« Le cauchemar le plus lourd de ma vie » – Par Jean-Luc Bansard

« Se taire ou Parler » sera le titre d’une des deux tables rondes – avec des professionnels de l’enfance en danger – qui auront lieu le Samedi 16 novembre au Petit Théâtre, 8 rue Jean Macé à Laval. Des prises de paroles de spécialistes et d’experts en marge de la création du spectacle intitulé « La République des enfants du Dr Korczak ». Jean-Luc Bansard a choisi d’interpréter sur scène le rôle de ce «pédiatre polonais qui s’est illustré pour défendre l’enfance en danger ». Pourquoi ce choix ? Il nous l’explique – Témoignage.

Par Jean-Luc Bansard 


Victime dans mon enfance d’un pédophile, je décide d’en parler au théâtre… Voilà pourquoi j’ai choisi de jouer sur la scène le rôle de Janusz Korczak, ce pédiatre polonais qui – à Varsovie entre 1912 à 1942 – a voué sa vie à défendre l’enfance en danger. 

Janusz Korczak, de  son vrai nom Henryk Goldzmit est pédiatre dans un hôpital. Il écrit aussi des livres pour enfant qu’il signe du pseudonyme Janusz Korczak. Sa renommée d’écrivain fait que le docteur Goldzmit devient vite le Docteur Korczak.

Il quitte l’hôpital de Varsovie où il était pédiatre pour prendre la direction de l’orphelinat qu’il créé avec une éducatrice Madame Stefania Wilzinska qui deviendra son bras droit pour toute l’aventure de cet orphelinat jusqu’à sa destruction en 1942 par les nazis. En tant que médecin, il vit trois guerres comme médecin militaire, deux sous l’uniforme russe (Varsovie est russe) puis polonais après l’indépendance. Durant 1914/1918, sur le front ukrainien, il écrit le soir son texte majeur intitulé Comment aimer un enfant  où il développe toutes ses idées sur la pédagogie pour responsabiliser les enfants, les respecter et les aider à grandir en tant que personne part entière, dès le plus jeune âge, sans les considérer uniquement comme des « adultes en devenir » qu’il faut remplir comme un récipient jusqu’à leur majorité.

Dans son orphelinat, il va mettre en pratique ses idées : un tribunal des enfants où les enfants sont jugés par d’autres enfants de leur âge, un Parlement des enfants où sont prises toutes les décisions qui gèrent la vie quotidienne de la Maison des orphelins, un journal écrit par et pour les enfants La petite revue qui tire à des milliers d’exemplaires et est diffusée à travers toute la Pologne avec des enfants correspondants dans toute les villes. Ces institutions novatrices, coopération, autogestion du quotidien, parlement tribunal, journal, fondent ce que Korczak a appelé La République des enfants

Le 30ème anniversaire de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant pourrait seul expliquer le choix de rejouer sur scène la vie de l’initiateur de la première définition internationale des Droits de l’enfant, Janusz Korczak. Mais il y a une raison personnelle plus profonde :  j’ai été moi-même un enfant en danger qui n’a jamais été protégé des actes pédophiles que j’ai subi de la part du surveillant général du Collège Jules Ferry de Mayenne entre 1964 et 1967.

J’ai 12 ans. J’entre au Cours Complémentaire de Mayenne

Cours Complémentaire de Mayenne. Futur Collège d’Enseignement Général, le CEG Jules Ferry. Le surveillant général de l’internat s’appelle Henri Saladin. Il est « pied noir ». Je ne savais pas ce que cela voulait dire à l’époque. Il porte de grosses lunettes ou plutôt des lunettes aux verres très épais, ce qui lui dessine des yeux vitreux.

Sa peau est pâle, bronzée mais pâle. Il a les doigts moites. Les mains moites. Ses mains sont un cauchemar. Ce sont ces mains qui sont entrées, de nombreuses nuits … sous les draps, dans mon pyjama, pour caresser mon pénis… Paralysé… Je n’ai pas d’autres mots.  Je suis paralysé ! Comment se rebeller contre … Contre un homme peut-être d’une trentaine d’année ou plus…

Il respire… il respire le dégoût… On n’a pas envie d’être près de lui. (…) Il a toujours prétendu qu’il avait de l’affection pour moi, qu’il me protégeait, qu’il s’occupait de moi, qu’il ferait de moi un bon élément dans cet internat. J’étais sous influence totalement. Je n’ai jamais pu en parler à quiconque. Je … (…) je n’ai pas pu, je n’ai pas pu en parler avant très longtemps…

Face à cette agression sexuelle répétée silencieusement et nuitamment durant quatre ans, l’enfant que j’étais n’a trouvé dans la société aucune porte de secours pour en sortir. Personne à qui en parler… 

A qui d’ailleurs? Impossible d’en parler à ma famille, il m’habitait trop de culpabilité, de honte… et puis qui me croirait… se taire était mon seul salut. Et épargner aussi mes parents, c’était pour moi indispensable. En parler à mes quatres frères qui ont vécu tous le même internat m’exposait à l’idée douloureuse d’apprendre peut-être qu’ils ont subi les mêmes violences. J’en avais peur. Se taire.

2019 : le courage de porter plainte

En avril 2019, j’ose enfin déposé plainte à la police nationale. Madame le Procureur « classe le dossier » au nom de ce principe inique appelé « prescription ».  Dont acte. Je me retrouve seul face à moi-même. Je sollicite l’aide de l’ADAVIP 53. J’y rencontre juriste et psychologue. Juridiquement, rien à faire. Cependant, je découvre la justice restaurative, venue du Québec, qui a pour but de permettre à des victimes de trouver des groupes de paroles. Il n’y en a pas dans l’ouest de la France, seulement au sud-ouest et dans le nord. Il ne me reste que les entretiens psychologiques qui me permettent de revisiter calmement cette douloureuse période qu’a été mon enfance.

Mon enquête de cet été 2019, fort de mon dépôt de plainte, m’a permis d’avoir le courage d’aller chercher et de recueillir des témoignages d’enseignants de l’époque dans le même collège qui m’ont assuré que des plaintes plutôt discrètes auprès du directeur de l’établissement avaient été portées contre ce surveillant. Il aurait alors été muté, j’imagine « pour ne pas faire de vagues ».  Mais j’avais quitté le collège. Il n’a donc jamais été inquiété. 

Alors j’ai décidé, 55 ans après, de devenir par l’art théâtral, l’avocat poétique de cet enfant meurtri, paralysé, terrorisé, taiseux que j’étais à mon adolescence. Et de tous les enfants qui ont vécu un tel cauchemar. Il est de lourdes pierres que l’on traîne comme des boulets de bagnard. Celui que je confie aujourd’hui est sans doute le cauchemar le plus lourd de ma vie. Si je peux en parler aujourd’hui, c’est curieusement par l’entremise d’un cancer qui me ronge depuis deux ans. 

« Se taire ou parler » devient MA question

Le raton-rongeur – c’est ainsi que j’appelle dans mon journal de bord mon cancer de stade intermédiaire. Après une opération radicale sensé l’éradiquer, il se développe par vague lentement. Je tente de ralentir sa progression en allant en Inde suivre les soins de la médecine ayurvédique. Je l’espère stabilisé. Il m’intéresse déjà moins que le cauchemar de mon enfance sur lequel je me concentre en devenant l’avocat poétique de l’enfance en danger.

À l’annonce en mai 2018 par les médecins d’une espérance de vie raccourcie de cinq à sept ans, le souvenir/cauchemar enfoui est remonté à la surface et la parole s’est déliée. « Essayons d’être heureux, ne serait-ce que pour montrer l’exemple! » a écrit Jacques Prévert.

Fin janvier 2019, le raton-rongeur vit sa vie. Il m’intéresse désormais moins que le petit Léon que j’étais en 1963 et le poids de son cauchemar de soumission et d’emprise de « son pédophile » qu’il traîne comme une ombre invisible… « Se taire ou parler » devient MA question. Pourquoi n’ai-je pas pu parler des violations de mon intimité que j’ai subies? Pourquoi? Mon appareil génital, abusé tant de fois ces nuits d’enfance par un vicieux, a-t-il tant mâché, mâché et remâché honteusement cette question qu’il se rappelle à moi par un cancer?

Le voyage dans le rétroviseur commence alors. Je revois mes premières années professionnelles d’instituteur public et ma rencontre et mon engagement avec le mouvement de Célestin Freinet pour une pédagogie active où l’enfant prend la parole, choisit son chemin pour apprendre à son rythme, apprend les responsabilités coopératives, connait la joie de s’exprimer devant les autres. L’école moderne de Freinet donne aux enfants la parole par le texte libre, par l’imprimerie. Après avoir vécu l’effort humain du chaudronnier au chantier naval de Saint Nazaire, puis celui de l’électricien dans deux usines à Nantes, je redeviens instituteur. Là, j’installe dans ma classe une vraie imprimerie rachetée à un imprimeur partant en retraite pour éditer le journal des enfants, l’échange… 

« Apprendre à PARLER et ne pas se taire! » Et voilà que je découvre ce médecin pédiatre polonais, écrivain, et pédagogue. C’est l’occasion pour moi de reprendre ces idées de les faire connaître par l’outil artisanal du théâtre. Je deviens ainsi l’avocat poétique du petit Léon meurtri si profondément et de la petite Emmanuelle, violée par son oncle ; de l’enfant Alice Simbi mutilée sexuellement et violée par deux mariages forcés, de Solange, violée à 15 ans par son entraîneur de basket-ball, de Jeannette, droguée puis violée, de l’enfant Aminata mariée de force, violée et battue par un vieil homme. Et de tant d’autres…

Coup double! Voilà j’ai trouvé « une» réponse à ce diable de cancer et à ce pédophile impuni qui m’habitait jusque-là comme un morceau de verre diabolique que la Reine des Neiges d’Andersen aurait planté dans mon cœur : promouvoir par le théâtre artisanal les idées du Respect de l’enfant et des Droits que la société doit lui accorder parce que « l’Enfant est une personne à part entière, dès le plus jeune âge et pas seulement un adulte en devenir ».


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Ils ont commenté cet article :

  1. Quelle émotion !
    Bravo Jean Luc pour tes mots forts et si utiles, qui décrivent le pire, l’odieux, l’injuste… et aussi pour ces autres mots si beaux, qui désignent les moyens que tu choisis pour dépasser cela, par la parole, par l’engagement artistique. Merci pour ce témoignage simplement humain, pour tes combats pour le théâtre populaire et pour que cesse l’oppression du peuple palestinien.
    Prends soin de toi et résiste encore, encore… Salut et fraternité !

  2. En écho à ce témoignage si fort : le silence ne profite qu’à l’auteur des faits. Il faut toujours parler. Et pourtant, c’est si difficile.

    1. Je suis très touchée, Jean Luc, par ton histoire, cette histoire que tu as si longtemps gardée secrète. Ton joli sourire et ta gentillesse cachaient bien des souffrances!
      Je me souviens d’un stage d’art-thérapie animé par un de mes amis de Limoges auquel tu avais participé. j’avais grandement apprécié ton ouverture aux autres, ta spontanéité… C’est cela que tu donnais à voir et je trouve que c’est une force qui t’a permis de vivre, malgré tout, au meilleur niveau de toi même. C’est en tout cas ce que je ressens lorsque je passe en Mayenne et que mes amis me parlent de tes projets tellement humains et généreux!
      Maintenant que tu as enfin pu dire les choses et commencé à te libérer de ce poids du passé, je te souhaite de dépasser l’horreur que tu évoques grâce aux projets artistiques que tu vas pouvoir développer et qui auront forcément un écho auprès du public..Tu sais de quoi tu parles!
      Je te souhaite à présent d’accueillir chaque instant de vie comme s’il était neuf, non pas pour occulter le passé, il fait partie de ta vie, mais pour regarder cette vie dans l’instant, sans rajouter de peine à l’ épreuve! Je te souhaite le meilleur à présent!
      Chaleureusement je t’embrasse.
      Marie- Joëlle

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