islamisme : «  Le communautarisme islamiste se combat par des actes ! ».

Le positionnement d’Emmanuel Macron qui a sa part de responsabilité en ayant repositionné la question de l’immigration dans le débat public, appelle maintenant à la « responsabilité » de « certains commentateurs politiques« , et ne désavoue pas clairement ceux qui utilisent cette notion à des fins politiques. Il appelle à ne pas « stigmatiser » les musulmans, en dénonçant un « raccourci fatal » entre lutte contre le terrorisme et islam. « Faisons bloc et ne nous divisons pas pour lutter d’abord et avant tout contre la radicalisation dans notre société ».

Le patron des députés LREM à l’Assemblée nationale, Gilles Le Gendre recadre : « Concernant l’accompagnement scolaire, nous savons très bien que la loi l’autorise, et nous savons très bien qu’aujourd’hui, ça n’est pas un problème concret. Le vrai sujet, c’est la lutte que nous menons déjà contre le communautarisme et contre la radicalisation »

Comme le dit cet internaute sur Twitter : « La France, ce formidable pays qui mets un #Voile sur la pauvreté, les précarités, le mal-logement pour mieux nous faire regarder ailleurs… »

Des mères voilées avaient manifesté près du ministère de l’Éducation, le 18 juin 2014 -WITT/SIPA

Manifestations et répressions

Justement, quel est ce pays qui envoie les forces de l’ordre sur ceux qui réclament plus de considération. Gilets jaunes : 315 blessures à la tête, 24 personnes éborgnées et cinq mains arrachées… Presse et journalistes, chargés de couvrir les manifestations : molestés et parfois arrêtés. Et maintenant, pompiers : gazés, molestés, « tabassés ». Certes propos ou gestes déplacés ont sans doute été utilisés contre les forces de l’ordre. Mais, les pompiers ne font-ils pas partie des forces de l’ordre? Les journalistes et la liberté de la presse n’est-ce pas un des piliers de la démocratie? « En Russie, le pouvoir accentue encore la pression contre l’opposition » titrait récemment Le Monde. Et en France?

Question encore : « Quel est ce pays, qui pour encadrer une manifestation utilise des armes de guerre ? » s’interrogeait tout récemment sur France Culture François Sureau, avocat au Conseil d’État dénonçant la disparition de l’État de droit, et ce dans l’indifférence. Le rapport à la contestation change et le citoyen s’en trouve de plus en plus éloigné. L’indifférence, c’est bien le problème, aussi. Manifester son opposition, ne semble plus toléré de nos jours, même si il est rappelé qu’il s’agit d’un droit constitutionnel. Et pour amoindrir ce droit pourtant fondamental des remises à l’ordre incessantes par la force sont effectuées par les policiers, bras armé de l’exécutif. Sans que l’on s’interroge vraiment sur les causes réelles qui génèrent les contestations.

Mais attention! Il ne faudra pas, en cachette, pour ne pas avoir trop honte de soi, s’en mordre les doigts et se dire qu’ « on aurait dû réagir »… Il ne faudra pas dans son coin, regrettant de ne pas être intervenu quand il le fallait, se dire « si j’avais su, j’aurais dû… ». Il est encore temps de défendre nos libertés publiques.

*Extrait de La vie ne m’apprend rien – Paroles de Daniel Balavoine (1980)


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  1. Macron est en train de détruire tous les acquis sociaux qui faisaient que la France était un exemple aux yeux de nombreux autres pays. Ces acquis sociaux, gages de stabilité face à un système ultralibéral qui ne cesse d’exclure nombre de personnes. Un pognon de dingue comme il dit, mais indispensable pour éviter la fracture sociale, c’est le prix à payer comme l’avaient compris d’autres présidents adeptes du libéralisme. Mais Macron veut aller plus loin, le libéralisme sans « ce pognon de dingue », sans cette économie non marchande, sans ces aides qui permettent aux plus modestes de vivre à peu près décemment. Aides pourtant déjà insuffisantes à la vue des centaines de personnes déjà exclues, vivant et parfois mourant dans la rue. Ce système ultralibéral est en train de gangrener notre pays en détruisant tout ce qui crée le lien entre riches et pauvres, entre faibles et forts, c’est un système sans avenir pour la grande majorité d’entre nous où seule une poignée d’individus survivra.
    Alors j’espère ne pas avoir à choisir entre le fascisme et l’ultralibéralisme en 2022, les deux menant au KO.

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