Lait « FaireFrance » : vers une dignité retrouvée ! – par Marrie de Laval

Rencontre avec des exploitants-actionnaires mayennais de Faire-France, cette belle reprise en fmain de l’outil de production et du circuit économique. Voyage au cœur d’une aventure humaine chargée d’espoir, pour que le suicide ne soit plus le seul horizon de l’agriculteur. Car dans cette histoire, il y a un drôle de paradoxe : l’exploitant agricole, celui qui produit du lait par exemple, est devenu l’exploité économique de la grande chaîne agro-industrielle et commerciale. En fait, pour que le circuit économique prospère, le producteur se retrouve rémunéré le dernier, comme un « reste à charge ». C’est particulièrement vrai dans le secteur laitier où Marrie de Laval est allée enquêter. 

Une question de survie autour du lait

Par Marrie de Laval


our ne pas disparaître, au profit du système qui refuse jusqu’à présent de salarier les exploitants agricoles, les producteurs de lait se sont opposés à la casse de la PAC, la Politique agricole commune européenne. Dès 2008, la libéralisation programmée d’un marché encore plus ouvert sur le monde, au bénéfice de l’agro-industrie et forcément  préjudiciable aux exploitations familiales, va entraîner progressivement ce qu’on a appelé « la grève du lait » en Europe. Les producteurs réclamaient à l’époque 40 centimes du litre.

Depuis la construction de l’agro-industrie jusque dans les rayons des grandes chaines de magasins via leurs plateformes de distribution, il faut partir du prix en rayon prétendument attendu par le consommateur et remonter la chaîne jusqu’aux champs où paissent les vaches. Dernier maillon dans cette affaire, le producteur de lait ne reçoit que ce que les autres veulent bien lui laisser, toutes marges bues.

Un « sursaut d’orgueil »

C’est pourquoi la marque FaireFrance est née d’un sursaut d’orgueil de la part de ces irréductibles de la Terre. Des femmes et des hommes qui  pratiquent une agriculture modernisée et qui se sont opposés à l’idée de disparaître dans l’indifférence générale. Ce que tous les experts ont analysé comme un dernier baroud d’honneur est en passe de réussir et de rendre leur dû à ces exploitants agricoles qui ne ménagent pas leur peine.

Le modèle économique prôné jusqu’à présent, c’est-à-dire l’exploitation familiale, rémunère peu mais doit en principe assurer une retraite à l’abri du besoin lors de la reprise des terres. Or ce n’est plus le cas depuis trop longtemps.

La vente du lait aux coopératives ou aux industriels de l’agroalimentaire ne couvre pas les charges de l’exploitation. A 35 centimes d’Euro le litre,ceux que nous avons rencontré expliquent tous qu’il leur est impossible d’honorer les factures, surtout quand toutes les fournitures nécessaires aux vaches sont achetées au lieu d’être produites sur l’exploitation.

L’externalisation comptable est passée par là, dépossédant le producteur de son outil, jusqu’à risquer ses terres avec les hypothèques. Pourtant, il doit rester « indépendant » du reste du circuit alors que la nourriture, les soins vétérinaires, le tank de lait, le circuit de la collecte lui sont décomptés de la facturation du prix du lait après analyse chez le laitier transformateur. Économiquement, il dit ne maîtriser plus rien dans ce schéma et doit tout assumer seul en cas de problème. « Parce qu’il ne sait pas s’organiser qu’on lui dit au gars ! Tu parles d’un mensonge ! » s’indigne l’un des participants que leglob-journal a rencontré en Mayenne.

Se réapproprier la filière du pis au bol

« Désormais, renchérit Eric*, nous externalisons à minima nos charges. Terminés les granulés, les compléments alimentaires, les piqûres des bêtes pour tout et rien, des matériels à renouveler trop souvent … » .

Seule une réappropriation du circuit par la maîtrise verticale totale de la filière peut comme ils disent « sauver les producteurs laitiers« . Pour y parvenir, les exploitants-actionnaires mayennais de FaireFrance que leglob-journal a rencontré expliquent qu’il faut retrouver des prix garantissant la pérennité des exploitations. Faute d’entente sur les nouveaux contrats et les nouveaux tarifs à la suite de la disparition programmée de la PAC (Politique Agricole Commune européenne), les producteurs de lait se sont regroupés au sein de l’Association des Producteurs de Lait (APLI) crée pour l’occasion. La grève pouvait durer, il y avait encore à cette époque-là quelques liquidités dans les caisses pour tenir financièrement le choc.

« De fait, aujourd’hui, la trésorerie de certaines exploitations provient de mandats et autres jetons ou émargements auprès d’instances professionnelles ou syndicales. Mais surtout pas de la rentabilité de l’exploitation» détaille Jean* avec un regret dans la voix. La grève du lait fit trembler le système sur ses bases qui pourtant ne céda pas. Pour les producteurs, insatisfaits du résultat, la décision fut prise de devenir agriculteur ET industriel., Les deux à la fois.

Pour cela, il fallait investir dans une structure commerciale et marchande de transformation à une échelle industrielle alors qu’ils ne connaissaient que les exploitations familiales en direct, en GAEC ou en EARL. Autant dire qu’on entrait dans un autre monde où la force du capital investi, le modèle décisionnel et les enjeux rompaient avec leurs schémas habituels.

Cécile* explique simplement : « Y’a des tas de trucs que nous ne connaissions pas, et des façons d’analyser les choses. Au départ, on voulait juste monter une structure coopérative plus en rapport avec notre projet collaboratif où tout le monde est sur le même pied d’égalité. Mais il fallait s’affilier à une fédération des coopératives, un gros truc où nous étions noyés. On a dû passer à autre chose avec l’aide d’avocats spécialisés».  « Et ça coûte cher ces gens-là, rajoute Jean*, on n’a pas l’habitude. J’en reviens toujours pas, alors que ça fait depuis 2013 ! » .

Leglob-journal : Pourquoi passer de l’autre côté du circuit ?

« Parce qu’il a un truc bizarre : à entendre les laiteries habituelles, il y a trop de lait sur le marché. Ça nous oblige à casser les prix pour écouler nos stocks. Du coup, ils nous l’achètent en dessous de notre prix de revient (45 centimes le litre, en moyenne en France). Quand on a fait la grève du lait en 2009, curieusement, ces mêmes laiteries pleuraient pour qu’on les livre parce qu’il fallait faire tourner la structure et le reste de la filière. » grince Alain*.

Cécile*  insiste « Faudrait savoir ! En trente ans, sur l’exploitation, on est passé de 80 000 L de lait à 480 000 L et on nous le prend toujours, le lait. »

Leglob-journal : Et quels soutiens avez-vous reçus ?

FaireFrance, un pavé dans la marre de lait et une cerise sur le gâteau?

« Aucun, hors les juristes qui font payer cher leurs conseils. Les politiques ne sont pas d’un grand secours… Et le milieu professionnel n’aide pas vraiment. Mais bon, nous, on croit à notre projet et on fait tout pour réussir.» Tous les participants confirment les propos d’Alain.

FaireBel et FaireFrance

C’est pourquoi des membres belges de l’APLI, dès 2010, via la coopérative Faircoop, ont mis sur pied la filière « lait-équitable » avec la marque FaireBel. « L’équitable », un argument qui percute bien auprès des clients déjà sensibilisés au soutien des petits producteurs, même si cette notion est plus utilisée dans des pays en difficultés économiques, pudiquement classés « en voie de développement ».

Des français ont donc voulu reprendre le concept en 2013. Un appel d’offre auprès des laiteries n’a trouvé qu’un seul partenaire. Il s’agit de la laiterie Saint-Denis-de-L’hôtel dans le Loiret (département 45), près d’Orléans ; elle-même en pleine mutation et expansion avec son tout nouveau patron, Emmanuel Vasseneix. Il prône la survie des laiteries indépendantes par les marchés de niches, les produits haut de gamme et la diversification de l’emballage par la brique des liquides alimentaires (jus de fruits, lait …) en tous genres.

Le projet FaireFrance a finalement démarré à l’automne 2013. Ses concepteurs voulaient une coopérative, en réalité, ils ont créé une SAS (Société par actions simplifiée) tout en maintenant le principe de la prise de décision « d’un Homme, une Voix ». Un équilibre des forces financières existe en encadrant l’apport personnel au capital réservé aux seuls exploitants. Il n’est pas possible, en fait, aux mécènes, fonds de pension ou autres industriels d’entrer dans la SAS. Tout apport s’effectue dans la fourchette de 1000 à 5000 Euros pour que personne ne s’impose et n’impose sa vision économique.

Ils sont 510, originaires de l’Ouest de la France, du Nord et du Sud-ouest, parce que les laiteries sont encore proches des exploitations. Comme Eric* qui détaille fort de son expérience : « Dans le lyonnais, par exemple, les camions de collecte du lait ne passent plus. Ce n’est plus rentable parce qu’il n’y a plus assez de producteurs. Tout les exploitants se réorientent vers les céréales, plus rentables. C’est ce qui menaçait aussi la laiterie de Saint-Denis : ne plus avoir de lait à collecter. C’est pour cette raison qu’elle adhère à notre démarche et travaille aussi avec la marque « C’est qui le patron » ».

La vente « directe » : le marché retrouvé

Dans cette affaire de reprise en mains, il s’agit d’abord de l’alliance entre producteurs et consommateurs en faveur de produits de qualité, à l’origine et à la traçabilité clairement établie.

Si le marché mondialisé éreinte les exploitations, le retour au marché local, direct permet d’inverser la tendance. Le projet fonctionne si favorablement qu’il s’implante jusqu’au Burkina Faso avec la marque FaireFaso qui favorise les mini-laiteries, dans l’esprit de Thomas Sankara.

L’idée de FaireFrance est d’échapper aux laiteries appartenant à des groupes industriels fixant de fait les nouveaux quotas de la production laitière. Pour répondre à leurs propres marchés, à la demande fluctuante de leurs clients, ces dernières ajustent la production du lait selon leurs besoins.

Pour l’instant, toutes les exploitations membres de FaireFrance n’écoulent pas l’intégralité de leur production laitière dans le nouveau circuit. Certains y sont pour ¼ mais payés à 45 centimes ; ils parviennent à sortir les comptes de la zone rouge. Et plus intéressant, la SAS peut, certaines années rémunérer jusqu’à 47 centimes d’Euros.

La mascotte France de FaireFrance au milieu d’un troupeau de vaches en Mayenne

Véritable baromètre de la santé du secteur, FaireFrance semble devenu la référence du prix pratiqué avec sa brique vendue à 99 centimes dans les grandes surfaces. Pour le patron de la laiterie de Saint-Denis, passer sous l’Euro le litre, c’est intenable pour la pérennité de la filière. Comme quoi, le projet n’a rien d’utopique. « Il est viable et progresse » tellement que les industriels du secteur veulent mettre la main dessus, ou du moins profiter de l’effet «économie locale, en circuit court et solidaire » très à la mode. C’est ainsi que fleurissent de nouvelles briques pas toujours en phase avec le discours « équitable » revendiqué sur l’emballage. Qu’importe… Pour FaireFrance, l’idée n’est pas de concurrencer ces industriels mais juste d’avoir une visibilité permettant de vivre de son métier, avec des produits de qualité, pas forcément Bio, auprès d’un public acquis à la démarche.

« On travaille dur, on veut en vivre »

De l’autre côté de la filière, les magasins posent tout autant des difficultés. Jean*, en apparence plus en relation avec eux, explique : « Pour écouler nos produits bénéficiant d’un réel capital de sympathie de la part du public, ils nous demandent quand même de leur donner plus de marge. D’autres marques paient mieux. Or nous, nous refusons de pratiquer la palette gratuite ou de proposer des promotions ». Parce que la gratuité ça n’existe pas ! « On travaille dur, on veut en vivre, c’est quand même pas compliqué à comprendre ! Le directeur du magasin, ça lui viendrait de pas payer son gars en rayon ?! Ben, non ! Pourtant, c’est ce qu’on nous demande quand on nous réclame une palette pour rien ! »

Le client, lui, est sensible à l’aspect équitable et local du projet. Il est également intéressé par la qualité des produits. « Les familles retrouvent dans nos produits microfiltrés et qui ne sont pas passés en UHT, (ultra haute température), des laits ½ écrémés qui ont le goût de ce que mange les bêtes et avec lesquels « l’entremet du dimanche » se tient, sans dégorger de l’eau en moins de 24 heures ». Les consommateurs retrouvent vite des qualités gustatives ou culinaires qu’ils avaient perdues avec les produits trop industriels, aseptisés et formatés pour ne pas dire uniformisés qui leurs garantissait à l’origine, une indéniable sécurité sanitaire par rapport à ce qui se faisait autrefois.

Coté industriels par contre, en maîtrisant mieux les processus d’asepsie et d’embouteillage, mais aussi le « craquage du lait » avec la filtration et la déconstruction des molécules de lait, il est possible de mieux valoriser chaque nouveau produit fini. On s’éloigne du lait en brique, du beurre et du yaourt du particulier. Cette fois on s’adresse au circuit agroalimentaire, pharmaceutique, voire d’autres industriels (cosmétiques, aciers, polymères). L’industrie laitière, première dans la filière agroalimentaire, est d’ailleurs à la pointe de l’innovation.

On vient de le voir, nous avons là, visiblement, deux visions de la production laitière. Elles doivent pouvoir trouver leur place sans se nuire l’une, l’autre.

Les prénoms ont été changés pour garantir l’anonymat des personnes qui ont bien voulu témoigner


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