Les métiers de la culture : le silence des maîtres – Par Stéphane Malraux

En cette période de pandémie de nombreux secteurs professionnels mayennais, comme partout où sévit le Covid-19, sont touchés par le chômage partiel voire total. C’est le cas notamment pour la restauration, les commerces de proximité, les associations et les activités culturelles et sportives. « Arrêtons-nous, nous propose l’auteur de cet article, sur une macro observation d’un secteur qui est plutôt riche et innovant sur le département de la Mayenne : les métiers de la culture. »

Par Stéphane Malraux


De nombreux festivals comme le Festival de Cannes, Les Vielles Charrues, le Festival d’Avignon et plus proche de nous, le Festival des 3 éléphants, Les Foins de la Rue, viennent ou sont en passe d’annoncer leurs annulations pour cette saison estivale 2020. Tous les théâtres et saisons culturelles du département sont à l’arrêt et tous les spectacles prévus sont annulés ou au mieux reportés si cela reste possible pour la saison 2020-2021. Conséquence pour ce technicien, spécialiste du son qui travaille sur les festivals du département de la Mayenne et les saisons culturelles, « J’ai perdu quatre mois de travail, essentiel à mon régime d’intermittent du spectacle », dit-il avec un sentiment de regret appuyé. Il y a en Mayenne « 850 établissements culturels marchands » selon l’Insee

Cet arrêt non momentané va avoir un impact irréversible sur le secteur culturel car les artistes et techniciens du spectacle sont dans des situations dramatiques, et les perspectives de continuer leurs métiers au cours des six prochains mois vont rester impossible.

Il faut savoir que les 200 000 intermittents du spectacle de France sont soumis à une discontinuité salariale due à la spécificité de leur métier. Ils bénéficient d’un régime de l’assurance-chômage, auquel employeurs et salariés cotisent, et que ces derniers touchent lorsqu’ils sont dans une période de non-emploi. Mais ce régime est individualisé et limité dans le temps et ce revenu vient en complément des contrats qu’ils effectuent avec leurs employeurs. Dans ce contexte sanitaire spécifique, nombre d’entre eux vont s’enfoncer dans une période de précarité qui ne leur permettra plus d’assister techniquement les saisons culturelles, de créer des spectacles, des concerts, d’accompagner et former les jeunes Mayennais dans leurs activités artistiques et culturelles.


Crise et dis-continuité


La Direction régionale des affaires culturelles (Drac) des Pays de la Loire, la Région Pays de Loire et certaines collectivités ont émis des gestes forts en direction des producteurs de spectacles en sanctuarisant les subventions de fonctionnement et les conventions pour venir en aide aux salariés du spectacle que sont les artistes et les techniciens.

Par exemple, au cours du mois de mars la Drac instruisait toujours les contrats locaux d’éducation artistique pour 2021 avec plusieurs compagnies du département et préconisait aux collectivités la continuité des paiements des conventions en cours avec les artistes. La Région instruisait toujours, elle aussi, les dossiers de subvention de fonctionnement et de création pour le spectacle vivant avec un soin apporté à la rapidité des paiements. Et de nombreuses communautés de communes et d’agglomérations et d’associations de la Mayenne, à part quelques exceptions, ont assuré le versement des heures d’éducation artistique et culturelle et les heures d’enseignement artistique, « même si je ne pourrais bénéficier que de ¾ de mes heures qui étaient planifiées jusqu’à fin juin » regrettait ce technicien intermittent du spectacle employé dans un conservatoire de la Mayenne.

Mais pourtant, nous observons que les directeurs (-trices) de théâtres, de festivals et responsables de programmation des territoires mayennais ainsi que Mayenne Culture font preuve d’un silence assourdissant concernant ce phénomène mortifère qui se met en place. Aucune tribune individuelle et collective des responsables de programmation n’est apparue sur les supports médiatiques qui leurs sont ouverts ! Aucun mot sur les sites internet des saisons n’en fait allusion ! Sur son site internet « Le quiz du Théâtre de Laval est intéressant » s’amuse un musicien...


Capture écran de l’entête de la page Facebook du Théâtre de Laval

Où sont-ils ? Le télétravail a-t-il provoqué l’endormissement et l’inaction? Leur engagement reste-t-il emprisonné sur leurs réseaux sociaux ? Cette caste ne se sent-elle donc pas concernée viscéralement, intellectuellement, philosophiquement par ce phénomène ? Estiment-ils que le public, les citoyens, ne se sentent pas concernés par les enjeux qui régissent la culture ?

Prennent-ils conscience collectivement que leurs paroles pourraient rassurer un peu les artistes et les techniciens qu’ils côtoyaient chaque jour jusqu’à maintenant ? Un artiste, un technicien du spectacle n’est-il seulement qu’un prestataire de service pris dans la tourmente ? Sont-ils trop nombreux ?Selon nos informations, aucune structure n’avait pris encore contact avec les artistes et techniciens du département de la Mayenne pour évaluer la situation ou même apporter un soutien moral. L’agence culturelle Mayenne culture s’est contentée de demander un bilan circonstancié de l’impact de l’épidémie aux entreprises culturelles. « Nous avons reçu un e-mail de Mayenne Culture fin avril, pour qu’on les informe de l’impact du COVID sur notre structure » nous a rapporté un directeur artistique.

Il est à craindre que ce silence affaiblisse le contrat de confiance dans le secteur culturel et qu’il fasse naître un sentiment d’isolement chez les intermittents du spectacle. Que restera-t-il du circuit culturel équitable et solidaire prôné par le Festival du Chaînon Manquant ?

Le mépris des maîtres laissera-t-il des marques indélébiles ? « Le covid 19 s’attaque à nos organes vitaux. Les poumons! Notre difficulté pour trouver notre souffle reste difficile dans cette période de nécrose ! Mais L’Armée du vent possède toujours en son sein les soldats de la pensée. Nous ne pouvons plus consommer mais il est toujours possible de penser, d’écouter et d’observer! » écrivait Wajdi Mouawad, auteur-directeur du Théâtre de la Colline-Paris.


J’adhère – Je fais un don

Ils ont commenté cet article :

  1. Stéphane Malraux,

    « Lettre à une inconnue » écrivait Zweig. Vous serez le mien le temps de cette lettre.
    Il m’a semblé nécessaire de vous répondre tant je ne me reconnais pas dans vos propos. En d’autres temps peut-être serais- je restée silencieuse mais la gravité de la période que nous traversons donne une gravité à la désinformation ou à la mauvaise foi dont vous faites preuve dans votre article. Ne nous trompons pas de colère Stéphane Malraux ! Je suis directrice d’une compagnie de Théâtre lavalloise et très au fait de la réactivité immédiate de toutes les collectivités nationales, régionales, départementales et locales pour que les intermittents puissent survivre à cet arrêt brutal de l’activité. Je peux dire la même chose concernant les Théâtres ( y compris celui de Laval ) qui a immédiatement honoré les contrats de cessions en cas d’annulation, reporté les spectacles pour lesquels c’était possible tout en maintenant le remboursement total des spectateurs. Jusqu’à l’État dernièrement qui protège les plus fragiles des intermittents en proposant cette année blanche… Contrairement à vous, en tant qu’artiste et intermittente, je ne me suis jamais autant sentie, considérée, protégée et privilégiée. J’ajouterais que l’efficacité avec laquelle, les décisions, les aides ont été mises en place suppose qu’une solidarité et une énergie ont été déployées durant les longues journées de télé-travail que vous semblez mépriser dans votre article. Vous me faites l’effet d’un enfant qui, mis à l’abri des flammes, réclamerait des pompiers un peu d’attention, en attendant la fin de l’incendie.
    Le monde s’écroule Stéphane Malraux ! On n’a pas su accompagner la mort. Ni pendant. Ni après. On a délaissé la solitude des plus précaires et des plus âgés. Après un démantèlement catastrophique du système de santé et un passage à tabac édifiant lors de manifestations, on propose aujourd’hui aux professionnels de santé une médaille quand il y a besoin d’argent, de restructuration et de protections….. Je ne parle pas des conséquences désastreuses sur le plan économique pour tous les secteurs dont l’activité est à l’arrêt.
    Or moi, c’est à dire vous, nous savons que jusqu’en 2021 nous sommes protégés. Pourquoi? Parce que nous sommes considérés, écoutés. L’élite a une forme d’admiration pour vous qu’elle n’a pas pour le serveur de la brasserie du coin. Nous sommes invités dans les commissions de réflexion, aux tables des notables. Notre parole compte et votre salaire est assuré .

    Quel autre luxe réclamez-vous?

    Non. Ne nous trompons pas de colère !

    Nous devrons ensemble, en temps utile, défendre et sauver la culture.

    Virginie Fouchault

  2. Les collectivités ont maintenu tes subventions, les 3/4 de tes prestations non réalisées ont été payées, l’État déroge aux règles de l’assurance chômage jusqu’en août 2021 pour t’assurer des indemnités, mais malheureusement personne ne t’a appelé pour prendre de tes nouvelles… quel scandale !

    Plus sérieusement ça devient contreproductif de considérer que les pouvoirs publics n’en font jamais assez pour les artistes… A force de critiquer même les décisions qui vont dans le bon sens, d’estimer que c’est toujours insuffisant, les besoins réels ne sont plus audibles.

    Il faudrait peut-être aussi considérer que toutes ces décisions dérogatoires au droit commun n’auraient pas été prises sans que ces personnes des métiers de la culture que tu appelles les maîtres, Stéphane Malraux (!!!)., se soient un peu bougé les fesses, comme elles le font toute l’année.

    C’est par ailleurs déplacé pour les artistes qui ne bénéficient pas de l’intermittence, et/ou pas de soutien public. Sans parler de tous ceux qui vont réellement perdre leur emploi, demain, parfois leur entreprise, et qui peuvent d’ailleurs être des prestataires de compagnies, de festivals, de théâtres : hôtels, restaurants, gîtes, prestataires techniques, de billetterie, de communication, brasseurs (!!), etc. Je n’ai pas entendu beaucoup d’artistes appeler à la solidarité avec ces secteurs économiques-là.

    Le sens des responsabilités, c’est peut-être à un moment d’arrêter d’en rajouter.

  3. Sous un titre provocateur « les métiers de la culture – le silence des maitres », se cache un auteur qui visiblement oscille entre approximations ou provocation en ces temps de crise sanitaire. Ce qui est certain, c’est qu’il fait preuve d’une réelle méconnaissance.
    – d’une part de notre secteur d’activité tel que nous le pratiquons à Laval,
    – et d’autre part de la façon dont nous exerçons notre responsabilité sociale dans le contexte COVID 19.

    Pour rappel, concernant Le Théâtre de Laval, plusieurs fois mentionné, dans l’article :

    Nous avons reporté et/ou payé des indemnités à l’ensemble des équipes artistiques programmées au printemps, ce qui, rappelons-le, n’a pas été le choix de tous les théâtres et collectivités. Ce choix n’est pas neutre budgétairement car le public sera remboursé.

    Le contact entre les intermittents techniciens travaillant régulièrement au Théâtre et nos responsables techniques n’a jamais été rompu. Les cachets ont été payés en totalité avant le 19 Mars et au 2/3 pour les autres actions annulées sur ce mois.

    Les réunions programmées avec les équipes artistiques ont continué à se tenir en visio-conférence et notamment avec des équipes du territoire.

    Nos collaborateurs en charge des publics ont continué à inventer les actions de la prochaine saison avec les enseignants, crèches, artistes, centres de loisirs, associations, festivals …

    Cette tribune ne fait aucune référence au travail des responsables dans les réseaux et syndicats professionnels… pour par exemple : négocier un cadre règlementaire permettant le paiement des cachets des spectacles annulés, inventer un cadre sanitaire pour sauver les résidences de création de juin, échanger avec nos partenaires institutionnels concernant les financements publics de la Culture…

    N’eut-il pas été plus rigoureux et honnête de préciser, par exemple, que la demande des collègues de Mayenne Culture concernait une rencontre élus / organisations professionnelles dont l’objet était de défendre l’emploi artistique et culturel dans notre département ?

    On peut être inquiet et fragilisé, mais le contexte n’autorise pas ce genre de procès d’intention et l’utilisation de terme comme “mépris” pour caractériser ce qui lie diffuseurs, techniciens et artistes de notre territoire. C’est inacceptable et insultant pour les équipes.

    Dans le contexte que nous vivons : on ne commente pas ; on essaie surtout d’agir et d’être utile parce que nous n’avons aucune visibilité à moyen et long terme.

    Souhaitons que les annonces du Président de la République demain clarifient et donnent un horizon : d’une part concernant la proposition d’une “année blanche” du régime des intermittents du spectacle et d’autres part concernant les modalités de reprise d’activité de nos structures fin 2020.

    La solidarité devra continuer à s’organiser sur notre territoire pour assurer la pérennité de notre modèle culturel et la vitalité de notre département

    Didier Pillon – Adjoint en charge de la Culture et Président du Théâtre

    Pierre Jamet – Directeur du Théâtre de Laval

    1. Bonjour Messieurs,
      Je me félicite que votre expression s’exprime de façon publique sur leglob-journal. Il ne faudrait pas oublier que le citoyen à besoin de savoir comment s’organise l’action publique.
      Mais votre réponse ne semble pas répondre totalement aux questions que posent cet article et je suppose qu’il est inconfortable pour vous qu’une presse indépendante soulève ce genre de sujet. Je laisse les lecteurs apprécier concrètement votre communication dans les prochains mois.
      Il ne s’agit pas de déclencher une polémique mais plutôt de rendre lisible la parole des « sachants ».
      Merci.

  4. Cet article n’est ps le reflet de ce qui se passe partout en Mayenne, L’Association Le Kiosque Centre d’Action Culturelle Mayenne Communauté ne se retrouve pas dans ses propos. Le Kiosque a soutenu ses artistes, techniciens et partenaires techniques et assumant ses engagements financiers pour chacun. Par ailleurs, soutenons les initiatives favorisant le maintien de la vie culturelle en soutenant le projet les Bouffées d’Arts mais aussi en proposant des espaces aux artistes plasticiens.
    La vie culturelle doit se poursuivre et trouver, sans doute pour un temps, une nouvelle place.

    1. L’auteur de l’article, Stéphane Malraux, nous demande d’insérer en réponse au commentaire de Valentin Lemée, Co-Directeur Administrateur du Kiosque:

      M. Lemée, cet article n’a pas la prétention d’être exhaustif. Cependant, si vous le relisez une deuxième fois, vous pourrez remarquer que j’évoque les associations qui ont respecté leurs contrats. Je suis désolé de ne pas vous avoir identifié nommément car j’ai appris que votre travail est exemplaire en la matière.

      Néanmoins, pour préciser en substance mon propos, nous pouvons observer que la communication autour des événements culturels est destinée aux « consommateurs » de l’art et de la culture : les spectateurs et les organisateurs. Sur de nombreux sites internet du département, on retrouve des captations de concerts et de spectacles, on évoque des remboursements de billets et des annulations. Les reports de spectacles ne seront probablement pas honorés si les conditions de la crise sanitaire font place aux conditions de la crise sociale et économique. Vous avez raison de dire, comme bien d’autres, que vous honorez les contrats de travail des employés intermittents, mais ceux jusqu’en juin ou au mieux jusqu’à l’été. Ne devriez-vous pas, encadrants de la culture, informer le public, de l’impact sur la création de l’art et la culture?
      Tout le monde se fait le relais des « Bouffées d’art » mais c’est une initiative des artistes, non des organisateurs. Et comme l’évoque le site internet du théâtre de Laval : c’est gratuit! Mais pour qui cette initiative est-elle gratuite ? Pour nous les spectateurs, les saisons culturelles et les festivals. Mais sûrement pas pour les créateurs. « Je me suis accordé une journée de repos par semaine» témoigne un des artistes.
      Je ne pense pas que ce soit trop vous demander de vous réunir et de faire entendre vos voix pour défendre le financement, la conception et la création de l’art et la culture.
      Nous savons que vous soutenez la création mais n’est-il pas temps de l’exprimer en dehors de vos périmètres balisés et que nous, public, soyons informés de l’ampleur du désastre qui s’annonce ?

      Vous dites « La vie culturelle doit se poursuivre et trouver, sans doute pour un temps, une nouvelle place. » Une nouvelle place. Certes. La gratuité nourrit l’art mais nourrit-elle son homme? Une nouvelle place. Mais quel en sera son prix ? Et surtout, dans la précarité du spectacle vivant qui en supportera l’addition?

      Stéphane Malraux

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