Holberton School : « La fabrique du précaire » ? – par Michel Renault

L'inauguration de l'école pilotée par Samuel Tual
Lors de l’inauguration de l’ « école », de gauche à droite : Sylvie Vielle (Première vice-présidente Laval Agglo), Christelle Morançais (Présidente de la Région), Samuel Tual (PDG groupe Actual), Nicole Bouillon (Première vice-présidente Conseil départemental) et Florian Bercault (Maire DVG Laval et n°1 de Laval agglomération) – Capture Twitter

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Une antenne Holberton School vient d’être inaugurée, le 1er décembre 2021, à Laval en Mayenne dans une remarquable union des collectivités locales de droite et de gauche avec autour d’un dirigeant régional du Medef (Au centre sur la photo). La contribution des collectivités locales en faveur de cette implantation est motivée par « Le projet [qui] favorisera le développement économique du territoire lavallois et régional, en offrant de nouvelles formations pour les talents, dont le besoin est croissant. » selon un document du Conseil régional des Pays de la Loire que leglob-journal a pu lire. A ce titre, la Région verse 100 000 € et Laval Agglo tout autant, loin des querelles générées autour de l’UCO à Laval…

Le financement d’une multinationale américaine en Mayenne

Par Michel Renault


la belle lettre L sur leglob-journal

L’unité Holberton School de Laval est une des trois entités de cette multinationale en France avec Paris et Lille. L’idée de Holberton School est né en 2016 dans la Silicon Valley en Californie et s’est déployée dans le monde entier sur un modèle d’apprentissage basé sur un outil informatique maison. L’entreprise de formation est une entreprise à but lucratif. Pas d’enseignants, mais des auto-apprentissages avec un logiciel et la recherche de solutions avec les autres étudiants. La formation est centrée sur le codage, c’est-à-dire la manipulation des langages qui font fonctionner les systèmes informatique de tous ordres.

Christelle Morançais, la présidente de la Région Pays de la Loire, super-fan a d’ailleurs twitté au moment de l’inauguration : « Ravie d’inaugurer l’école Holberton à Laval. Cette offre de formation unique issue de la Silicon Valley répond au besoin criant de développeurs qualifiés dans les entreprises ligériennes, et offre à nos #jeunes un chemin direct vers l’#emploi, un avenir professionnel prometteur ! »

Le site de Laval est partenaire d’Actual, ainsi que le site de Paris. C’est-à-dire que le groupe Actual, dont le PDG est le mayennais Samuel Tual, devenu une des principales entreprises de travail temporaire, organise et contrôle l’unité Holberton de Laval. La durée de formation va de dix-huit mois à deux ans et son coût varie de 9300 à 13950 €, à la charge des étudiants ou de leur famille…

Les motivations des collectivités pour financer cette école sont d’ « Attirer des talents et des potentiels et accroître l’attractivité de Laval et de la Mayenne, par une relocalisation d’emplois sur le territoire (versus recrutements actuels en distanciel, dont beaucoup sur des profils “free-lance” – 72,3% des recrutements dans le domaine du numérique sont aujourd’hui estimés « difficiles » par les recruteurs, les poussant à trouver des solutions en dehors de leurs bassins d’emploi) » Pour le dirigeant d’Actual, Samuel Tual, président régional du Medef, les formations traditionnelles seraient en plus « trop compliquées » .


Une formation étroite


Ainsi, s’agit-il de former strictement sur des capacités très étroites le codage informatique. Ces techniques sont extrêmement évolutives et un apprentissage acquis aujourd’hui n’aura gère de valeur dans quelques années. Ce qui différencie Holberton School des enseignements traditionnel, [Comme la formation au Département Informatique ou MMI de l’IUT de Laval – NDLR], c’est précisément que ces enseignements donnent aussi des bases et des clefs aux étudiants pour évoluer professionnellement dans une environnement, l’informatique, particulièrement évolutif et fort de remise en question permanente. Évoluer professionnellement, c’est comprendre les enjeux de son métier, en percevoir les moteurs économiques et sociaux, être à jour sur le cadre réglementaire de son exercice. Autant d’aspect totalement absent de la formation Holberton, alors qu’ils sont constitutifs autant que l’apprentissage mécanique du code dans des formations dispensées à l’Institut universitaire de technologie (IUT), dans une section de BTS ou dans une école d’ingénieur.

Enfin, la complexité des métiers de l’informatique est aussi, – c’est essentiel au regard des droits humains fondamentaux -, liée à l’éthique du métier. C’est une question majeure. Les systèmes algorithmiques d’aujourd’hui et du futur contiennent en eux-mêmes des fonctions qui croisent les questions d’identité humaine (informatique et biométrie), de respect des droits fondamentaux (secret des correspondances, données personnelles). Ainsi, depuis les prémices de l’informatique en France en 1978, la loi informatique et libertés stipule : « L’informatique doit être au service de chaque citoyen. Son développement doit s’opérer dans le cadre de la coopération internationale. Elle ne doit porter atteinte ni à l’identité humaine, ni aux droits de l’Homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques. ». Les principes de cette loi sont étendus au plan international (Union européenne et Conseil de l’Europe). Le Règlement général de protection des données, RGPD, comporte des obligations protectrices des droits humains applicables dans tous les pays de l’UE. L’enseignement des ces obligations et des fondements des principes de droit humain qui ont conduit à leur adoption est indispensable pour tous les acteurs et créateurs de systèmes informatiques. Ces formations sont effectivement dispensées aux étudiants de l’Université et des écoles d’ingénieurs. Mais pas de trace des ces enseignements chez Holberton. Et pour cause, le modèle Silicon Valley va à l’encontre des droits fondamentaux en faisant de la captation des données personnelles une ressource de développement économique, un relai de croissance du capitalisme.

Face à la montée en puissance des outils algorithmiques qui sont désormais nommés « intelligence artificielle », nombre d’acteurs, de tous horizons, se préoccupent des dangers des évolutions permises par ces outils. Il y a consensus sur le fait que la formation des concepteurs et créateurs des outils informatiques puissants doit être solidement arrimée à des principes éthiques de respects des droits fondamentaux, car c’est au cœur des systèmes, dès leur élaboration. Rappelons que les machines peuvent générer des biais ou des fonctionnements générant discriminations, exclusions, inégalités, et arbitraire.


Quel avenir pour les jeunes étudiants ?


Les collectivités ont apporté leur contribution au lancement de cette « école ». Le conseil régional et départemental sans rechigner. (Lire ici) Il en a été tout autrement pour Laval Agglo qui a dû se plier, contrairement au dossier de financement de l’Université catholique de l’Ouest. (Lire ici)

Mais alors question : quel sera le réel bénéfice pour les étudiants et leurs familles qui seront les principaux contributeurs ? Les nombreux jeunes attirés par les mirages de l’informatique ne seront-ils pas au final leurrés car enfermés dans une précarité de l’emploi et un savoir faire étroit qui ne leur permettra pas d’évoluer ? Il n’est pas surprenant que le « modèle » américain et la précarité de l’emploi qui va avec soit en fait promus par un groupe de travail temporaire. Un modèle de société, où l’on est remercié de son job du jour au lendemain, et où le précaire et la compétition, entre chacun, est la règle commune.


*Michel Renault, professionnel du numérique


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