Emmanuel Macron, cet idéologue inavoué – Par Georges Aunay

Un regard attentif et critique au sens noble du terme, Georges Aunay nous apporte son éclairage à la fois dense et analytique sur la prestation du président de la République Emmanuel Macron le 13 avril 2020 à la télévision.

Par Georges Aunay


Lors de ses récentes prises de parole, le président Macron nous avait attirés dans le champ sémantique de batailles dont il espérait tirer quelque gloire, mais qui témoignaient aussi d’un égarement manifeste. Dans son allocution du 13 avril, il a démontré qu’il reprenait pied en renouant avec un style qu’on lui connaissait mieux : le voilà qui pose les prémices d’une success story, déclinée en l’occurrence sur un mode collectif. Au moment où il nous presse de « sortir des sentiers battus, des idéologies », on le voit replonger tête première dans ses propres ornières. Pour suivre quel dessein ?… Alors que les critiques commencent à bruisser, il importait d’en briser le cours avant qu’elles ne deviennent menaçantes.

Il se murmure en effet que la pénurie de masques, si dangereuse pour les travailleurs exposés à autrui, résulte d’une série de graves manquements : non seulement un stock considérable a été détruit sous le gouvernement dans lequel M. Macron jouait le rôle de grand Économe, mais ce qu’il nous restait a été, en outre, distribué de manière pour le moins contestable. L’exécutif enchaîne les doctrines et les mesures contradictoires. Par ailleurs, on raconte que le pouvoir actuel a bridé la recherche dans des domaines clefs : à Marseille, un chercheur n’a pas pu acheter le microscope dont il avait besoin pour étudier la structure des coronavirus ; à l’Institut Pasteur du Laos, qui étudie sur le terrain comment émergent les épidémies, un poste de virologue a été supprimé en novembre dernier. Enfin une série de, disons, « maladresses » ministérielles, ont quelque peu heurté la sensibilité d’une partie de l’opinion, fissurant l’union sacrée : on pense ici à Muriel Pénicaud dénonçant le « manque de civisme » et même le « défaitisme » (rapataplan !) du secteur du BTP, ou à Sibeth Ndiaye ignorant que les enseignants travaillent d’arrache-pied en cette période de confinement.


Désamorcer la critique


Emmanuel Macron entrecroise plusieurs systèmes de défense assez classiques pour déjouer le débat. Le premier consiste à relativiser les reproches contre l’impréparation de la France, en arguant qu’elle ne serait pas pire que ce qu’on a pu constater « partout ailleurs » : « Comme tous les pays du monde, nous avons manqué de blouses, de gants, de gels hydro alcooliques. » Il peut paraître effectivement abusif d’incriminer le gouvernement français si aucun autre État au monde n’a pu mieux faire ; cela revient même à s’abaisser au niveau de la polémique la plus vulgaire. Pourtant, en réalité, le président de la République place sur un pied d’égalité fallacieux la Chine, la Corée du Sud, l’Allemagne ou l’Italie qui, sur la base de cultures et de choix politiques divers, sont parvenues à des résultats très différents pour contenir le virus.

Le second système consiste à faire de faiblesse vertu. En langage macronnien, le tâtonnement, l’hésitation, les démonstrations d’incompétence et d’inconséquence deviennent pragmatisme, capacité d’action et d’adaptation : « Nous avons donc dû parer à l’urgence, prendre des décisions difficiles à partir d’informations partielles, souvent changeantes, nous adapter sans cesse, car ce virus était inconnu et il porte encore aujourd’hui beaucoup de mystères. »

Enfin, M. Macron nous invite à distinguer le temps du constat (« comme vous, j’ai vu des ratés ») de celui de la critique (« Nous en tirerons toutes les conséquences, en temps voulu, quand il s’agira de nous réorganiser »). En parlant sous forme d’aphorismes, en proclamant son « humilité », en faisant de lui-même comme du reste du monde l’objet de son observation, il s’abstrait artificiellement du jeu politique et se construit une sorte de posture de sage, depuis laquelle il s’autorise à commenter les événements sans laisser de prise à la controverse : « Le moment que nous vivons […] nous rappelle que nous sommes vulnérables, nous l’avions sans doute oublié. Ne cherchons pas tout de suite à y trouver la confirmation de ce en quoi nous avions toujours cru. Non. Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier. » Par cet artifice rhétorique, Emmanuel Macron nous défend non seulement de juger, mais aussi d’être et d’avoir été plus lucides que lui-même.

Il est symptomatique, en tout cas, qu’Emmanuel Macron ne réponde pas directement aux arguments qui lui sont opposés : ce serait nécessairement perdre la hauteur où il espère se hisser. Mais ce serait aussi sédimenter des conflits alors qu’il ne vise rien de moins que leur effacement au sein du récit collectif où il espère nous entraîner.


Reprendre comme avant, mais autrement…


Après l’avoir sauvagement piétiné durant ses premières années de mandat, le président Macron veut raviver l’orgueil du peuple français dans une vaste dramaturgie nationale : « notre Nation se tient debout, solidaire, dans un but commun. On disait que nous étions un peuple indiscipliné, et voilà que nous respectons des règles […] parmi les plus rigoureuses jamais imposées à notre peuple en temps de paix. On disait que nous étions un peuple épuisé, routinier […], et voilà que tant d’entre vous rivalisent de dévouement, d’engagement face à l’inattendu de cette menace. » La rhétorique est digne du ministère de la Vérité de George Orwell : n’est-ce pas Emmanuel Macron lui-même qui, en 2018, choisissait cette périphrase pour définir le Français : « Gaulois réfractaire au changement » ?

Le récit oublie surtout les contradictions, les contractions, les tensions qui pendant ces dernières années ont traversé la France. Il fait disparaître les mouvements sociaux dont M. Macron a été la cible et le carburant. Faisant page blanche du passé, il raconte qu’avant la crise, c’étaient les « Jours Heureux », dont il promet le retour prochain. Dans sa fiction, c’est aujourd’hui seulement que l’évidence s’impose à nous tous : il faut remettre « l’utilité commune » au centre de nos jugements de valeur et reconnaître à la juste mesure de leurs efforts ces hommes et ces femmes sur lesquels « notre pays, aujourd’hui, tient tout entier ». Balayées, les manifestations ! A contrario, « il y a dans cette crise une chance : nous ressouder et prouver notre humanité, bâtir un autre projet dans la concorde. » Il faut saluer l’habileté rhétorique : alors que les murs de nos appartement et les « gestes barrières » nous séparent d’autrui comme nous ne l’avons jamais été, Emmanuel Macron fait résonner entre elles nos expériences individuelles, qui deviennent une forme d’engagement commun. Le confinement devient le creuset historique de nouvelles normes de justice et de désirs partagés, difficilement contestables. Voilà du très bel art politique.

Mais en réalité, quelle promesse pour demain ? Là-dessus, le discours est pour le moins flottant. D’un côté s’exprime le vœu d’un recommencement à l’identique, de « renouer avec la vie d’avant » en permettant au plus tôt et « au plus grand nombre de retourner travailler, redémarrer notre industrie, nos commerces et nos services ». D’autre part répond un impératif de changement : « Il nous faudra bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la prévention, la résilience qui seules peuvent permettre de faire face aux crises à venir. » Cette oscillation est-elle l’expression d’une prudence intellectuelle (comment savoir à ce stade de quoi demain sera fait ? comment organiser dès aujourd’hui la hiérarchie des réponses qu’il faudra apporter aux urgences et aux problèmes de long terme ?) ou d’une prudence rhétorique (éviter la précision qui peut nourrir les clivages ; se garder de promesses concrètes pour ne pas être tenu, par la suite, d’avoir à respecter quelque engagement que ce soit) ?

Il y a probablement un peu de tout cela dans cette indétermination. Mais entre le « retour à l’identique » et la « rénovation », Emmanuel Macron esquisse une proposition qui suggère que le nouveau monde risque fort de ressembler à ce dont il rêvait dans le précédent : « Il nous faudra rebâtir notre économie plus forte ».


La promesse d’une success story collective


Il ne s’agit certainement pas d’une déclaration fortuite. Toute l’allocution dessine en filigrane une ode à la performance, qui découle toujours, dans l’imaginaire macronien, de l’affirmation de la volonté (Il est à craindre que le petit Emmanuel ne dépasse en réalité jamais l’âge des proverbes : pour lui, vouloir, c’est pouvoir.). 

Le chef de l’État commence par féliciter chacun (petit écho de fifres, tambours et trompettes) d’avoir bien tenu son poste : sur le front, « les hôpitaux français ont réussi à soigner tous ceux qui s’y présentaient » ; en « deuxième ligne », les travailleurs « ont permis à la vie de continuer » ; enfin en troisième ligne « chacun d’entre [nous] par [son] civisme, en respectant les règles de confinement, [a] fait que l’épidémie commence à marquer le pas. » Ainsi, « nous nous sommes mobilisés » et « grâce à nos efforts, chaque jour nous avons progressé » ; du coup (mais cela tombe sous le sens), « les résultats sont là », quantifiables : « D’ici trois semaines, nous aurons, imaginez-le, multiplié par cinq la production de masques pour nos soignants en France et nous aurons produit 10 000 respirateurs supplémentaires ». Au tableau de nos « réussites », encore, « le doublement du nombre de lits en réanimation, ce qui n’avait jamais été atteint, les coopérations inédites entre l’hôpital, les cliniques privées et la médecine de ville, le transfert de patients, vers les régions les moins touchées, [etc.]. Très souvent, ce qui semblait impossible depuis des années, nous avons su le faire en quelques jours. Nous avons innové, osé, […] beaucoup de solutions ont été trouvées. » L’esprit d’entreprise, galvanisé par la situation exceptionnelle, n’a plus de limites : on bat des records, on transcende les clivages, l’intelligence déploie tout son potentiel !

La fable est bien belle : mais elle glisse précisément sous le boisseau que, s’il a fallu doubler le nombre de lits et déployer de tels efforts, c’est bien parce que les services hospitaliers avaient été précédemment saccagés : 70 000 lits d’hôpital perdus en seulement dix ans ! En 1980, la France comptait onze lits d’hôpitaux pour 1 000 habitants… elle n’en a plus que six !

Or c’est bien là que se trouve l’origine du confinement total, avec tous les risques qu’il comporte : restriction des libertés, effondrement économique, atteintes à la santé mentale, violences intrafamiliales… Une récente étude conduite en Allemagne a montré que, dans de bonnes conditions de prise en charge, le taux de mortalité du Covid-19 s’établirait à 0,37 %… soit pas davantage qu’une grippe ! Cela signifie – et c’est bien cela que le pouvoir doit à tout prix masquer – que si les doctrines néolibérales (flux-tendu, juste-à-temps, tarification à l’acte et tout le tremblement) n’avaient pas saigné l’hôpital à la façon des médecins de Molière, il serait aujourd’hui en capacité d’absorber le surcroît de patients et nous pourrions continuer à vivre aujourd’hui, sinon normalement, en tout cas beaucoup plus librement.

Naturellement, M. Macron préfère nous éviter les passions tristes que pourrait nourrir une méditation sur ce sujet épineux. Il préfère donc nous éblouir par la promesse du Graal, le vaccin tant escompté, « première voie pour sortir de l’épidémie ». En ce domaine, la « France est reconnue », elle a « d’excellentes ressources ». Ah !… un nouvel espoir de succès ! De nouveaux lauriers pour orner les cheveux de Marianne ! Voilà qui justifie pleinement d’avoir évité d’investir dans la recherche préventive, si peu spectaculaire en vérité.

Emmanuel Macron aura fait preuve d’un talent certain dans l’art de la pirouette, en nous présentant cette étrange période comme surgissant de nulle part et en s’efforçant de la commuer en un moment fondateur, annonciateur d’un nouveau pacte social et, voudra-t-il croire, d’un vaste engagement collectif dans son imaginaire libéral. Aussi la gauche doit-elle dès aujourd’hui travailler à dissiper ces illusions d’optique et à écrire son propre récit sur ce bouleversement, en montrant la genèse écologique et sociale de cette crise.


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