La chronique de l’air du temps de Nicomède Apatride – Episode #2


L’imaginaire de la guerre interdit de comprendre ce qui se passe

Par Nicomède Apatride


L’enjeu fondamental de tout discours politique est d’obtenir l’adhésion des citoyens. Cela n’exclut pas nécessairement la recherche sincère de la vérité ; mais telle n’est manifestement pas la voie choisie le président de la République pour qualifier la crise que nous vivons. Son allocution aux Français du 16 mars est symptomatique d’une volonté d’imposer sur les événements une grille de lecture biaisée, destinée à gommer ses errements personnels et idéologiques derrière une dangereuse fiction guerrière.

Le lien métaphorique entre la maladie et le champ de bataille dispose d’un ancrage profond dans le langage courant : on parle volontiers de « lutte » ou de « combat », de « victoire » ou de « défaite » contre la maladie. L’engagement du corps, la douleur, le risque de mourir ou de souffrir de lésions irréversibles… voilà autant d’expériences qui peuvent rapprocher, certes, ces deux formes d’expériences. Au point que la métaphore est devenue un lieu commun quasiment inévitable. Une récente campagne publicitaire n’invitait-elle pas à « mettre Alheimer KO » ?


Nous ne sommes pas en guerre


Aussi, quand le président de la République déclare la France en « guerre » contre le coronavirus, l’image semble aller de soi. D’autant que la fiction résonne bientôt dans une altération subite et radicale de nos modes de vie : le confinement rappelle des situations tragiques où les populations doivent se terrer pour échapper aux frappes de l’ennemi ; les rues désertes évoquent la désolation qui suit les attaques meurtrières ; les rayonnages vides, les files d’attente qui s’allongent devant les magasins réveillent une impression de pénurie, etc.

Pour autant, quand Emmanuel Macron rappelle à six reprises, avec l’acharnement d’une anaphore, que « nous sommes en guerre », le terme commence à devenir suspect. Car sous ce vocable, il ne désigne en réalité qu’un ensemble de dispositions – aussi exceptionnelles soient-elles – prises pour éviter une contagion. Alors pourquoi vouloir imposer comme une évidence ce qui n’est jamais qu’une image ? Pourquoi en mobiliser tout le champ lexical : « première ligne », « sacrifice », « patriote », etc. ? Pourquoi tenir à ce que ce mot de « guerre » pénètre chaque esprit ? Pourquoi écraser le vocabulaire du soin, de l’accompagnement, de la solidarité sous la rhétorique soldatesque ? Pourquoi offenser ceux qui ont connu des massacres véritables ? Pourquoi cette opiniâtreté à substituer le fantasme à la réalité ?


Édifier l’image d’un vrai chef d’État


Il y a d’abord un profit considérable à tirer en termes d’incarnation. Élu avec panache en siphonnant les partis hégémoniques de droite et de gauche, fort d’une biographie médiatique de jeune homme brillant auquel tout réussit, Emmanuel Macron n’a cessé depuis lors de se discréditer. Il a très tôt manifesté ses penchants autoritaires en renvoyant le chef d’état-major des armées, coupable d’un désaccord sur le budget de la Défense. Puis l’affaire Benalla a révélé qu’il s’entourait de petites frappes. La démission de Nicolas Hulot a permis de mesurer l’indigence de sa politique environnementale. Sa surdité aux problèmes populaires s’est soldée par le mouvement sans précédent des « gilets jaunes », puis par une mobilisation massive contre son projet de réforme des retraites.

Enfin son mépris des problèmes sanitaires s’est avéré stupéfiant quand il a poussé à la démission sa ministre de la Santé dans un vague calcul politicien, alors même que les personnels hospitaliers menaient depuis près d’une année un mouvement social sans précédent et que se profilait sur l’hexagone l’ombre du coronavirus.

M. Macron a également attisé l’aversion des Françaises et des Français par une série de « petites phrases » marquant son mépris à l’égard des couches populaires : chacun se souvient que, s’ils veulent « se payer un costard », les pauvres feraient bien de « traverser la rue » pour se trouver du travail plutôt que de « foutre le bordel »… cela économiserait ce « pognon de dingue » que la France prodigue en minima sociaux.


Rendre ces erreurs invisibles


Ayant peut-être pris conscience de la rugosité de ses propos et de ses errements politiques, qui le marquaient du sceau de la petitesse, Emmanuel Macron souhaite manifestement faire peau neuve. En amoureux des lettres, il n’ignore pas que « ce sont les grandes occasions qui font les grands hommes » [in Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts – 1750, NDLR]. Il se saisit donc des circonstances présentes et les renversent afin qu’elles servent de piédestal à sa gloire future. L’art de la qualification est en cela essentiel : le Covid-19 doit permettre à M. Macron d’invisibiliser ses erreurs manifestes… il ne peut donc s’agir ni d’une crise écologique, ni d’une catastrophe sanitaire ni d’un désastre social. Ce sera plutôt une « guerre », c’est-à-dire une « occasion », comme dirait Rousseau, d’égaler César, Napoléon ou le général de Gaulle.

Par le passé, la tactique a fort bien servi Margaret Thatcher que tous les sondages donnaient perdante en 1982 : elle engagea le Royaume-Uni dans la guerre des Malouines, un archipel de l’Atlantique Sud sous contrôle britannique : Mrs Thatcher sut afficher en cette occasion son caractère résolument patriote et intraitable face à l’ennemi – l’envahisseur argentin, en l’occurrence. Elle emporta ainsi les élections de 1983, ce qui allait bientôt lui permettre de démontrer qu’elle ne pécherait pas non plus par excès de tendresse à l’égard des mineurs du Yorkshire.

Pour l’heure, le pari semble également gagnant pour M. Macron, qui s’offre une remontée spectaculaire dans l’estime de ses concitoyens : les derniers sondages lui donnent 46 % d’opinions favorables, contre 33 % fin février.

C’est que la « guerre » ramène Emmanuel Macron dans sa fonction présidentielle : par cette fiction, il s’élève au-dessus des partis et des conflits internes qu’il s’employait jusqu’alors à nourrir. Toutes les réformes sont donc « suspendues ». Dans ce moment d’incertitude, où certains cèdent à la « panique », lui et son gouvernement apparaissent comme un point de repère : leur « parole est claire » et quelle que soit l’adversité ils seront « là », « au rendez-vous ». En contrepartie, le président de la République exige de son peuple la « mobilisation générale » et l’« union nationale ».


Aligner les esprits


A ce point de l’argumentaire, un petit détour théorique s’avère indispensable. Les sociologues Luc Boltanski et Laurent Thévenot ont publié en 1991 un livre très important, intitulé De la justification. Ils y montrent que les jugements de valeur dépendent du cadre de référence que l’on convoque. Ainsi, dans la « cité de l’opinion », c’est la célébrité qui tient lieu de grandeur ; dans la « cité industrielle », c’est la performance, etc. Nous sommes ainsi tous nourris d’un certain nombre de mondes imaginaires que nous avons en commun et que nous sollicitons au gré des besoins pour justifier nos actions, nos opinions et nos injonctions.

Quand Emmanuel Macron instaure l’état de « guerre », ce ne sont plus l’efficacité, ni l’intelligence, ni la créativité, ni l’indépendance qui vous grandissent. La marque qui vous anoblit est désormais celle du « sacrifice », du « dévouement », de l’« abnégation ». Pour les plus modestes d’entre nous, cela consiste simplement à rester enfermé chez soi afin de ne pas laisser de prise à l’ennemi : le « déchirement » que nous ressentons face à l’impossibilité de voir nos proches est le sentiment qui doit nous convaincre de notre propre héroïsme. Mais les meilleurs d’entre nous, dans cet ordre du monde, sont les soignants, qui s’exposent à la mort en « première ligne », aux côtés des autres « acteurs de la sécurité civile ». (Par parenthèse, les ouvriers agricoles et les caissières ne manquent pas non plus d’être exposés, mais on ne va tout de même pas ériger une statue à leur effigie, ce serait par trop stalinien.)


La guerre par Toutânkhamon, en majesté et puissance

A contrario, dans ce contexte d’union sacrée, le stigmate de la petitesse s’abat sur celui qui « brave les consignes », l’indiscipliné qui n’assume pas ses « responsabilités », le malheureux qui cède à la « panique » ou sème le « désordre », le déserteur qui refuse de marcher au pas de ce bel « ensemble »… L’objecteur de conscience devient un être vil. Certes, M.Macron ne nous somme pas directement de renoncer à penser, ce serait un peu brutal… Simplement, il nous invite aujourd’hui à être « unis, solidaires » et à repousser à demain l’analyse de ce qui se passe : « Nous gagnerons, mais cette période nous aura beaucoup appris. » Pour l’heure, il est de bon ton de faire corps avec nos « concitoyens », les explications viendront plus tard.

En réalité, il y a fort à craindre qu’Emmanuel Macron et ses amis soient dans l’incapacité totale de comprendre eux-mêmes ce qui nous advient ; on suppose donc aisément qu’ils redoutent d’être pris en défaut dans ce que leur bêtise a de plus patent.


Coloniser l’imaginaire


On peut mesurer la consistance, la plasticité et l’étendue d’une idéologie dans sa capacité à intégrer dans sa grille de lecture les événements qui se produisent. Tel modèle idéologique (qu’il s’agisse de la lutte ces classes, du libéralisme, de l’écologie politique, etc.) parvient-il à inscrire cet événement dans un rapport de causalité ? Permet-il de l’interpréter en termes de justice sociale ? Peut-il lui donner sens ?

De ce point de vue, l’imaginaire de la « guerre » dénonce (tout en s’efforçant de la masquer) la béance intellectuelle de l’idéologie incarnée par Emmanuel Macron. Il l’admet, du reste, en nous incluant traîtreusement dans son propos : « beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent ». Dans son récit, la « guerre » surgit de l’extérieur, presque de nulle part. Elle n’entre dans aucune chaîne de causalité, on se contente de la subir comme une épreuve dont « nous sortirons plus forts ». M. Macron renonce de fait à la rationalité : il emprunte au registre du merveilleux, celui des religions et des contes de fée, dans lesquels les événements ne s’expliquent pas par un enchaînement de causes mais par une finalité qui nous sera – espérons-le ! – révélée. Il abdique toute analyse politique simplement parce que, dans la fiction néolibérale qu’il ne cesse de vendre, dans le mythe heureux et naïf qui l’habite (cette histoire à trois francs six sous où l’esprit d’entreprise surmonte à coups sûrs tous les obstacles), il n’y a aucune place pour un virus capable de mettre l’économie à genoux. Il est impossible à son entendement que le système qu’il s’emploie à défendre ne s’avère en réalité si fragile. Il faut donc que l’origine du mal nous soit foncièrement étrangère.

Là encore, force est de constater que l’artifice fonctionne à merveille : au lieu de s’indigner de cette fiction somme toute grotesque, le secrétaire du parti socialiste Olivier Faure joue dans la surenchère en réclamant l’instauration d’une « économie de guerre ». Idem, Rachida Dati reproche à Anne Hidalgo de ne pas donner suffisamment dans la « guerre sanitaire ». Bien d’autres exemples, dans l’arène politique ou dans les échanges quotidiens, tendent à montrer que le fantasme de la guerre se propage aisément.

Il y a donc une urgence absolue à décoloniser nos esprits de cette fiction guerrière, qui nous interdit (au sens plein) de penser ce qui est véritablement en train de se jouer. A défaut, il y a fort à craindre que nous ne sortions de cette crise sans anticiper la suivante, qui viendra fatalement et nous frappera peut-être plus durement encore.


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