Les irlandais et la f[r]acture du Brexit – Par Pierre Jean Rochart

Retrait, négociations, accord impossible, Brexit dur, Theresa May, Boris Johnson, démission en série, discours de la Reine et triste feuilleton qui pourrait trouver une issue. Le dossier qui stagne sur la table de l’Europe depuis le référendum de Juin 2016 qui a autorisé la Grande-Bretagne à sortir de l’Union européenne, n’en fini pas en terme de rebondissements… Pierre-Jean Rochart rentre d’Irlande.

L’irlandais veut rester européen

Par Pierre-Jean Rochart


« On n’en veut plus, qu’ils se débrouillent!», c’est ce que clamait Fiona, une amie de dublin, la semaine dernière, lors de mon séjour en Irlande. Les Irlandais sont harassés d’avoir eu à réclamer leur autonomie, aux britanniques, depuis longtemps. Oublié Oliver Cromwell et les lois pénales contre les catholiques, oublié 1916 et le fiasco de l’attaque de la Grande Poste et des seize points stratégiques à Dublin ?

Ce n’est qu’au prix de progrès au pas à pas que l’indépendance a été acquise. Elle s’est mise en place par la partition de l’Irlande amputée de six comtés en Ulster en décembre 1921, et par la proclamation de la République le 18 avril 1949. L’indépendance a été possible par l’adhésion à la CEE, ce fut le 9 ème état à rejoindre la Communauté économique européenne le 1er janvier 1973.

Voilà pourquoi les irlandais observent le Brexit avec un brin d’indifférence. Ils ont prouvé ne pas avoir besoin de la tutelle britannique pour gérer leurs affaires, mettant en pratique le slogan Sinn Fein ( traduisez :« Nous-mêmes » ) et partant de là acquérir une identité singulière et une autonomie dans la gestion de leurs affaires. Ainsi le « Tigre celtique » a connu une période de croissance de 6,8 % entre 1990 et 2001. Des sociétés comme Dell, Microsoft, Intell, Gateway se sont installées en Eirin. Même si l’on doit reconnaître que le faible taux d’imposition sur les sociétés 12,5 % et les faibles taxes sur les salaires ont facilité la croissance économique.

Il y a plus de moutons que d’êtres humains sur le sol irlandais – © leglob-journal

Le résultat est que l’endettement du pays a connu une forte baisse permettant par là-même une relance de la consommation et par conséquent un chômage passant de 18 % à 4,2 % entre 1980 et 2005. Pour avoir vu les autoroutes entre Dublin, Cork, Galway, Athlone, j’ai pensé que ce pays en 40 ans avait su se mettre dans le tempo du monde. Mais là ne s’arrête pas le progrès, des ports de commerce comme Dublin, Cork, Galway, Rooslare sont parés pour le Brexit. La compagnie maritime française Britanny Ferries fait actuellement des tests grandeur nature pour éviter les bugs routiers des camions anglais à leur arrivée en France. Faut-il parler ensuite du port de Kyllibegs où pas moins de 40 chalutiers de haute mer approvisionnent l’ île et exportent leur capture ?

Le tableau ne serait pas complet si je ne parlais pas du tourisme florissant sur les sites historiques, par les visites d’étrangers en particulier de leurs cousins américains. Au fond, les gens de Dublin et de toute la république n’appréhendent pas le 31 octobre : ils sont prêts. J’ai senti l’irlandais comme un « homme tranquille »

Le 1er novembre, qu’en sera-t-il de « l’accord du vendredi saint » ?

Survenu le 10 avril 1998 pour mettre fin au conflit entre catholiques et protestants. Il était accompagné de discriminations réciproques. Cet accord mettait dans le même panier les Irlandais du nord en créant en Ulster une assemblée locale élue à la proportionnelle, un conseil des ministres, un conseil nord-sud entre la République et les six comtés du nord. Et pour chaque citoyen du nord la possibilité d’être identifié comme irlandais ou britannique ou les deux.

La croix celtique mélange du symbole chrétien © leglob-journal

Même si cet accord n’est que la suite des précédents (1973 et 1985), la surprise vint du résultat du référendum. Le « oui » l’a emporté avec 74 % au nord et 94 % au sud. Malgré deux attentats survenus en 1999 et 2009, l’équilibre, depuis 30 ans, a été trouvé entre des partis allant du DUP à l’IRA provisoire, du Sin Fein au Parti Unioniste d’Ulster. C’est grâce à l’élection à la proportionnelle. De plus un gouvernement, décentralisé par rapport à Londres, siège et décide sur nombre de compétences comme l’éducation, l’agriculture, ou le développement économique.

Le danger pourrait venir en forçant les partis à s’entendre, de les pousser vers la bipolarisation et l’instauration de minorités de blocage. La troisième voix ne viendrait-elle pas du Parti de l’Alliance en Irlande du Nord, parti non confessionnel.

« Le 10 Downing Street ne semble pas vouloir fléchir »

Une certaine morosité règne en Irlande du Nord. Le 10 Downing Street ne semble pas vouloir fléchir et s’orientait vers une sortie sans accord. Allons-nous revoir une frontière physique empêchant le passage des personnes qui, du nord au sud et du sud au nord, vont travailler quotidiennement chez leurs voisins? Allons-nous voir des files de camions bloqués des heures à Strabane (une ancienne ville frontière) pour des raisons de contrôles frontaliers? Allons nous voir les écoles catholiques et protestantes vanter leurs différences et leurs mérites comme déjà sur des panneaux publicitaires et rallumer le feu confessionnel ? Allons nous voir les quartiers de Derry créer des checkpoints et rétablir le couvre feu ? Et sans mettre la pression, la maison mère de la bière Guinness située à Londres depuis 1932 ne serait-elle pas mieux à Dublin ?

Le vent a tourné. Un accord a été trouvé le 16 Octobre 2019 entre Londres et Bruxelles. Reste à le voter au parlement britannique, ce qui n’est pas gagné faute pour le Premier ministre de disposer d’une réelle majorité.

Quoiqu’il en soit, au nord comme au sud, l’irlandais veut rester dans l’Europe. Rappelez-vous lors du référendum du 23 juin 2016, les Nord-Irlandais ont voté pour le maintien dans l’UE à 55,8 %. Un résultat que Boris Johnson ferait bien de méditer.


Photo de Une © leglob-journal – « La boisson nationale typiquement irlandaise. Elle se prend en pinte qui mesure 0.568 l. Prendre une demie-pinte est presque mal vu nous dit Pierre-Jean Rochart qui nous met en garde : Attention à la légende : en Irlande, on prend un whiskey pour allumer le feu et une bière pour l’éteindre« …


Soutenez le projet Leglob-journal : faites un don

Commenter cet article