La chronique de l’air du temps de Nicomède Apatride

« L’erreur majeure serait de croire que nous ferions face à une anomalie de l’Histoire, un aléa devant lequel il ne nous resterait plus qu’à attendre, depuis notre fenêtre close, la déferlante… »

Epidémies, et catastrophes climatiques, vont se multiplier

Par Nicomède Apatride


Avec le Covid-19, nous traversons un bouleversement que beaucoup n’auraient jamais imaginé possible : l’activité du pays bloquée par un virus (pas même informatique), les familles confinées à domicile, les passants contraints de présenter une attestation pour justifier de leurs déplacements… Emmanuel Macron et Édouard Philippe endossent l’allure martiale. Se campent dans la gravité de rigueur. S’approprient tous les codes de la rhétorique guerrière. Mais assumeront-ils jusqu’au bout leurs responsabilités ? Sauront-ils réviser leur prisme idéologique pour proposer aux Françaises et aux Français de nouvelles protections face au cycle de crises écologiques qui s’annonce, et qui met en péril notre économie, nos liens sociaux ainsi que nos libertés ?

Car l’ennemi, ici, est intérieur. Je ne parle pas tellement de son caractère microscopique et insidieux, de sa propension à se loger en chacun de nous, à notre insu. Je veux surtout dire que cette crise s’impose comme une catastrophe environnementale résultant directement de notre régime de production.


Résurgence des maladies infectieuses : un problème environnemental


L’erreur majeure serait de croire que nous ferions face à une anomalie de l’Histoire, un aléa devant lequel il ne nous resterait plus qu’à attendre, depuis notre fenêtre close, la déferlante. Ce que nos dirigeants pourraient faire de pire, ce serait de colmater les brèches puis de soupirer d’aise dès que les choses iront mieux, sans interroger le modèle productiviste qui nous a plongé dans cette situation.

Pourtant, il y a tout lieu de craindre qu’une fois encore on aimera mieux bâillonner Cassandre que d’entendre l’évidence. En juin dernier (c’était il y a seulement quelques mois !), un épisode caniculaire, en manière de menace, avait conduit à des fermetures d’école et à un report inédit du brevet des collèges. D’aucuns avaient alors appelé les politiques à mettre en œuvre des plans de prévention, pour limiter à l’avenir les effets d’épisodes semblables. Combien de collectivités se sont-elles emparées du sujet ? Combien ont entendu la nécessité pressante d’assurer l’isolation thermique des bâtiments et d’arborer les cours d’école ?

Nous avons pu espérer, au cours du XXe siècle, que l’humanité pourrait se délester du fardeau des maladies infectieuses. Il faut désormais se résoudre à l’idée que les épidémies, tout comme les catastrophes climatiques, vont à nouveau se multiplier et se surajouter à l’inflation des maladies chroniques. La déforestation nous met au contact de microbes qui sont inoffensifs pour les animaux sauvages, mais qui peuvent s’avérer cruellement dangereux pour l’être humain. Les élevages intensifs potentialisent les risques de mutation des virus. Le réchauffement de la planète profite à l’expansion de vecteurs de maladies, tels que les moustiques tigres. L’usage excessif d’antibiotiques à usage médical ou vétérinaire favorise la prolifération de bactéries résistantes, contre lesquelles nous ne disposons d’aucun remède. Etc. (*)

Rappelons-nous que la pandémie actuelle est la troisième épidémie liée à un coronavirus en moins de 20 ans, après le SRAS (2003) et le MERS (2012). Dans une conférence prononcée au collège de France, le microbiologiste Philippe Sansonetti désigne ainsi l’épisode que nous vivons comme la « chronique d’une émergence annoncée », en pointant précisément qu’après chacune des précédentes alarmes, nous n’avons pas voulu voir que toutes les conditions étaient réunies pour qu’un nouveau coronavirus franchisse la barrière des espèces et vienne frapper l’Homme (*).


En finir avec le déni


La reconquête des espaces naturels et de la biodiversité ; le développement de filières économiques solidaires, locales et circulaires ; la promotion de l’agriculture biologique et de standards alimentaires moins carnés ; la transition vers une société moins vorace en énergie, en produits de consommation et en matières premières… voilà autant de remèdes préconisés de longue date par les écologistes. On préfère taxer ces derniers de catastrophisme que de prendre au sérieux les rapports scientifiques sur lesquels ils s’appuient ; au mieux, on consent à leur prêter un semblant d’oreille, mais d’autres priorités s’entassent bientôt sur la pile des dossiers à traiter.

Ainsi la secousse provoquée par le claquement de portes de Nicolas Hulot est-elle ensevelie en quelques mois…

Ainsi applaudit-on Greta Thunberg le jour où elle presse nos députés de relever les manches pour la planète ; mais on considère dès le lendemain qu’elle en fait trop, quand elle attaque l’État français pour son inaction….

Ainsi intime-t-on aux jeunes mobilisés par millions pour le climat qu’il est certes récréatif de défiler, mais qu’il faut d’abord penser au bac et aux études…

Alors, cette fois, les conséquences de la crise environnementale paraîtront-elles suffisamment tangibles ? L’urgence est-elle suffisamment avérée ?S’engagera-t-on enfin avec ardeur et sincérité dans la transition écologique ? Ou bien que faudra-t-il de plus ?

En réalité, si les « responsables », à tous les échelons, se contentent bien souvent de saupoudrage et de poudre aux yeux, c’est qu’il est rigoureusement impossible de prendre la juste mesure des impératifs écologiques sans transformer radicalement notre cadre social et les rapports de classe.


La fréquence des catastrophes


L’écologie politique impose des freins puissants au néolibéralisme, synonyme de prédation du monde et de consommation à outrance. Schizophrénie à part, il est impossible de vouloir vendre plus de voitures pour encourager la « croissance » et en même temps substituer à l’automobile individuelle des modes de transports doux ou partagés, afin de respirer un air de meilleure qualité. Il est insensé de prétendre multiplier les usines ou les centres commerciaux et en même temps préserver l’intégrité des espaces naturels. Il est aberrant d’organiser la compétition économique entre tous et d’espérer davantage de coopération et de solidarité.

Il est enfin délirant de ne fixer aucune limite à la richesse individuelle et d’appeler à la modération des appétits : quand la France permet que sept milliardaires possèdent autant que 30 % de sa population, elle devient politiquement captive des intérêts de ces quelques ultra-riches, qui sont en position d’exercer des pressions folles sur les gouvernants afin d’étendre encore la puissance des groupes qu’ils détiennent.

La question des inégalités est particulièrement aiguë dans les périodes de crises : n’attendons pas, pour nous en emparer, que la fréquence des catastrophes ne devienne ingérable ! Comment assurer la survie sociale et économique des travailleurs pauvres, des personnes âgées isolées, des gens à la rue ? Naviguera-t-on d’un plan de sauvetage à l’autre ou bien bâtirons-nous un système de solidarité suffisamment robuste et cohérent, en capacité d’offrir à chacun la protection dont il a besoin en toutes circonstances ?

Nous devons désormais apprendre à user du monde, plutôt que se l’approprier ; à partager ses richesses, plutôt que les dilapider.


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