Municipales : L’offre d’une nouvelle citoyenneté – Par Michel Ferron

Politique – Assiste-t-on à une « banalisation des enjeux du scrutin des élections municipales »? C’est une des questions posées par Michel Ferron qui estime que l’opinion publique est « relativement peu accaparée » par la chose municipale. D’où vient ce désamour vis-à-vis d’une élection qui se veut, pourtant, celle de la proximité? « Monsieur le maire » étant l’élu que l’on connait et, au moins, que l’on croise ou que l’on côtoie facilement. Michel Ferron qui a été un élu de la République fait notamment le constat de l’amoindrissement de la démocratie représentative, et d’un éloignement néfaste des électeurs. Il propose que l’expression citoyenne dans les urnes, mais pas uniquement, puisse redonner du corps à notre démocratie.

L’engagement, le vote et la démocratie représentative

Par Michel Ferron*


Si l’on observe le traitement par les médias du contexte des prochaines élections municipales, on peut avoir le sentiment d’assister, moins de deux mois avant cette échéance, à une sorte de banalisation des enjeux d’un scrutin, qui accapareraient relativement peu l’opinion publique. Comme si, désabusés et découragés par les diverses (im)postures de la sphère politique, les citoyens étaient gagnés par un désenchantement durable, inspiré par la conscience qu’on peut avoir de la vanité et de la stérilité des engagements annoncés.

En effet, la « crise des vocations » que l’on constate parmi les anciens et nouveaux élus pressentis laisse présager une (réelle) désaffection croissante à l’égard de l’action publique, se traduisant parfois par l’absence totale de candidats ou de listes d’alternance, notamment dans de nombreuses communes en zones rurales.

Pour autant, en se rappelant que ce type de consultation donnait lieu jusqu’à présent à de fortes participations, les électeurs savent bien qu’ils ne peuvent totalement déserter ce rendez-vous capital pour l’avenir de leurs collectivités de proximité, en dépit des réticences et de l’irritation que leur inspire souvent le développement de l’intercommunalité (au même titre que, sur un autre plan, une forme d’euroscepticisme suscitée par le fonctionnement communautaire de l’Europe).

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Une des nombreuses communes rurales, en Mayenne – © leglob-journal

Le paradoxe d’un déficit d’intérêt sur fond de nouvelle citoyenneté : Gilets Jaunes et libération de la parole


Il est en effet permis de s’interroger devant cette situation paradoxale qui voit survenir ce manque d’intérêt, au moment même où de nouvelles réalités sont apparues, créant les conditions d’une citoyenneté plus vivante et plus active.

En premier lieu, l’incontournable et désormais rituelle référence – dans toutes les analyses d’éminents experts en sciences politiques et sociales – au mouvement des Gilets Jaunes, permet d’appréhender objectivement l’originalité de ce nouveau contexte (qui enrichit l’actuel mouvement de contestation du projet de réforme des retraites).

Car, au-delà des excès, des ambiguïtés et des récupérations de toutes sortes, maintes fois dénoncés sans toute la clairvoyance souhaitable (ici), c’est bien à une véritable insurrection de la parole libérée que nous avons assisté durant tous ces derniers mois, ponctués de week-ends revendicatifs répétés.

Des inconnus sans-grades se sont retrouvés propulsés sur des ronds-points devenus lieux conviviaux de carrefours et de débats, dans une confrontation permanente avec d’autres interlocuteurs anonymes, qui voulaient proclamer hautement leur impatience d’être enfin écoutés des puissants et des décideurs. Plus encore, on a pu entendre d’obscures « petites et vraies gens » prendre la parole dans les médias les plus exposés, se transformant subitement en hérauts sans mandat d’une colère longtemps enfouie au fond d’eux-mêmes. Le fameux Grand Débat que le pouvoir a cru bon d’improviser à la hâte comme simple exutoire ou porte de sortie aurait pu être considéré comme une issue positive et fructueuse, s’il n’avait été instrumentalisé à des fins politiciennes sans lendemain.

Manifestation de Gilets Jaunes, au cœur du mouvement, à Mayenne – © Archives leglob-journal

Nous étions bien loin de ce récent rendez-vous du « Vivre-ensemble », initié chaque année par le journal Ouest-France dans le cadre des Assises de la Citoyenneté, dans l’ancien couvent des Jacobins à Rennes, succession d’échanges volontaristes et véritable bain rafraîchissant d’où l’on ressort plus … propre à affronter les (grands) problèmes de la planète, en même temps que les (petits) tracas de notre cohabitation avec autrui.

Il n’empêche. C’est bien dans cette libération du discours citoyen qu’ont surgi des pratiques d’échanges renouvelés, qui continuent à inspirer aujourd’hui la mise en place dans les communes, en vue des municipales, d’« ateliers participatifs », destinés à alimenter les programmes des listes de candidats.


Une mutation essentielle dans l’exercice du mandat municipal


C’est pourquoi, les anciens élus ou nouveaux impétrants doivent savoir (et ils le savent bien depuis déjà un certain temps) qu’on ne peut plus administrer une commune tout à fait comme au siècle dernier, même si l’exercice de la fonction d’élu municipal continuera à requérir le même degré d’implication sacerdotale (attitude d’écoute permanente, disponibilité totale, faculté d’empathie et d’entregent, pratique d’une courtoisie de tout instant …), si l’on veut éviter qu’elle n’apparaisse trop désincarnée.

On devra composer désormais de plus en plus avec de nouveaux modes de consultation (déjà, il est vrai, en partie usités), car la démocratie strictement représentative est arrivée à bout de souffle, parce qu’elle aboutissait souvent à confisquer, une fois pour toutes en début de mandat, des délégations de pouvoirs omnipotents et solitaires.

A Laval, le dernier conseil municipal du maire qui ne se représentera pas – © leglob-journal

D’autres méthodes existent et sont de plus en plus sollicitées : réunions publiques (exigeantes et sans tabou ni artifice) autour de projets d’aménagement, comptes rendus réguliers de mandats, constitutions de commissions extra-municipales sur des problématiques d’ultra-proximité, liées notamment à la préservation de l’environnement (telles que la collecte des déchets, la pollution des espaces naturels, la gestion de l’eau …), sans oublier tout le terreau associatif qui s’invite de plus en plus avec bonheur dans le débat public.

C’est de toute façon toujours plus satisfaisant que la maigre assistance aux conseils municipaux de quelques citoyens masochistes (les soirées sont souvent plus captivantes à la télé, si l’on veut éviter d’assister au défilé d’austères délibérations techniques et la plupart du temps de caractère budgétaire). Les tribunes libres dans les bulletins communaux, parcimonieusement accordées aux minorités, sont souvent le refuge d’une simple rhétorique formelle et incantatoire vouée à l’impuissance. Dans le même esprit de (re)construction civique, il faudrait également ressusciter d’urgence la dynamique engendrée par les conseils de développement souvent tombés aux oubliettes ou par les GAL (Groupements d’Acteurs Locaux), véritables partenaires éclairés des projets territoriaux.


Une mesure à rebours et fatale : le projet de loi macronien d’effacement des étiquettes partisanes


Pour terminer ce panorama (non exhaustif) destiné à réconcilier les Français avec l’immersion dans le champ de l’engagement citoyen, en leur redonnant le sens du collectif, on pourra trouver scandaleuse et totalement contre-productive la dernière trouvaille de la Macronie : interdire l’étiquetage politique des listes dans les communes de moins de 9000 habitants, sous le prétexte (fallacieux) de décrisper les compétitions électorales.

En réalité, l’ultralibéral Président de la République actuel, grand brouilleur de pistes devant l’Eternel, affiche, une fois de plus, sa volonté de disposer à sa botte de sujets lisses et sans aspérités, en nous refaisant le coup du mépris de « premier de cordée ».

Pourquoi donc les petites communes n’auraient-elles pas le droit d’adopter un positionnement politique explicite, permettant à leurs citoyens de se prononcer sur des choix précis autour de valeurs clairement définies ? Il n’est d’ailleurs pas certain que cette mesure, entachée de magouilles de dissimulation et trahissant un mépris des territoires ruraux, aille bien dans le sens d’un apaisement idéologique, susceptible d’encourager la participation … bien au contraire. ? Cependant, il ne faut pas désespérer : le large consensus grandissant autour de l’environnement peut en partie – s’il est correctement canalisé et maîtrisé dans de réelles revendications de terrain, éloignées des slogans apocalyptiques et culpabilisateurs – recréer l’amorce d’un sursaut collectif autour d’urgences qui s’imposent à tous.


En conclusion, le 15 mars prochain, refusons l’éternelle morosité des défaitistes et pessimistes en tout genre en conjurant les anathèmes des ayatollahs de tout poil : allons courageusement et civiquement VOTER … pour n’importe qui, pour n’importe quoi … mais VOTONS, avec entrain et détermination.

Photo Studios Chastel

ENGAGEONS-NOUS avec passion, en adoptant le principe rappelé par l’attachant citoyen Jean-Louis Etienne (73 ans), médecin explorateur et conquérant de l’Arctique, dont l’intervention finale en conclusion des Assises de Rennes, il y a 10 jours, résonna comme un vrai feu d’artifice revigorant, quand il déclarait : « Il faut remettre le rêve à la surface, en acceptant la succession des hauts et des bas, car on est fait d’alternances !… », ce qui, convenons-en, ne manque pas de sel, appliqué à … un contexte électoral !


*Michel Ferron est ancien conseiller municipal de Bonchamp-lès-Laval (1995 – 2014), ancien conseiller général du canton d’Argentré (2004 – 2015) et actuel Président de la Maison de l’Europe en Mayenne. Cet article a été écrit le 28 Janvier 2020.


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