May’Masques ou comment le N°1 en Mayenne ré-écrit l’histoire à son avantage

Des masques pour sauver. L’idée est belle et généreuse. Retour sur cet épisode des May’masques qui seront bientôt dans les boites aux lettres des mayennais. Avec cette action, le président du département de la Mayenne bénéficie d’une visibilité nationale en lançant une commande publique volumineuse en s’affranchissant de procédures qu’il juge inadaptées en raison de l’urgence sanitaire.

Quand un entretien au Courrier des maires* interroge…

Par Thomas H.


« J’ai pris la décision, en relation avec l’industrie textile de la Mayenne, TDV industries, de passer commande de 300 000 masques barrières lavables et réutilisables qui seront distribués à chaque Mayennais. ».

«Toute l’industrie textile», pas si sûr. Aveu de facilité ou de connivence ? TDV a-t-il été exclusivement recommandé à l’avocat d’affaires? Alors même que TDV annonçait des difficultés financières, espérons que cette commande pourra redonner un second souffle à ce professionnel de qualité. Comment le président du Département a-t-il pris sa décision ? Voici des éléments de réponse apportés par Olivier Richefou lui-même dans ces extraits de l’article de Courrier des Maires publié le 17 avril 2020.

« Le dimanche 5 [avril], je prenais attache avec une conseillère municipale de ma commune, cadre d’une entreprise textile bien connue en Mayenne, TDV Industries. Nous organisions une visioconférence avec son patron, l’après-midi. Il a légèrement toussé lorsque je l’ai interrogé sur ses capacités à produire en urgence 300 000 masques – un par habitant – lavables et réutilisables, mais m’a confirmé pouvoir répondre à cette commande exceptionnelle, puis donné un prix le lendemain soir. J’ai réuni l’assemblée du département, mardi 7 avril – hors de question, pour moi, d’agir en autocrate dans cette période –, et le bon de commande était signé en début d’après-midi. » Renseignements pris auprès d’un élu départemental, « il n’y a eu aucune réunion le 7 avril…« 


Capture d’écran d’un tweet de Patrick Péniguel, le futur maire de Changé élu le 15 mars, qui se dit « très honoré d’avoir ces deux élus dans mon équipe. Une équipe communicante (…) innovante et réactive pour combattre le Covid-19! »

Le président du département de la Mayenne croit saisir une opportunité quand elle se présente. Mais c’est l’homme d’affaires qui parle en lieu et place du Président. « Mes relations de proximité ont accéléré les choses, bien sûr. Sans le lien établi par cette connaissance, la commande n’aurait pas pu se nouer en 48h et le conseil départemental serait probablement allé se fournir je-ne-sais-où ! »

Au passage, vous allez pouvoir remarquer comme l’homme se met en scène en fustigeant l’État, et ses lourdeurs administratives, qu’il faudrait, selon lui, abolir. « Habitués à gérer des situations en urgence sur le terrain, nous avons le souci constant de servir les intérêts de nos populations et d’assurer leur sécurité. Cette agilité se révèle bien pratique, en temps de crise : nos masques fabriqués en Mayenne seront livrés dans chaque boîte aux lettres, début mai, grâce à la mobilisation de 6000 bénévoles. Nous n’avons pas eu besoin de 150 ordonnances ni de 150 heures de réunion ! Je doute que l’État soit aussi réactif et puisse distribuer à temps un masque « made in France » respectant les normes prévues par l’État lui-même à tous les citoyens, sans le concours des collectivités… »

Olivier Richefou personnalise aussi et s’approprie le représentant de l’État, en disant « mon préfet » plutôt que le Préfet, dans l’extrait qui va suivre. Ce dernier appréciera… Et puis cette revendication : le voilà qu’il s’enorgueillit même en avouant ne pas avoir respecté « l’orthodoxie administrative et le code de la commande publique ».

Extrait d’un article de Ouest France (13/04/ 2020) où le directeur des Tissus d’Avesnières dit à demi-mot sa déception de ne pas voir été contacté par l’institution départementale

« Si j’avais écouté mon préfet lorsque je passais commande d’un million de masques à TDV, j’aurai dû recourir à un marché public. Concrètement, j’aurais dû attendre 20 jours soit fin avril, c’est-à-dire quand il n’y aura plus de textile ni d’ateliers de façonnage disponibles. Alors, oui, je n’ai pas respecté l’orthodoxie administrative et usé d’un subterfuge du code de la commande publique pour justifier mon achat, mais au moins les Mayennais pourront ressortir en sécurité le 11 mai prochain. »  

De 300 000, on passe d’un coup à « un demi million » de masques. Mais à trop se précipiter n’accumule-t-on pas les erreurs ? N’était-il pas possible en effet de recourir à une méthode bâtarde mais respectueuse des principes du code des marchés publics ? Pour contrer une possible entente entre un donneur d’ordre public et un entrepreneur privé, on aurait pu, sans tenir compte des délais, contacter pas un mais l’ensemble des industriels du textile sur le département…

De la sorte, il aurait pu être possible de leur soumettre la commande de masques. Ainsi chacun aurait pu répondre à titre individuel en fonction de ses capacités industrielles propres ou se regrouper pour mettre en place une synergie salutaire, industrielle et locale…

Le « choix du prince »

Quant au monde d’après, il faudra donner des gages sans toutefois aller trop loin. Pour le président du Département, il n’est pas question de faire une révolution économico-culturelle. « Je crois que le monde d’après ne sera pas comme avant, en effet : il y aura une inflexion souhaitable pour réduire notre dépendance aux importations, mais ne croyons pas non plus qu’il sera pas à l’opposé (sic). Par contre, il faudra réviser le code de la commande publique et réintroduire une dimension de proximité. Autrement dit : donner plus de souplesse aux acheteurs publics, tout en respectant quelques règles juridiques pour éviter le « choix du prince » et l’octroi de privilèges locaux évidemment ! Nous le faisons déjà depuis cinq ans en Mayenne pour ce qui est de l’approvisionnement de la restauration collective en produits issus de l’agriculture locale, par exemple. »

« Éviter le choix du prince et l’octroi de privilèges locaux… ». N’est-ce pas pourtant ce que vient de faire le président du Département de la Mayenne?


*L’article du courrier des maires ici


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  1. Sur le fond, elle est très bien cette commande de masques. Mais sur la forme !
    Qui va distribuer ? L’idée de La Poste a bien vite été abandonnée. Cela retombe encore sur les maires et les collectivités locales qui n’ont pas du tout été consultés. Et doivent gérer des centaines de bénévoles avec toutes les mesures sanitaires qui s’imposent. À méditer !

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