L’ « insupportable » privatisation d’ADP selon deux parlementaires mayennais

La privatisation de l’aéroport parisien « Charles de Gaulle », société Aéroport De Paris (ADP), dans le cadre de la loi PACTE en discussion jusqu’à la semaine dernière à l’Assemblée Nationale, appelle débat.  Malgré l’opposition des parlementaires, jusque dans les rangs de la majorité gouvernementale, autorisation à été donnée à l’Etat de se défaire de ce fleuron économique performant, afin de financer la relance économique sans recourir à l’emprunt.  Sont concernés ADP mais aussi les ports de Paris et Strasbourg. Hostiles à ce projet, les deux parlementaires Guillaume Chevrollier (LR) et Guillaume Garot (PS), avec des arguments qui convergent mais différemment développés, dénoncent ce choix.

Verbatim

Par Marrie de Laval


L’avis du député Guillaume GAROT


Cette privatisation est un non-sens économique autant qu’une erreur stratégique. ADP est en plein développement, premier exploitant mondial d’aéroports, l’entreprise accueillera près de 120 millions de visiteurs à l’horizon 2022 en France, le cours de son action a crû de 160 % en cinq ans, son taux de 7 % de profit lui permet de générer pour l’Etat 175 millions d’euros (M€) de dividendes, en constante progression.

Des dividendes qui pourraient être consacrés au financement de l’innovation, mais qui iront dans les poches d’investisseurs privés. Le montage financier que le gouvernement envisage, lui-même, confine à l’absurde : l’Etat indemnisera les actionnaires minoritaires en début de concession pour plusieurs centaines de millions d’euros et devra racheter les actifs d’ADP en fin de concession pour plusieurs milliards !

« ADP, une entreprise pas comme les autres »

Tout indique, malgré les dénégations des ministres, que la concession envisagée pour soixante-dix ans sera en vérité perpétuelle, sous peine d’une opération financière catastrophique pour les contribuables français.
ADP, pourtant, n’est pas une entreprise comme les autres. C’est un service public d’intérêt national, un monopole naturel, une frontière extérieure stratégique, un outil de souveraineté, un fleuron du patrimoine national, un leader mondial. ADP est aménageur, exploitant et développeur ; cette société dispose de 6 680 ha de terrains, sans équivalent en Europe.
C’est une entreprise placée au cœur des intérêts stratégiques de la France, au centre des projets d’aménagement de la région francilienne et des départements concernés, (pour Charles-de-Gaulle, Val d’Oise, Seine-Saint-Denis et Seine-et-Marne ; pour Orly : Val-de-Marne et Essonne), la ligne 17 du métro du Grand Paris, Cœur-d’Orly et ses 15 ha de quartier d’affaires avec sa plate-forme multimodale.

C’est aussi le premier pôle d’emploi francilien. Demain, la régulation a minima du service public aéroportuaire ne permettra plus à l’Etat de jouer son rôle et de peser sur la stratégie de l’entreprise, qui pourrait bien, dès lors, se tourner vers des investissements plus rémunérateurs dans le commerce ou dans l’immobilier, réduire son implication dans les projets d’intérêt général et se tourner vers l’international…

« Les enjeux sont considérables, sécurité et souveraineté »

Et que dire du risque d’atteindre les intérêts stratégiques d’Air France dont Roissy est le hub européen ? Ou encore de la pérennité des dessertes depuis Paris des aéroports de province ? À Londres, privatisé, l’aéroport d’Heathrow a sacrifié les liaisons locales…

Ces arguments sont d’autant mieux connus que nous sommes instruits, d’une part, de la privatisation des autoroutes et de ses conséquences pour notre pays : des milliards perdus pour les contribuables français, augmentations tarifaires, sous-investissement ; et, d’autre part, de la privatisation de l’aéroport de Toulouse-Blagnac, véritable catastrophe de l’avis même de la Cour des comptes. Les enjeux sont considérables.

Guillaume Garot – Image Twitter

À ceux de sécurité et de souveraineté s’ajoutent des enjeux régionaux tels que la maîtrise du foncier, l’emploi ou l’environnement. Voilà pourquoi il n’est quasiment pas de grands aéroports internationaux qui ne soient propriétés d’une collectivité publique et que même les Etats-Unis se sont toujours refusés à franchir le cap.

Voilà pourquoi, nous avons demandé au gouvernement de renoncer à la privatisation des Aéroports de Paris. Hélas, la majorité vient d’en décider autrement. »


L’avis du Sénateur Guillaume CHEVROLLIER


 Au Sénat, je me suis opposé à la privatisation de l’Aéroport de Paris prévu dans le projet de loi PACTE. Sur le principe, je ne suis pas contre les privatisations, mais dans ce cas précis, je considère que la privatisation est contraire à l’intérêt général, constitue un non-sens économique et affaiblit la souveraineté économique de notre pays.

Aéroport de Paris est une société florissante qui rapporte des dividendes importants à l’Etat, aujourd’hui actionnaire majoritaire. L’Etat possède en effet 50,6 % des parts du groupe, ce qui lui a rapporté 174 millions d’euros de dividendes en 2017, soit quasiment le montant annuel que l’Etat compte investir dans les domaines de l’intelligence artificielle et des nanotechnologies, au travers de son Fonds pour l’innovation de rupture. Pourquoi privatiser, dans ce cas-là ? De plus, en cas de privatisation, l’État ne touchera plus les dividendes importants sur lesquels il peut compter aujourd’hui…La privatisation pourrait ainsi avoir un impact sur le coût du transport aérien.

Ensuite, Aéroport de Paris, c’est un monopole. On ne privatise pas un monopole ! En souhaitant vendre les parts détenues par l’Etat, le gouvernement va céder le contrôle de ce monopole – pourtant stratégique – à une société privée. Cela reviendrait à créer une rente pour les investisseurs privés.

« La souveraineté de la France est en jeu »

Il me semble aussi que le précédent de la privatisation des autoroutes et de l’immense rentabilité des sociétés autoroutières devrait nous inviter à une extrême prudence !  Dans le cas d’ADP, la durée de concession est prévue pour 70 ans et nous n’avons pas pu, en tant que parlementaires, prendre connaissance du cahier des charges ni des clauses du contrat. Nous ne connaissions pas non plus les modalités de cession des actifs de l’Etat. Ainsi, les conditions de cette privatisation n’étaient pas suffisamment claires pour être certain que l’expérience des autoroutes ne se reproduira pas.

Enfin, il ne faut pas négliger le fait que les aéroports abritent nos frontières. Aéroport de Paris est un actif stratégique où la souveraineté de la France est en jeu. Les aéroports de Roissy-Charles-de-Gaulle et d’Orly ont franchi la barre des 100 millions de passagers en 2017. Roissy-CDG est à lui seul le dixième aéroport mondial, le deuxième d’Europe ; si l’on ajoute Orly, le trafic passager est aussi élevé qu’à Atlanta, premier aéroport mondial. Oui, assurément, les aéroports sont des frontières ! Comment être sûr qu’ADP ne tombe pas dans de mauvaises mains ?  

Je rappelle que, sur le dossier de la privatisation de l’aéroport de Toulouse, la Cour des comptes a critiqué « un acquéreur dont le profil soulève des inquiétudes » quant à « son manque d’expérience en matière de gestion aéroportuaire » et « son manque de transparence financière » et ses « liens avec la puissance publique chinoise ». Concernant ADP, il est indispensable que l’Etat garde un contrôle étroit de la société et des infrastructures pour des questions de souveraineté. Si la privatisation devait se faire, le gouvernement devra impérativement être en mesure d’assurer un contrôle étroit sur l’entreprise acquéreuse.

Guillaume Chevrollier – image Twitter

L’examen de la loi PACTE se poursuit à l’Assemblée nationale. J’appelle le gouvernement à écouter les arguments du Sénat et à ne pas s’enfermer dans une logique politique. Les enjeux sont trop importants. »


Décryptage leglob-journal

Pour votre journal en ligne, il s’agit d’une hérésie économique et politique. Cette privatisation se fait dans la poursuite de la politique du tout libéral qui veut sans cesse moins d’état, moins de public au bénéfice du privé quitte à jouer avec le feu.

Malgré leurs divergences d’opinions politiques des deux parlementaires, l’un est Parti Socialiste et l’autre adhère à Les Républicains, leurs positions se rejoignent sur une certaine idée de la souveraineté nationale face aux frontières aériennes et à l’indépendance économique du pays. De sorte que la Gauche et la Droite se réapproprient des thèmes et des valeurs qu’elles avaient délaisser alternativement au cours de notre histoire récente.

Les deux partis politiques revendiquent donc à nouveau une analyse au bénéfice d’un état souverain alors que les choix gouvernementaux répondent visiblement plus à un démembrement économique de nos intérêts communs. Un retrait au seul bénéfice de firmes transnationales privées faisant parfois le jeu de puissances étrangères et suborneuses de richesses nationales. C’est à dire portées à faire une action contre le devoir, une mauvaise action.

Sauf sursaut, tout devrait être acté en avril, dans le cadre de la loi Pacte pour le plus grand préjudice de la France. Face à la financiarisation de l’économie qui en découle, ces deux élus sauront-ils renouveler la thématique de « la rose et le réséda» chantée par Aragon et proposer un nouveau programme politique flirtant avec une certaine convergence des luttes ?

Guillaume Garot, le 14 Mars dernier a été le premier à nous répondre. Guillaume Chevrollier le 18. Les autres parlementaires mayennais ont également été solliscités.


L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est penserdifféremment.jpeg.
Soutenez leglob-journal en Mayenne

Pourquoi nous soutenir ? – Parce que l’information même en libre accès a un coût. Votre don nous permettra de développer votre journal en ligne par le biais de l’association leglob-journal. Merci de votre soutien.


Ils ont commenté cet article :

  1. Merci de nous donner la position de deux parlementaires mayennais sur les 4 que compte notre département. Au-delà des positions idéologiques sur la question générale des privatisations, il aurait été intéressant de relever, la question des postures d’opportunité. Et là, une fois de plus, celle de G Garot est assez remarquable. Il serait donc assez intéressant de connaitre l’avis rétrospectif du député-conseiller départemental. Si « les enjeux sont considérables, sécurité et souveraineté », ne l’étaient-ils pas en 2013, lorsque l’État, sous la présidence de François Hollande (G Garot était membre du Gouvernement) qu’il a cédé une partie du capital d’EADS – entreprise à enjeu souverain s’il en est – puis de Safran. Enfin, en mars 2016, le député Garot s’est-il offusqué que le Gouvernement et F Hollande qu’il soutenait, lance la privatisation des aéroports de Nice et Lyon après avoir cédé la moitié des parts de l’État dans celui de Toulouse à un consortium chinois? Non bien sûr! G Garot n’agit et ne se positionne pas pour des convictions profondes, mais bien par opportunisme et posture politique.

    1. Vous avez raison de relever ces « contradictions » de positionnement. Merci pour votre contribution au débat politique…

    2. Leglob-journal note aussi que vous intervenez pour défendre votre point de vue idéologique participant au clivage Droite Gauche…Et avec une arrière pensée concernant les prochaines Municipales à Laval…

      1. Je participerai au « clivage droite-gauche » donc? C’est mal me connaitre. Aucune arrière pensée municipale, l’intéressé n’est pas mon obsession ne vous en déplaise. Et que je sache, il est déjà au cumul des mandats, non?

    3. Bonjour. D’un point de vue pratique nous avons sollicité l’ensemble des parlementaires du département. Seuls ceux de l’article ont donné suite.

Commenter cet article