L’association Anticor s’intéresse à la Mayenne et nomme un référent

A 70 ans et avec une riche carrière derrière lui, Michel Gombert devient le Monsieur Anticor en Mayenne. Avec un objectif clairement défini par l’association agréée par le ministère de la Justice et par la haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) : lutter contre la corruption et pour l’éthique en politique…

Grand Entretien avec Michel Gombert d’Anticor


Leglob-journal : Michel Gombert, vous venez d’être nommé par Anticor référent en Mayenne, qu’est ce que cela signifie ?

Michel Gombert : Très sincèrement, je pense qu’il existe des événements plus importants … Plus sérieusement, il y avait jusqu’à présent un seul département des Pays de la Loire qui était doté d’un référent : la Loire-Atlantique. Cela traduit la volonté de l’association d’approfondir son action, dans la continuité de ce qui a été fait ces dernières années. J’ai quand même été frappé par le fait que certains avocats n’avaient jamais entendu parler d’Anticor, ce qui interroge quand bien-même ils ne seraient pas pénalistes. Il y a 4000 adhérents au niveau national chez Anticor dont 20% sont actifs, les autres se contentant d’apporter leur soutien financier. Mon objectif est d’abord d’accroître substantiellement le nombre d’adhérents.

Leglob-journal : Quel est votre parcours qui vous a mené à devenir le correspondant mayennais d’Anticor?

Comme je l’ai dit à votre confrère Le Courrier de la Mayenne, je suis né en Mayenne avec les pieds dans la bouse, (n’y voyez pas un quelconque mépris!) à une époque où la moitié de la population travaillait dans l’agriculture et où le devenir d’un fils de paysan était ou de succéder à son père ou d’aller travailler à l’usine ou à la poste. J’ai eu cette chance de connaître l’école républicaine, celle qui récompense le mérite et que pour cette raison on s’emploie à massacrer aujourd’hui pour casser l’ascenseur social. J’étais bon élève mais sur les 35 qui figurant sur ma photo de CM1 (et tous savaient lire et écrire) quatre seulement sont allés en sixième dont le fils du médecin et celui du vétérinaire. J’ai donc passé sept ans au lycée d’Etat de garçons de Laval devenu Ambroise Paré. J’ai obtenu une licence en droit, puis un CAPES d’économie et j’ai enseigné onze ans dont six à Ambroise Paré. Puis j’ai passé le concours interne de l’ENA et j’ai quitté les bancs de l’école. Ce que je dis n’est pas une plaisanterie : un enseignant est quelqu’un qui n’a pas quitté les bancs de l’école. Ensuite, j’ai découvert la réalité sociale…

Leglob-journal : Vous avez fait l’ENA, cela veut dire que vous avez changé de camps?

Une première chose : l’ENA fait l’objet de critiques imbéciles de la part de gens qui rappellent “le con qui regarde le doigt qui montre la lune”. Vous connaissez la formule. L’ENA est une grande école et une institution républicaine où l’on n’entre pas par piston mais en raison de son mérite. C’est sans doute pour cela que certains voudraient la supprimer… J’ai une théorie toute personnelle selon laquelle la société produit périodiquement des canailles dont l’objectif est d’arriver au pouvoir et d’en tirer profit : l’ENA en fait partie mais il y en a d’autres. On peut être assistant parlementaire par exemple… Ni Alexandre Benalla, ni Jean-Vincent Placé n’ont fait l’ENA ce qui n’a pas empêché le second de devenir ministre et de donner des injonctions auxquelles on ne résiste pas, si vous voyez ce à quoi je fais allusion.

Mais pour répondre à votre question, je n’ai pas fait l’ENA pour entrer dans la haute administration car je ne suis pas obéissant ni courtisan. J’avais dans ma promotion Martin Hirsch, plus intelligent que moi mais qui, fils du professeur Hirsch, avait un réseau mais aussi un certain Bruno Guigue qui écrivait dans l’Idiot International des articles incendiaires et qui, je crois, a rejoint l’enseignement.

Dois-je vraiment en dire plus? Mon premier poste m’a donné la mesure de ce que peut être le service public : un ministre qui se reserve 18 milllions de francs sur un budget de 400 millions pour sa communication personnelle, dont le cabinet va compter jusqu’à 56 membres et où ces membres se distribuent chaque mois des enveloppes comme Monsieur Guéant a continué à le faire quand c’était passé de mode! A l’époque, cela ne coûtait pas deux ans de prison, ce qui montre que les progrès sont lents mais réels.

Leglob-journal : Existe-t-il une stratégie de déploiement d’Anticor en France?

Très franchement, je suis trop fraîchement dans les murs pour vous en parler. Anticor ne reçoit pas de subventions et a des moyens limités. Elle ne peut assurer son développement que sur la base d’actions emblématiques auxquelles les médias donnent un écho.

Et puis, n’oublions pas qu’Anticor ne fait pas tout : elle lutte contre la corruption sous toutes ses formes, de la prise illégale d’intérêt au délit de favoritisme mais, si un élu ruine sa commune, c’est aux électeurs de le sanctionner. S’ils ne le font pas , tant pis pour eux. Et ce serait d’ailleurs grave si la justice devait juger de la bonne ou mauvaise gestion des élus. Patrick Balkany a écopé de quelques années de prison mais les électeurs de Levallois l’ont élu pendant trente ans : la souveraineté appartient au peuple c’est inscrit dans la déclaration des droits de l’Homme et la constitution même si certains ont tendance à l’oublier.


Michel Gombert, Monsieur Anticor en Mayenne – Photos Michel Gombert

Leglob-journal : Anticor a des missions précises, quelles sont ses champs de compétences? Traquer les conflits d’intérêt, le favoritisme, le délit d’initié, à tout prix?

C’est cela, mais l’expérience des premières semaines montre à quel point ce n’est pas toujours évident pour les gens. J’ai découvert des milieux que je ne connaissais pas, des gens dont les vies ont été broyées par des institutions, mises en place par des personnes qui croyaient bien faire mais qui ont été détournées de leurs finalités. Ils sont révoltés, ce qui est humain. Encore faut-il pouvoir mettre en évidence le fait que les règles légales aient été contournées.

Un des moyens est l’accès aux documents administratifs qui est devenu un droit à valeur constitutionnelle. On peut réclamer la fourniture d’un appel d’offre et des délibérations qui ont conduit au choix d’un prestataire plutôt qu’un autre, mais si tricheur il y a, il ne faut pas trop compter sur lui pour vous aider…

leglob-journal : comment percevez-vous le département de la Mayenne par rapport aux préoccupations d’Anticor et qu’est-ce qui vous frappe concernant la classe politique et les représentants de l’Etat en Mayenne en matière de pratiques et de déontologie?

Vu de l’extérieur, la Mayenne c’est, version positive un agneau blanc et immaculé donc innocent, version négative « un pays de 700 000 vaches et 300 000 habitants » ( la formule vient d’un préfet de passage ) qui , malgré le TGV a toujours un train de retard.

Pour ce qui nous intéresse, je me plais à dire que si dans le sud l’omerta est une règle sociale inscrite en lettres d’or sur la cheminée, ici, elle fait partie de l’ADN social : depuis la chouannerie au moins, on se tait et on règle ses affaires ensemble. Cela a un côté positif : la solidarité des entreprises qui explique que la Mayenne reste le département le moins désindustrialisé de l’ouest, mais aussi un côté négatif : pour faire des affaires, on peut prendre ses distances avec la légalité et à ce titre chacun a intérêt à se taire. Au besoin, un licenciement ou une mise à l’écart rappellera la règle : un personnage influent du département aurait dit : « La Mayenne, c’est la Corse sans les morts« .

J’étais tout juste nommé référent qu’un signalement a été fait à Anticor. J’ai joint une des personnes qui était fondée à se considérer comme victime. Elle m’a confirmé les faits mais affirmé aussi qu’elle s’arrêterait là car ses associés étaient subventionnés par une grande collectivité. Faut-il rappeler qu’une situation où le plus gros cabinet d’avocat avait à sa tête le sénateur-maire de Laval et le président du conseil départemental c’est, quand même, le cumul des affaires et des mandats!!!

Le premier, avant d’être touché par l’affaire que l’on sait – et qui ne relève pas d’Anticor – a déclaré dans une interview être heureux de travailler à Paris et d’échapper ainsi aux risques de conflit d’intérêts. Interrogé par le média sur ce qu’en pensait son confrère avocat, il a répondu : « Vous n’avez qu’à lui poser la question » : No comment !

Leglob-journal : Vous avez travaillé pour le Département, on voit dans votre CV que certaines de vos fonctions ont été remplis en Mayenne, vous serez complément incorruptible ?

J’imagine que votre question suppose qu’il y ait des corrupteurs… (sourire) Au demeurant, ceux que j’ai croisés sont pour la plupart à la retraite, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne restent pas actifs, ni non plus qu’ils ont été ou sont corrompus. Vous savez sans doute qu’en droit pénal, il existe une prescription relativement courte en matière de délits. Mais, je vous rassure : ceux qui me connaissent savent que toute tentative serait vaine!

Leglob-journal : Est-ce que vous avez déjà à l’instruction un premier dossier en Mayenne ?

Nous avons eu des signalements. Il convient d’abord de vérifier les faits et surtout qu’ils tombent dans le champ de compétence d’Anticor. Savoir si on a épandu des boues toxiques relève de la police de l’environnement. Anticor se préoccupe seulement de savoir dans quel cadre juridique l’opération a pu être conduite, si les règles relatives aux marchés publics n’ont pas été ignorées ou contournées, si le contrôle de légalité a bien été observé, si le maire en charge de la police de la salubrité a fait son travail, etc. Il faut être vigilant : quand des gens estiment être victimes, ils perdent une partie de leur capacité de jugement et accusent à tort et à travers… Et je pense que notre mission ne va pas être aisée car si Anticor n’est pas facile à intimider, ceux qui détiennent les informations ont souvent plus à perdre à parler qu’à se taire…

Leglob-journal : Quelles sont, selon vous, les grandes réussites d’Anticor ces dernières années, au nom de la démocratie ?

Je crois que c’est l’Affaire Ferrand car, sans Anticor, Richard Ferrand ne serait pas aujourd’hui mis en examen, ce qui ne veut pas dire qu’il soit coupable. Je rappelle que le procureur de Brest avait refusé de poursuivre et c’est parce qu’Anticor a la possibilité de se constituer partie civile et qu’un juge a été nommé que l’affaire a pu être instruite.

N’oublions pas que la Cour européenne considère que le parquet n’est pas, en France, indépendant du pouvoir politique, ce qui devrait interpeller sur le fonctionnement démocratique de notre pays, y compris en Mayenne.

Entre les nominations de procureurs sur des bases purement politiques et ce qui a constitué le “mur des cons”, nous ne sommes pas nécessairement rassurés et c’est une bonne chose que des associations comme Anticor puissent justement servir d’anticorps aux menaces qui pèsent sur une justice juste et dépouillée de toute dépendance.

Contact : gl53@anticor.org


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Ils ont commenté cet article :

  1. Bienvenu Monsieur Gombert,
    belle mission de « sens moral », nous en avons besoin.
    Bon courage car cela sans sera doute pas très facile de dénouer les « nœuds gordiens » locaux (omerta …)

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