Laval-Le Mans : juste un simple match de football… Par E. J. Folliard

Samedi 6 avril 2019, ils seront des milliers à se presser dans le vieux stade Francis Le Basser pour assister au derby du Maine entre le Stade Lavallois et son ambitieux voisin du Mans FC. Ce duel entre les deux grandes villes de cette ancienne province française, fleure bon les derbys d’antan où, le temps d’une saison sportive, l’unique enjeu était bien souvent une hypothétique suprématie locale. Il y aura les chants des supporters, les drapeaux, les saucisses et les frites de la mi-temps, toutes ces choses qui font de ces matchs une fête populaire et un moment d’identification au territoire sur lequel chacun vit et travaille. Mais derrière ce folklore, derrière ce match, qui après tout n’est qu’une partie de football, se jouera certainement un peu de l’avenir de notre département et de sa ville centre.

Bien plus qu’un simple derby…

Par E. J. Folliard


Tout aussi symbolique qu’il soit, cet affrontement sur carré vert, ne sera en réalité qu’un nouvel épisode d’une bataille que se livrent les villes moyennes entre elles pour exister et tenter de survivre à l’ombre des métropoles. Chaque territoire, en effet, doit maintenant impérativement, se forger une image, des marqueurs d’attractivités comme disent les communicants pour se distinguer, se sublimer, attirer et enrayer le déclin si souvent annoncé.

Chaque ville , chaque département doit être une marque qu’il faut vendre comme un « territoire d’exception, révélateur de talents, compétitif et solidaire », à coup de campagne de publicité dans le métro parisien ou de shows à l’américaine en frisant souvent l’indigestion ou le ridicule. Comme le « projet d’attractivité pour la Mayenne de demain » et son iconoclaste marque M comme Mayenne …

Le stade Francis Le Basser avant l’effervescence du Derby – © leglob-journal

Pendant longtemps, loin des « approches bottum- up » , des « LABs » ou des «espaces de co-working », des cabinets de marketing qui font fantasmer nos élus du conseil départemental et leurs amis du Medef, l’un des principaux vecteurs d’attractivités de Laval et du département était son vieux club de football centenaire. En défiant l’Europe et en faisant rêver la France des années 70-80 avec son maillot Tango, il était simplement et humblement l’image de la Mayenne et de ses habitants ; un département rural, fiers de ce qu’il est et des valeurs qui sont les siennes. Ce pays de marches coincé entre la Bretagne, la Normandie et l’Anjou, se découvrait une identité et un avenir à travers le ballon rond.

Une tunique Tango flétrie

Mais le temps est passé, les modes aussi, et la réalité est devenue, à Laval, virtuelle et uniquement virtuelle… Le Stade Lavallois est à présent le symbole d’une époque révolue qui ne correspond plus à ce que l’on veut pour une ville et un département. Il faut maintenant du high-tech qui parle à Shanghai ou à Los Angeles, des Espaces Mayenne et rien d’autres… Le développement ne passe plus désormais par le vieux Stade Francis Le Basser et le Stade Lavallois.

Alors comme pour ses bateaux lavoirs, symboles eux-aussi d’une époque révolue, Laval a patiemment et inconsciemment abandonné son équipe de football à son triste sort. De renoncements en mesquineries, d’absence de projet en gestion calamiteuse, la tunique tango s’est flétrie – au point bientôt de disparaitre du paysage footballistique français.

A vrai dire, ce triste constat n’émeut pas grand monde et c’est compréhensible. Il y a, en effet, bien d’autres priorités que ce satané football qui depuis plus de cent ans occupe une place bien trop importante aux yeux de certains. Il vaut mieux « dépenser l’argent ailleurs, soutenir d’autres sports qui eux le méritent », « construire des écoles et des collèges au lieu de stade de football » et surtout « investir dans l’innovation, le futur ». Tous ces poncifs creux semblent portant ignorer une réalité tout autre.

Le football, aussi anecdotique et futil qu’il soit, est devenu comme beaucoup d’activités le miroir sans complaisance de cette fracture territoriale qui affaiblit chaque jour notre pays. Cette fracture analysée par le géographe Christophe Guilluy dans sa France Périphérique ou décrite par l’écrivain Sylvain Tesson dans son livre Sur les chemins noirs qui passent d’ailleurs par la Mayenne…

Le déclin du foot avant celui des territoires

Pour s’en convaincre nul besoin d’analyses ou de cartes du commissariat général à l’égalité des territoires ; il suffira juste de chercher dans ses souvenirs d’enfance et de feuilleter les albums Panini aux vignettes jaunis. On y trouvera encore fièrement au firmament du football français des villes comme Laval, Sochaux, Auxerre ou Sedan et même en Division 2, des villes comme Gueugnon, Louhans-Cuiseaux ou Nœux-les-Mines, symboles du passé industriel de notre pays.

Le déclin du football dans ces villes a précédé souvent le déclin de ces territoires et dessiné la France que nous connaissons : celle à deux vitesses, celle des déserts médicaux, des centres-villes abandonnés, des zones commerciales tentaculaires, celle de la fermeture des services publics et des écoles… et des ronds-points occupés.

Le football professionnel est devenu au fil du temps la chasse gardée des métropoles. L’argent coule à flot sur une Ligue 1 bodybuildée aux droits télévisuels mais oublie de ruisseler sur ce qui reste encore du football des territoires. Dans ce monde, la solidarité n’est pas une valeur, juste un élément de langage. Alors pour ces clubs, ces villes dites « petites ou moyennes », ils ne restent plus qu’à glisser progressivement dans le camp des perdants de ce football mondialisé et entrainer dans leur chute ce qui reste de fierté de ces territoires oubliés de notre République. Ils n’intéressent plus personne même pas leur propre milieu qui rêve sur les clubs anglais ou espagnols.

Entre eux, c’est la bataille des sans-grades, ceux qui espèrent un jour revoir la lumière au détour d’une bonne saison ou d’un rachat par un investisseur sulfureux. Il n’y aura pas de révolte contre les puissants et ils accepteront sans broncher les miettes concédées par la ligue de football professionnel au football de troisième zone. Ils ne seront jamais les Gilets jaunes du football car la peur les paralyse. Chaque journée de championnat, ils tenteront désespérément, comme Laval et Le Mans, de s’extraire coûte que coûte de ce « championnat des sous-préfectures et des banlieues », comme on le qualifie parfois, en croyant encore être maître de leur destin.

Sentiment diffus de recul

Une victoire du Stade Lavallois contre l’ambitieux club sarthois sera saluée à coup sûr par nos élus-twitter avec leurs hashtags triomphant : #attractivité #Mayenne. Ils oublieront, l’espace d’une coupe de champagne, que depuis longtemps dans ce stade vétuste, ils ont collectivement abandonné une partie de leur avenir en refusant tout débat et projet autour de ce club. Un jour peut-être comprendront-ils, comme beaucoup à Laval, que lorsque le football professionnel aura définitivement quitté la ville, il n’y aura pas plus de clubs sportifs, pas plus d’école, de postes ou de médecins mais juste un sentiment diffus de recul et de déclassement.

Alors peut-être se souviendront-ils des occasions ratées et de ce match de football à Le Basser, ce samedi 6 avril 2019 ; juste d’un match de football, peut-être le dernier, pour encore espérer que Laval et la Mayenne aient encore un avenir. Il y aura donc dans de ce derby, plus qu’un match entre deux équipes voisines. Bien plus. Une lutte entre deux villes pour exister à travers le football.


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Ils ont commenté cet article :

  1. Bon article, un peu anxiogène mais bien fondé.
    On ne va pas jouer à « la poule et l’œuf », je ne sais pas si la disparition de l’élite du football (ou du moins du monde Pro, là je crois que cela suffira !) précède ou suit le déclin « démographico-économico-etc » … décrit ici ; mais ce qui est sûr c’est qu’ils s’accompagnent !

  2. «…ils tenteront désespérément, comme Laval et Le Mans, de s’extraire coûte que coûte de ce « championnat des sous-préfectures et des banlieues » »
    C’est bien embêtant, ça, pour deux villes de préfecture …

    1. On peut y rajouter Rodez qui montera et Tours, mais en majorité c’est la réalité du national. C’est bien embêtant.

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