N’oublions pas Léon Gambetta, ce grand républicain – par Ambroise Chiffolière

« C’est une photo a priori anodine, publiée ce week-end sur les réseaux sociaux » nous écrit Ambroise Chiffolière, et qui « montre un panneau Gambetta barré d’un large adhésif. A ses côtés, une plaque appelée à prendre sa place est floquée du nom d’André Pinçon… » Ce dernier fut un maire socialiste de Laval, devenu à présent une figure consensuelle, enchaînant quatre mandats consécutifs de 1973 à 1993. Au delà du factuel de l’inauguration du Quai André Pinçon par elle-même, voyez cette contribution analytique qu’Ambroise Chiffollière nous a fait parvenir spontanément.

N’occultons pas sa mémoire même pour André Pinçon

Par Ambroise Chiffolière


Renommer est rare. Les conseils municipaux s’y refusent car les procédures auxquelles sont contraints les riverains sont longues… et à la charge de la ville. Surtout, les élus s’abstiennent de trancher dans le vif de l’Histoire en remplaçant un patronyme par un autre. Ils assument, et les historiens ne les contredisent pas, que la trame des rues, des places et des carrefours témoignent de la stratification des mémoires et des passions passées et parfois oubliées.

Gambetta appartient à ces figures. Sa mort brutale à l’âge de 44 ans, en 1882, provoqua une émotion que l’on a aujourd’hui oubliée. Funérailles nationales, bustes, monuments, dénominations innombrables d’avenues et de places… Au lendemain de la victoire, en novembre 1920, son cœur fut même transféré en grande pompe au Panthéon. Et le 4 septembre prochain, la République s’apprête à le célébrer de nouveau. C’est lui en effet, il y a 150 ans, qui proclama la République. Lui encore qui symbolisa la Défense nationale dans la guerre de 1870-1871. Elle s’arrêta d’ailleurs aux portes de Laval, à Saint-Melaine.

Dans ce conflit, son intransigeance farouche annonçait le Clemenceau de 1917. Son esprit de résistance inspira de Gaulle, qui le décrivit en « homme génial, passionné, tumultueux, qui fut ce qu’il fut grâce à la Défense nationale, où le rôle à jouer était trop vaste et trop risqué pour tenter les concurrents ».

Après la défaite, immensément populaire, Gambetta fut le « commis voyageur de la République ». Parcourant inlassablement le pays pour enraciner la nouvelle République dans la France des paysans et de la classe moyenne naissante. Débattant à l’Assemblée nationale avec un sens de la formule et une éloquence unique. Consolidant un régime démocratique qu’un Président de la République voulait alors considérablement limiter. « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine […] il faudra se soumettre ou se démettre. » Mac Mahon finit par se soumettre, puis se démettre.

C’est notre ville qui démet Gambetta. Le parcours de ce fils d’immigré italien, français à 21 ans, n’a-t-il donc rien à nous dire ? Le destin de ce républicain, farouchement laïc d’une laïcité apaisée, contempteur du pouvoir personnel du Président, ne peut-il plus nous inspirer ?

Lors de l’inauguration du Quai André Pinçon, François Zocchetto avec les enfants du maire socialiste – © leglob-journal

François Zocchetto a voulu rendre un hommage légitime à un maire généreux et débonnaire dont la disparition, l’année dernière, a ému toute une ville, à qui elle devait son développement dans les années 70-80. La proximité des élections municipales n’est peut-être pas étrangère, non plus, à ce geste. Le maire actuel, encore candidat au moment de l’annonce de cette cérémonie, a pu aussi considérer que l’électorat de gauche lui serait reconnaissant de ce témoignage envers André Pinçon. Petit calcul dont la politique n’est jamais avare.

Mais ce souvenir ne doit pas occulter la mémoire d’un des Pères de la République. André Pinçon le premier s’attacha à célébrer la mémoire des grandes figures des gauches dans le quartier du Bourny. Il dénomma même une rue Charles Delescluze, un directeur de journal, bientôt communard, qui fut défendu âprement par Léon Gambetta dans une plaidoirie qui le rendit célèbre.

La Ville de Laval aurait pu choisir une double dénomination Gambetta-Pinçon, comme le fait parfois la Ville de Paris. Elle aurait pu attendre aussi la reconfiguration d’une place, l’aménagement d’une rue. La Ville a choisi l’effacement d’une figure qui ne le méritait pas, au moment où une commémoration nationale lui donnera sans doute une nouvelle actualité. Triste ignorance des élus que décidément l’Histoire ne passionne pas. De l’abandon du bateau-lavoir au long sommeil du Château-Neuf, Gambetta est un énième syndrome d’une équipe municipale, qui, à force de négliger le temps long, manque singulièrement de profondeur.


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  1. renommer un quai, sans demander aux habitants est plus que léger… pas d’accord…du tout! on n’a plus qu a oublier notre histoire, et c’est friser le ridicule …

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