Empruntée à une commune alsacienne qui a créé le concept, l’idée fait son chemin dans l’hexagone. Des administrés, de bonnes volonté s’auto-désignent pour réaliser quelque chose en commun, dont ils pourraient être fiers et qui soit une occasion pour chacun de renouer le contact avec les voisins en toute convivialité. Et voilà que cette expérience baptisée « journée citoyenne » s’implante à Laval. Mais que se cache-t-il, réellement, derrière cette appellation? Une version moderne des corvées de l’Ancien Régime? Reportage
Par Marrie de Laval
Il se trouve qu’à l’occasion du conseil municipal du 20 mars 2017, le sénateur-maire de Laval, organe exécutif du Conseil, par le biais de « la question du maire », a proposé au vote l’organisation d’une « Journée citoyenne » dans le quartier de Thévalles. Il s’est agi de proposer aux habitants des lieux une activité bénévole au profit du quartier.

Pour cette fois il fallait mettre en œuvre un chantier d’aménagement paysager du parvis de l’église du coin et opérer une ouverture dans un muret. Engazonnement, élagage et petite maçonnerie sont au programme. Alors que cette opération est présentée comme une formidable occasion de renouer le lien social avec son voisinage, avec un côté festif et bon enfant où chacun apporte son outil et se prend pour un pionnier réalisant un embellissement pour le quartier, des esprits chagrins subodorent la mise en place sournoise des anciennes corvées.
«Journée citoyenne» ou «corvée» déguisée?

« Journée citoyenne » qu’ils disaient ! Il faut bien admettre que cela fleure bon l’embrigadement. Rien à voir avec une fête de quartier, une animation festive thématique ou bien même un repasentre voisins.
Il s’agit plutôt d’encourager les habitants à s’engager pour le quartier. Les notions d’esprit de clocher ou de communauté peuvent aider à comprendre le concept. Malheureusement, il s’agit d’un détournement de sens de l’adjectif « citoyenne ». Le citoyen est une personne qui se voit reconnaître des droits et des devoirs politiques au sein d’un groupe – État, collectivités locales, etc.
La citoyenneté est l’exercice de la souveraineté nationale dévolu à chacun des membres de la Nation.Mais alors où voyez-vous de la citoyenneté dans des travaux d’embellissement d’un parvis ?
Qu’en est-il de la corvée ? Cet impôt de l’Ancien Régime relevait d’une convocation des hommes par le seigneur pour s’acquitter d’un travail non rémunéré, calculé en «journée de travail homme». Cela s’expliquait par la faible diffusion de la monnaie dans un système économique largement autarcique. Son maintien au XVIII siècle fut critiqué par le mouvement politico-économique des physiocrates.
Il lui reprochait de mobiliser des bras au détriment de l’économie marchande. Et sous l’effet des critiques et de la plus grande diffusion de la monnaie, la corvée fut remplacée par un règlement en argent, sauf dans certains contrats de fermages ou le maintien résiduel d’impôts communaux jusque dans les années 50.
L’appellation «Journée citoyenne» est donc totalement erronée et pourrait même être trompeuse en laissant croire aux habitants qu’ils sont maîtres de leur environnement ou de leur destin alors qu’ils ne font que répondre à un appel au volontariat pour des travaux d’intérêt général. Entre les élus qui n’ont retenu que l’aspect « vie des quartiers, lien social renforcé » et ceux qui comptaient les économies réalisées, comme un seul homme, les élus locaux ont approuvé à l’unanimité le projet.
Une organisation municipale

C’est le merveilleux pouvoir de la communication qui peut vous « vendre » n’importe quoi ! « La journée citoyenne » relève toujours de l’initiative d’une municipalité. Parce que ce genre de chose ne vient pas naturellement aux habitants. D’ailleurs, son invention appartient, depuis 2009, au maire du village de Berrwiller, 1200 habitants environs, dans le Haut-Rhin, c’est à 20 km de Mulhouse. Il s’agissait pour lui de créer du lien social et rendre fiers les gens de sa commune en leur faisant réaliser des travaux d’embellissement dont la municipalité ne pouvait supporter la charge.
En observant de plus près les publications municipales, il est possible de relever dans cette commune l’absence d’un fort contingent d’agents municipaux. Le bulletin municipal souligne même la progression des tâches réalisées et l’ambition croissante des missions. Cette initiative a été remarquée au point d’être primée, relayée par divers organismes et fait florès à travers la France.
La ville de Laval n’y échappe pas. La chose est venue subrepticement. Sous le mandat de Guillaume Garot, nous avons eu droit aux réunions de quartier avec débat sur l’utilisation d’une enveloppe pour des travaux, réclamés par les habitants, et réalisés par les services municipaux. Il s’agissait souvent d’implanter des aires de jeux pour les enfants, des bancs pour les anciens, du marquage au sol pour signaler un ralentisseur. Bref, des petites choses qui permettent de se sentir mieux dans son quartier, pour une dépense maximale de 15 000€.

Depuis l’élection de François Zocchetto, les réunions de quartier se sont faites plus rares, remplacées par des « ateliers de la cité ». Sous l’égide des maisons de quartier, des habitants participent à des réunions mensuelles sur un thème annuel propre à chacune des structures. La mairie fixe les sujets, les habitants volontaires donnent leur point de vue lors des réunions de l’atelier. Souvent en juin, la mairie invite l’ensemble des participants à présenter aux autres quartiers le résultat de leur réalisation. Chacun est fier de son projet. Tout le monde se congratule. Fantastique!
Avec « la journée citoyenne », c’est aller plus loin. La maison de quartier a dû travailler sur l’idée d’un aménagement de la place de l’église. Par le biais de l’atelier de la cité, une fois par mois, des habitants volontaires ont réalisé des travaux de débroussaillage autour d’un muret envahi par la végétation aux abords de l’église de Thévalles.
Une méthode discutable
Visiblement, l’ampleur du chantier demande un coup de pouce supplémentaire et nécessite des bras en nombre. Alors, la ville organise cette journée ouverte à tous les lavallois pour qu’ils aident le service municipal des espaces verts à engazonner l’espace laissé vide par une haie arrachée, à percer un muret pour retrouver une circulation piétonne fluide aux abords de l’église avec un peu de maçonnerie.

Tout cela est bien aimable mais bien des questions restent en suspens. Comment est-il possible de faire appel à du bénévolat, à du volontariat, alors qu’un service municipal supervise les travaux avec du personnel volontaire et bénévole et du matériel municipal détaché pour l’occasion ?
N’est-ce pas remplacer une partie des agents par des novices encouragés à utiliser leur propre matériel ? De même, qu’advient-il de la responsabilité civile, municipale ou individuelle en cas de blessure sur le chantier d’un des participants, soit de son propre fait, soit à cause d’un autre intervenant, bénévole ou agent municipal, ou qu’un piéton ne soit blessé en passant faire son curieux ?
Et qu’advient-il du matériel détérioré sur le chantier par son propriétaire ou par un participant ?Interpellé sur ces questions, du personnel de la municipalité a reconnu auprès d’habitants venus les interroger que « tout n’était pas très bien calé pour cette édition 2017, du point de vue responsabilité », et que par sécurité, il était envisagé pour les atteintes aux personnes que la municipalité prenne en charge les frais tandis que tout ce qui relevait du matériel des habitants se trouvait sous leur propre responsabilité.
Sur le chantier, Chantal Grandière, Adjointe chargée de la vie des quartiers, évoque les restrictions budgétaires à l’origine de cette pratique. En effet, « comment répondre aux demandes des habitants lorsque des choix budgétaires exigent des arbitrages, que les petits chantiers n’intéressent pas les artisans locaux ? ».
La journée citoyenne apparaît alors comme la panacée alors qu’elle ne fait que répondre à un manque de personnel municipal et met en lumière la restriction budgétaire sous l’action combinée de la baisse des dotations d’État et des ressources fiscales. Cette journée qui devrait être une solution bâtarde des petites localités s’étend désormais aux plus grandes collectivités de la région telles que la ville d’Angers.
Visiblement, les actions des services municipaux refluent et la crise des missions de services publics s’étend aux grandes localités. C’est le résultat de la course à l’assèchement des ressources publiques au nom d’une pseudo vertu économique et gestionnaire « responsable ». Et si les naïfs et les néo-libéraux se réjouissent de la baisse des impôts en contrepartie de la journée citoyenne, n’est-ce pas parce qu’ils escomptent tous y échapper et la laisser aux autres…

Alors, malgré le petit déjeuner offert avant le début des travaux, l’allocution des élus et le barbecue du midi pour réconforter les troupes, ne croyez pas qu’il s’agisse d’une «journée citoyenne» mais bien, sous couvert de convivialité, partage et responsabilisation des habitants, d’une version moderne des corvées de l’Ancien Régime, en l’absence d’une administration forte des moyens nécessaires à l’exercice de sa mission de service public.
Nous aurons le temps d’en reparler l’an prochain quand la municipalité proposera l’extension de cette journée à l’ensemble des quartiers et qu’un jour – qui sait ? – la journée en question deviendra obligatoire.
(c) Photos leglob-journal


