La belle ascension contrariée de Gruau qui visait en 2022 le trio de tête mondial

Le «meilleur exercice de son histoire», c’est comme cela qu’il y a quatre ans le groupe Gruau qualifiait ses résultats financiers pour 2015. C’était l’euphorie, il suffit de voir (ci-dessous) le reportage du JT de France 2 de l’époque. Dans la foulée, Gruau annonçait même «210 millions de chiffre d’affaires et un plan de 37 millions d’euros en investissements en 2016 et 2017». Toujours plus. Si bien que l’industriel mayennais prévoyait jusqu’à «400 millions de chiffre d’affaires d’ici 2019». Mais, en raison de difficultés financières, notamment de désistement de contrat, c’est plutôt « une mesure de sauvegarde » de six mois, possiblement renouvelable trois fois, qui s’impose pour éviter l’état de cessation de paiement et le dépôt de bilan. Le Tribunal de commerce de Nantes s’est prononcé favorablement dans ce sens juste avant Noël (23 décembre 2019). 

Entre promesses et réalité

Par Thomas H.


Il y a quelques années, le Conseil Régional des Pays de la Loire accordait à Gruau plus d’un demi million d’euros de subvention. La Région s’engageait, écrivait-elle, « pour soutenir le groupe lavallois ». La commission permanente, sous la présidence socialiste de Jacques Auxiette, venaient de voter « une enveloppe de 576 676 € pour soutenir le projet du groupe Gruau». Le dispositif s’intitulait «Objectif performance. (…)»

L’objectif de l’engagement financier de la Région Pays de la Loire, c’était de «soutenir la PME dans sa conquête de nouveaux marchés» face à de nombreux acteurs qui proposaient au moment où la Région intervenait, « des chaînes de traction électrique, et même des véhicules totalement électrifiés » à l’instar de Renault.

Patrick Gruau vient de fêter les 130 ans de l’entreprise.  Jusque-là très florissante. Il est le président du directoire de la société anonyme avec conseil de surveillance intitulée Financière du Millénium crée en 2010. Le groupe Gruau est présent « sur 21 sites avec 1500 collaborateurs, dont huit à l’étranger, et possède une unité aux Etats-Unis, en Pologne, en Espagne, en Allemagne, en Algérie et deux en Italie« .  Il annonçait « 290 millions de chiffre d’affaires en 2018« , comme le montre l’infographie ci-dessous

Gruau en chiffres – Source site Gruau

Acteur global de l’utilitaire, carrossier et constructeur, le groupe Gruau s’était aussi positionné sur le segment particulier des véhicules utilitaires électriques. «Dans cette perspective,» écrivait  la Région pour justifier son aide financière, «Gruau avait décidé, avec l’appui de partenaires, de porter le projet collaboratif de Recherches et Développements ISOforCAR visant à concevoir une gamme révolutionnaire de véhicules électriques frigorifiques.»

Soutien à l’emploi

«La réussite de ce projet positionnerait Gruau en qualité d’architecte-intégrateur de systèmes reconnu», poursuivait la Région dans son communiqué de presse. «Le potentiel de chiffre d’affaires supplémentaire était estimé [par l’Assemblée régionale] à 17 M€ par an, lié à la vente de 1 500 véhicules électriques frigorifiques et de 200 véhicules électriques isothermes produits par le site lavallois, correspondant à la création nette de trente emplois nouveaux. ».

Trente embauches : une bien belle perspective pour la Région qui investissait pour soutenir l’Emploi ; et afin d’accélérer la réalisation de ce « projet stratégique pour la filière régionale », la Commission permanente du Conseil Régional des Pays de la Loire avait donc décidé de lui apporter un soutien financier d’un demi million d’euros. Depuis les stratégies de conquête ont changé.

On est bien loin des tous débuts de Gruau, quand dans les années 1880 « le charron René le Godais s’installe à Laval avec une équipe de cinq compagnons comme fabriquant et réparateur de carrioles et de charrettes anglaises. Loin aussi de Marius Gruau arrivé dans l’entreprise en 1929 qui crée quelques années plus tard la Carrosserie Gruau et décroche une importante commande de 250 cars pour l’armée. »

Jets d’eau et parc arboré

De l’artisanat, Gruau à cette époque passe alors directement à « la dimension industrielle », en faisant déjà des affaires avec des ministères et des entreprises travaillant pour l’État, ce qui allait s’intensifier de plus en plus.

Actuellement, la PME transforme 54 000 véhicules à l’année en voitures « customisées » police, gendarmerie, ou bien ambulance. Il suffit pour s’en convaincre de regarder le «parc industriel paysager» avec ses véhicules tout neufs, sagement garés et alignés autour de l’usine, comme une marque de savoir faire, avec à l’entrée principale ses jets d’eau style Château de Versailles ; sans oublier les bureaux du Groupe et notamment celui de Patrick Gruau, le patron, qui s’ouvre sur un plan d’eau avec végétation. Pour plus de « zénitude ».

Patrick Gruau, ici, avec l’éphémère ministre de l’intérieur Bruno Le Roux en visite à Saint-Berthevin en Mars 2017 – © leglob-journal

Au milieu des années 2000, en 2013, Gruau décroche avec Renault un contrat avec l’Algérie. Il s’agit de la livraison de 1100 ambulances. Mais une année avant, il licencie neuf cadres employés sur le site lavallois, alors qu’il venait juste de recevoir la fameuse aide de la Région.

Cette même année également, le groupe se distingue encore. Patrick Gruau est sous les feux de l’actualité, lui qui ne les recherche pas trop, en livrant, pour le compte de Renault sur une base Kangoo, deux « papamobiles » électriques pour la résidence pontificale d’été de Castel Gandolfo, pour que le Pape puisse se déplacer sans polluer!

Avec force médiatisation, Patrick Gruau pourtant toujours discret remet au Pape, tout sourire, les clefs des véhicules en compagnie de son homologue le patron de Renault. Le tout au Vatican immortalisé par les photographes. Il avait été question à l’époque d’un « cadeau de 1,3 millions d’euros ».

Bon, mais alors, le groupe mayennais, s’est-il impliqué dans la filière électrique et aurait-il tenu parole ? Si l’on en croit le journal Les Échos daté du 14 avril 2014 ce n’était pas aussi simple. Le journaliste écrit « Gruau vient de livrer un fourgon aux équipes lyonnaises d’ERDF. Sur la carrosserie bleue, on a pris soin de peindre le slogan  » Je roule à l’électricité » (…) Ce fourgon est LA vitrine des savoir-faire de Gruau, avec ses agencements intérieurs faisant la part belle aux [matériaux] composites. Surtout, il intègre la technologie «Electron» du carrossier. Car le véhicule électrique est désormais un axe de développement prioritaire du groupe. »

«Créneau confidentiel»

« Pour tout ce qui roule et roulera en ville, il y aura demain une solution propre, c’est là que nous travaillons en complément des constructeurs », résume [dans l’article ] Patrick Gruau, le PDG. (…) Sur une base de fourgon, Gruau peut aménager un véhicule de messagerie, un utilitaire frigorifique, un véhicule de secours, un minibus de transport pour personnes handicapées ou un corbillard. Comme pour le reste, la traction électrique est une question de sur-mesure. (…) Un fourgon-benne urbain, qui ne parcourra que 30 kilomètres dans sa journée, ne doit pas s’encombrer de packs batterie superflus (…) pouvant représenter un bon tiers du prix du véhicule. »

Le journal Les Échos poursuive : « La solution Électron avait été développée dès 2011 (…) Mais au regard des 40.000 véhicules transformés chaque année par Gruau (…) ce créneau est encore confidentiel. L’industriel n’a produit que 140 véhicules électriques, mais Patrick Gruau compte en réaliser plusieurs centaines par an dans les deux à trois ans.»

Gruau avait entre temps présenté un prototype de fourgonnette aménagée pouvant abriter un drone. Cela s’est fait à l’automne 2013, à Paris, lors du Salon international de la sécurité intérieure des États, où l’on « s’arme pour assurer la paix », le Milipol. D’ailleurs, « l’armée est très intéressée par notre innovation », indiquait simplement le service communication du carrossier mayennais. Des vignerons avaient aussi manifesté de l’intérêt !

Il y  trois ans en Mars 2016, le PDG de Gruau redisait dans la presse quotidienne, ce qu’il avait déjà laissé entendre à plusieurs reprises : «l’électrique sera un pilier majeur de notre activité dans les cinq ans qui viennent. Nous sommes en train d’achever le développement d’un nouveau produit qui sera lancé à l’automne. L’objectif, c’est de dépasser ajoute le PDG du groupe les 400 millions de chiffre d’affaires d’ici 2019». Pour ce faire, Gruau avait promis de «recruter une cinquantaine de personnes» pour arriver à concrétiser cet objectif financier.

Aujourd’hui, le marché américain sous l’impulsion de Donald Trump se rétrécissant, et des difficultés financières arrivant, le climat n’est plus franchement à l’euphorie. Fini la communication institutionnelle.

« J’ai oublié de dire dans mon discours qu’en un an, Gruau avait créé 240 emplois… » confiait pourtant au Glob-journal, en Mars 2017, le PDG Patrick Gruau. Celui-ci venait tout juste de raccompagner Bruno Le Roux, le tout dernier ministre de l’Intérieur de François Hollande qui repartait pour Paris, après voir visité, ravi, le siège de l’usine de Saint-Berthevin en Mayenne.    

 

 

Extrait du JT France 2 du 18 Mars 2016

 


 

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