La vente de l’îlot Saint-Julien, symptôme d’une politique déconnectée des Lavallois

Le président de « Laval Vivre Vert », Geoffrey Begon, renonce à la procédure engagée début 2018 devant le Tribunal administratif de Nantes contre la Ville de Laval, concernant l’îlot Saint-Julien. Il a décidé de déplacer aujourd’hui son action sur le plan politique, en rejoignant la liste portée par Isabelle Eymon, « Laval, écologique et solidaire ». Il revient pour leglob-journal sur cette trajectoire.

Lutter sur un autre terrain

Par Geoffrey Begon


J’ai emménagé à Laval durant l’été 2016. Mes enfants étaient inscrits aux écoles Alain et Michelet. L’usage, après la sortie des classes, était de se rendre au parc Saint-Julien, de l’autre côté de la rue. C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec beaucoup de parents de l’école, tandis que mon fils et ma fille prolongeaient avec leurs ami·e·s les jeux entamés dans la cour de récréation. Les résidents de l’Ehpad limitrophe faisaient là leur promenade, profitant des rires et des joies d’enfants. Les habitants du quartier promenaient leur chien. Collégiens et lycéens se retrouvaient entre eux, formant des petits groupes sur la pelouse.

Les raisons du recours en justice

En septembre 2017, un an après mon arrivée, un placard jaune balaya ces habitudes : une enquête publique demandait si nous consentions à la vente du parking rue Sainte-Anne, adjacent au jardin. Renseignements pris, le conseil municipal avait déjà entériné la vente de l’îlot Saint-Julien – bâtiments et jardin – à une société civile immobilière rassemblant un promoteur du Mans (Lelièvre) et une fondation créée pour l’occasion par quelques notables Lavallois, sous la présidence de Benoît Gruau. Le parking était le détail qui parachevait le plan, car il s’agissait d’ériger à cet endroit le bâtiment qui permettrait d’enclore définitivement le jardin. A l’avenir, seuls les résidents et les usagers de l’Îlot pourraient jouir de cet espace et même de sa vue.

Je n’étais pas encore au fait de la politique locale ; celle-ci me submergea aussitôt. Quelque chose d’impensable me faisait face : comment était-il possible de vendre du jour au lendemain, sans concertation, sans compensation, un lieu de vie nécessaire à tout un quartier ? La brutalité de ce coup était révoltante, notamment pour les habitants des HLM alentour qui, ne disposant pas de jardin privatif, considéraient ce parc comme l’extension naturelle de leur domicile. Les dommages collatéraux s’annonçaient également nombreux : réduction de la surface en espaces verts ; dégradation des conditions de circulation et de parking, susceptibles d’entraîner des problèmes de sécurité ; altération substantielle de la physionomie de la rue Sainte-Anne, etc.

Par des contributions massives à l’enquête publique et des interventions en réunion publique, les parents se sont aussitôt mobilisés, rassemblant avec eux des habitants du quartier. Pour répondre à cette colère, la Ville organisait en décembre 2017 une rencontre avec des représentants du fonds de dotation Saint-Julien. Pour eux, il ne s’agissait en aucun cas de reculer sur un projet déjà trop avancé. Simplement, Benoît Gruau voulait nous vendre, pour son Fonds de Dotation, l’idée qu’ils allaient créer un « lieu de rencontres intergénérationnel » précisément en arrachant un espace vert convivial aux habitants du quartier. Quant à Xavier Dubourg, le 1er adjoint à l’urbanisme qui représentait la mairie, il s’efforça de nous faire croire que le parc resterait à jamais accessible au public – une duperie dans laquelle, reconnaissons-le, le Fonds de Dotation ne trempa jamais.

Saint-Julien à Laval, le jardin de la discorde – Épisode #1

C’est suite à cette réunion que nous nous sommes constitués en association, Laval Vivre Vert, et que nous avons engagé un recours contre la délibération du conseil municipal qui autorisait la cession du parking rue Sainte-Anne au mépris des avis négatifs quasi unanimes des riverains. La Ville et le Fonds de Dotation ont ensuite exprimé qu’ils ne comprenaient pas notre geste hostile, alors qu’ils se présentaient, eux, dans une attitude conciliante. Feignaient-ils la surprise ou était-elle réelle ? Imaginaient-ils que leur manœuvre publicitaire pût être sérieusement considérée comme une forme d’échanges acceptable, après qu’ils eussent imposé leur projet sans information ni débat réel au conseil municipal, sans concertation avec les habitants et même contre l’avis exprimé des riverains ?

Depuis lors, les travaux de réhabilitation ont été entamés dans la chapelle et les anciens bâtiments de l’hôpital. En attendant la construction de nouveaux immeubles (sur le parking litigieux mais aussi à l’angle du quai Paul Boudet et de la rue Sainte-Anne), le jardin reste ouvert au public, dans un périmètre restreint, inaccessible aux résidents de l’Ehpad. Jusqu’à quand durera ce sursis ? Nous n’en savons rien.

Une politique d’aménagement urbain marquée par le mépris

J’ai rencontré M. Dubourg une seconde fois, durant l’été 2018, avec deux autres adhérentes de Laval Vivre Vert. Je ne sais ce qui m’a le plus frappé, de son degré d’autosatisfaction ou de condescendance. M. Dubourg a en effet commencé par se prévaloir d’être un homme de dialogue, même si contrairement à un certain nombre d’élus de sa majorité, il ne convoquait pas la presse chaque fois qu’il recevait un Lavallois… J’ignore complètement qui visait cette pique. En tout cas, s’il s’agissait de créer un semblant de connivence entre nous, il manqua son effet. Pour ma part, fort heureusement, j’ai pu travailler avec d’autres élus de l’actuelle majorité de manière beaucoup plus constructive, notamment dans mes missions au sein de la fédération de parents d’élèves FCPE53.

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Quant au dialogue de M. Dubourg, il consistait à nous reprocher notre refus du changement ; à expliquer qu’à Paris, on se contentait de moins que ça, en matière d’espaces verts ; à tenter de nous faire entendre qu’il n’allait pas demander l’avis des riverains chaque fois que la ville vend un bien immobilier. Quand nous avons parlé « démocratie participative », il nous a rétorqué que, jusqu’à nouvel ordre, nous étions encore dans un régime représentatif – ce qui témoigne de la considération réelle de cet élu pour les « ateliers de la cité » et autres dispositifs de participation citoyenne. Quand nous nous sommes inquiétés du fait que les résidents de l’Ehpad ne pouvaient déjà plus accéder au parc, il a éructé que cela ne nous concernait pas. Il nous pressait d’abandonner notre recours, qui semblait être à l’origine de blocages avec le Fonds de Dotation. Nous avons expliqué que nous étions prêts à renoncer à cette action en justice, dès lors que la Ville trouvait un autre endroit qui aurait pu servir d’espace vert ouvert au public sur la rive gauche du centre-ville. Si M. Dubourg a jamais examiné cette suggestion, nous n’en avons eu aucun retour.

J’imagine en tout cas que M. Dubourg doit être très satisfait, aujourd’hui, que la plainte soit retirée sans conditions.

Une politique sourde aux enjeux sociaux, environnementaux et démocratiques

En réalité, une seule chose pouvait justifier la vente précipitée de l’îlot Saint-Julien : remplir les caisses. Dès son élection, l’équipe de François Zochetto s’était empressée de réduire les impôts pour les Lavallois les mieux lotis, à la satisfaction bien compréhensible de ces derniers. Problème : pour équilibrer les comptes, il est devenu nécessaire de vendre. Ainsi, depuis 2013, la Ville a cédé pour 16 millions d’euros de biens immobiliers, dont 2,3 millions pour le seul îlot Saint-Julien, ce qui en fait la cession la plus importante de la mandature.

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En dilapidant son patrimoine, la Ville hypothèque ses moyens d’actions pour les années à venir. Le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la crise sanitaire liée aux nouvelles donnes démographiques et environnementales… tout cela, ce ne sont pas des hypothèses d’école. De quels leviers disposera la Ville de demain pour affronter ces problèmes, si elle se départit aujourd’hui de ses espaces naturels ?

Les dommages sociaux, eux, ne se font pas attendre. Il en va des jardins publics comme de tous les biens partagés : s’ils sont nécessaires à tous, ils le sont plus encore pour les plus fragiles. Contrairement à M. Dubourg, j’estime que cela me concerne, en tant qu’être humain, citoyen et président d’association, si les personnes âgées ne peuvent plus profiter des fleurs, de l’ombre des arbres, de la jeunesse environnante. J’estime aussi que les enfants des HLM ont le droit de jouir d’un jardin public à proximité. Je refuse l’idée d’une commune dont les pauvres sont bannis des rues et des espaces publics du centre-ville.

C’est pourtant le projet que l’actuelle municipalité a très clairement dessiné, entre l’aménagement cossu du quartier de la gare et les propos de François Zochetto, alors que les associations cherchaient un lieu pour réinstaller la halte de nuit en centre-ville : l’actuel maire de Laval (que Didier Pillon gratifie d’un bilan « remarquable ») a écarté cette hypothèse, car l’essentiel était pour lui de trouver « un secteur qui ne perturbe pas les riverains et/ou ne stigmatise pas les personnes fréquentant la halte face à des réactions qui pourraient être difficiles à maîtriser.  » Bref, que les pauvres restent entre eux, au ban de la cité, pour ne pas provoquer de remous. Voilà le projet social de la municipalité, en matière d’aménagement du territoire.

« Sur un coin de table? »

Enfin se pose un problème flagrant de démocratie. J’ai appris incidemment, des mois après le dépôt de notre recours, que Benoît Gruau [Complètement à droite sur la photo ci-dessous, NDLR] se trouve être le frère par alliance de François Zochetto. Aucun média, à ma connaissance, n’avait fait mention de cet état de fait. Simple pudeur, pour ne pas exposer au grand jour les histoires de famille ? Il s’agit pourtant d’un fait politique de première importance, alors que l’opposition municipale se plaint de n’avoir jamais vu les projets alternatifs pour Saint-Julien. Est-ce qu’en réalité la vente s’est décidée sur un coin de table lors d’un dîner de famille ? Je n’en saurai jamais rien, mais j’ai le sentiment d’avoir été profondément berné. Je ne peux plus me départir du soupçon que cette cession complètement opaque, si manifestement contraire à l’intérêt général, ait été décidée dans des conditions de collusion insupportables en démocratie.

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Certes, la mairie a ensuite voulu donner le change en organisant une vaste concertation sur le projet d’aménagement du centre-ville. Mais toutes les personnes de ma connaissance qui ont participé à ces réunions m’ont rapporté le même témoignage : les citoyens réclamaient de la verdure, des lieux de rencontre, des mobilités douces… la Ville entendait simplement leur imposer son centre commercial. Cette fois, la mobilisation citoyenne est survenue à temps, avec L’Autre Concertation, qui a fait capoter le projet. C’est pour toutes ces raisons que j’ai accepté l’invitation que me faisaient mes amis de Laval, Écologique & Solidaire de rejoindre leur liste. Les Lavallois méritent des élus qui soient réellement à leur écoute et qui soient en capacité de penser les défis sociaux, démocratiques et environnementaux, dont l’actuelle majorité semble n’avoir même pas conscience.

Ils ont commenté cet article :

  1. Heu, de qui parlez-vous en disant « arrive à Laval de Paris et 1 an après » ?… car M. Begon, qui signe ce texte, habite à Laval depuis des années, déjà avant 2014, et rejoins une liste menée par Isabelle Eymon, qui habite et travaille à Laval depuis plus de 20 ans…

  2. Non mais franchement le mec arrive à Laval de Paris et 1 an après, il veut faire sa loi et l’imposer aux élus qui en effet ont été élus démocratiquement en 2014. Encore un qui sous couvert d’écologie et de participation démocratique a, en fait, peur que le bien immobilier qu’il a acheté juste avant, ne perde de la valeur parce qu’il aura un vis-à-vis.
    St Julien coûte trop cher à entretenir (ce monsieur n’a pas connu le bonheur des 30% de taxe foncière de l’ère Garot-Boyer), donc soit on augmente les impôts pour le laisser comme coquille vide, soit il tombe en ruine, autant le vendre à des privés qui pourront valoriser ce bâtiment.

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