Par Abderrahman Ennasri – « Lettre ouverte Ă  mes concitoyens » 🔓

Manifestation républicaine à la Bastille à Paris pour la laïcité et contre le terrorisme en mars 2012

Il est français et mayennais, quasi-natif de Saint-Nicolas, de confession musulmane et nous a fait parvenir ce texte que nous avons reçu dans la boite mail du Journal. Il Ă©crit « en prĂ©ambule » que « Le temps que nous vivons est des plus prĂ©occupant et anxiogène pour toutes les composantes de la sociĂ©tĂ© française. [Aussi], je prends aujourd’hui ma plume pour essayer, modestement de reposer un cadre serein avec prise de recul. Il est demandĂ© de la part des citoyens français des actes et des actes rapides, visibles et tangibles pour arrĂŞter l’escalade des maux qui gangrènent la sociĂ©tĂ© française, (…) multiples et multiformes. Cette lettre est destinĂ©e, modestement, mais je l’espère, Ă  y contribuer. »

« Puisse la vérité et la clairvoyance guider la communauté nationale »

Par Abderrahman Ennasri


La France vit aujourd’hui une crise grave de société et les causes en sont multiples et multiformes. D’abord une crise sociale avec des inégalités qui se creusent violemment et le mouvement des gilets jaunes en est la traduction réactionnaire, ensuite, la crise sanitaire de la pandémie du covid-19 avec un virus imprévisible et incontrôlable qui paralyse et angoisse notre société avec notre système hospitalier sous tension et notre économie en perte de contrôle.

Ces deux sujets mĂ©riteraient un dĂ©veloppement plus consĂ©quent mais lĂ  n’est pas mon idĂ©e première. Parce qu’enfin, une crise sĂ©curitaire et identitaire avec en toile de fond, les attentats terroristes de ces dernières semaines nous ont tous mis en Ă©moi et en effroi.

Des individus guidĂ©s par l’absence de rĂ©flexion et dĂ©nudĂ©s de tout humanisme et humanitĂ© ont commis l’irrĂ©parable, l’invraisemblable, des assassinats barbares criminels odieux… (la liste du ressenti ne peut ĂŞtre exhaustif devant tant d’horreur) envers des innocents qui seraient censĂ©s reprĂ©senter les symboles d’un ennemi principal et ultime. Ces actes odieux ont Ă©tĂ© commis, soit disant, au nom de l’Islam politique.

Je veux d’abord avant tout exprimer ma plus grande compassion et ma plus profonde émotion pour les victimes et leurs familles qui vivent l’enfer et que rien ne pourra réparer, panser et encore moins guérir. Que la Paix et la Sérénité puisent les accompagner dans cette terrible épreuve. Mais il faut qu’elles sachent ainsi que toutes les composantes de la société française que ceci n’a rien à voir avec la religion et la foi. Les politiques et les médias ont à ce titre une grande, une énorme responsabilité dans la transmission, la pédagogie et l’explication du message, sans verser dans l’émotion ou pire dans le populisme, en faisant des raccourcis créant amalgames et incompréhensions.


« Des actes odieux »


Si on doit être choqué et ulcéré par ces actes odieux, on ne doit pas être dans la surenchère qui amène à la stigmatisation d’une frange importante de la population française à savoir les musulmans, créant ainsi un sentiment délétère à l’encontre de nos concitoyens et altérant l’image de la religion musulmane. Les musulmans de France sont pris dans un étau en étant à la fois des victimes collatérales et des otages de cette situation. Pris en otages d’abord par ces odieux terroristes qui se réclament de l’Islam. Il faut que vous sachiez, chers compatriotes, que notre religion ne nous incite aucunement à nous pousser à la violence et le mal et encore moins vers le crime et l’abomination. ISLAM veut dire PAIX. Notre noble religion nous incite et nous ordonne de croire en un DIEU unique, à le prier avec dévotion et sincérité quotidiennement, à faire le bien, à respecter toute la création (humaine, végétale et animale) à s’entraider et à avoir un bon comportement en étant exemplaire et irréprochable sur tous les plans, rigueur intellectuelle, dans la posture et la relation avec autrui. C’est notre credo, notre éthique.

Le JIHAD, mot qui est aujourd’hui largement galvaudé notamment par les médias à un sens et une notion tout autre que celui qui est véhiculé. Ce mot, ou plutôt cette vison ou posture, est une démarche avant tout d’introspection et de réforme intérieure. C’est la démarche qui doit guider tout musulman dans son quotidien, pour faire face à l’adversité de la vie, pour canaliser ses passions et ses émotions, pour annihiler ses pulsions et transcender cette éthique dans le bon comportement.

Les valeurs prĂ´nĂ©es par l’Islam sont la sincĂ©ritĂ© dans les actes, la bienveillance, la solidaritĂ© et l’entraide. Cette dĂ©marche, le JIHAD, doit transcender l’individu dans son ĂŞtre et son paraĂ®tre avec une recherche d’exemplaritĂ©. Pour lui-mĂŞme d’abord pour sa sincĂ©ritĂ© dans sa relation avec DIEU et pour les autres ensuite pour guider et Ă©lever sa communautĂ©. Nous avons pour nous musulmans, l’exemple de notre prophète Mahomet qui nous met en garde sur le simple fait d’atteindre Ă  l’intĂ©gritĂ© d’un insecte ou d’une simple plante. Quant Ă  la relation avec ses semblables, il nous dit que le simple fait de mĂ©dire son prochain est considĂ©rĂ© comme avoir mangĂ© de la chair humaine. C’est dire la symbolique et l’attitude Ă  avoir dans nos rapports humains !


« C’est l’homme qui fait la guerre »


Ce préalable posé, m’amène ensuite à évoquer l’islamisme ou l’islam radical et le fanatisme religieux et, il n y a qu’un pas, pour évoquer le terrorisme. Si ce dernier se prétend de l’islam vous aurez compris que la chose est beaucoup complexe que ce raccourci linéaire. Il faut bien vous dire, chers compatriotes, que ce n’est pas la religion qui emmène à cette situation extrême. Ce sont les individus qui sous couvert de textes religieux, sortis de leur contexte, de la révélation et surtout inadaptés à la situation contemporaine instrumentalisent la religion à des fins politiques et machiavéliques.

De tout temps, les hommes avides de pouvoir ont instrumentalisĂ© la religion et ceci dans toutes les religions monothĂ©istes (Christianisme, JudaĂŻsme et Islam). A chaque fois le summum et point culminant de la rivalitĂ© a Ă©tĂ© le schisme, c’est-Ă -dire la rupture en plusieurs clans et communautĂ©s au sein mĂŞme d’une mĂŞme religion. Pour faire simple, catholiques et protestants chez les chrĂ©tiens, sunnites et chiites chez les musulmans. Avec en porte Ă©tendard, des prĂ©ceptes religieux interprĂ©tĂ©s, alors que le message initial, d’ordre divin est le mĂŞme. Ce n’est pas la religion qui prĂ´ne la guerre mais c’est bien l’homme qui la fait.


Lors de la marche rĂ©publicaine, Place de la Bastille Ă  Paris, après la tuerie de Toulouse en 2012 – © leglob-journal

De tout temps ensuite, il y a eu dans l’histoire des religions, des crimes et des attentats commis par des hommes au nom de DIEU envers d’autres hommes qui se rĂ©clamaient, eux aussi, d’agir selon des prĂ©ceptes religieux (hĂ©rĂ©tiques pour les uns, infidèles pour les autres). Exemple la Saint-BarthĂ©lemy ou l’épuration des peuples aztèques et mayas par les conquistadores, pour ne citer que ces exemples, perpĂ©trer au nom de Dieu et avec la bĂ©nĂ©diction des plus hauts reprĂ©sentants de l’église. L’histoire de l’Islam est plus contemporaine et n’en est pas moins en reste. Il faut savoir que le terrorisme islamiste tue dix fois, cent fois plus de musulmans que dans n’importe quelle autre religion. Les musulmans sont les premières victimes de cette idĂ©ologie mortifère. Sans vouloir entrer dans une logique de classement victimaire, il s’agit juste de remettre un peu de contexte sur ce qui nous arrive ici en France et Ă  la diffĂ©rence près que nous ne sommes plus depuis des gĂ©nĂ©rations voire des siècles confrontĂ©s Ă  ce phĂ©nomène dans notre pays. Tous les pays sont concernĂ©s par la menace terroriste Ă  dĂ©faut d’être touchĂ©s.

Le fanatisme religieux a toujours imprĂ©gnĂ© les religions et le terrorisme islamiste a d’abord, faut il rĂ©-insister, fait « ses armes Â» dans les sociĂ©tĂ©s musulmanes. Ce qui est nouveau depuis quelques dĂ©cennies, c’est qu’il s’attaque dĂ©sormais, en plus, aux dĂ©mocraties occidentales, qui symbolisent Ă  leurs yeux le summum de la perversitĂ© des passions et la jouissance terrestre. Cette stratĂ©gie de mort n’est que la rĂ©sultante d’une recherche ultime de lĂ©gitimitĂ© auprès des populations musulmanes mondiales, traduite par des organisations crĂ©Ă©es ex-nihilo (Daesh, Al Qaida…) dĂ©signant l’ennemi nĂ©o-colonial, Ă  savoir l’Occident et voulant nous entraĂ®ner vers une guerre des civilisations.

De tout temps, enfin, le dogme religieux a eu Ă  se confronter Ă  l’évolution sociĂ©tale, c’est-Ă -dire que les hommes se sont peu Ă  peu dĂ©douanĂ©s des prĂ©ceptes religieux pour rĂ©gir leur vie en sociĂ©tĂ©. Le point culminant et la rupture se traduit en France avec la loi de 1905 sur la sĂ©paration entre l’Église et l’État. C’est une vraie spĂ©cificitĂ© dans le monde et c’est ce qui fonde le principe de laĂŻcité : libertĂ© du culte et de croire ou de ne pas croire. La religion ne se mĂŞle plus des affaires de l’État et celui-ci est garant en contrepartie des libertĂ©s individuelles et du fait religieux. La laĂŻcitĂ© aujourd’hui, valeur forte et première dans les principes de la RĂ©publique, est plus que jamais rĂ©affirmĂ©e dans le contexte que vivons avec la libertĂ© d’expression qui en dĂ©coule.

Si le Christianisme a fait « sa rĂ©volution Â» en s’adaptant Ă  l’évolution de la sociĂ©tĂ©, il faut savoir que les deux autres religions monothĂ©istes n’ont pas cette histoire et que l’on ne doit pas pour autant vouloir leurs imposer cette mĂŞme Ă©volution. Cela ne nous appartient pas quand bien mĂŞme on considĂ©rera que c’est une position dogmatique. Par contre ce qui est demandĂ© et sur lequel il n’y a pas de dĂ©bat, c’est de respecter et obĂ©ir au principe de laĂŻcitĂ© et aux principes rĂ©publicains de la France.


« Une liberté chère pour moi »


J’en arrive donc Ă  ce qui nous prĂ©occupe aujourd’hui, la coexistence entre l’Islam et la RĂ©publique. On l’a bien compris – je l’espère ! -, il n’y a pas la mĂŞme histoire et le mĂŞme cheminement qu’avec le Christianisme et ce postulat est très important pour avancer dans la rĂ©flexion. Des cultures et un temps historique diffĂ©rents, si on veut faire des raccourcis, mais comme dit prĂ©cĂ©demment, les raccourcis sont dangereux dans la mesure oĂą l’on perd du sens et on arrive vite aux amalgames.


Le drapeau français portĂ© Ă  bout de bras lors de la marche rĂ©publicaine, Place de la Bastille Ă  Paris, en 2012 – © leglob-journal

Pour ma part je peux affirmer que loin d’être incompatible, l’Islam est soluble dans la RĂ©publique parce qu’il ne s’agit pas de hiĂ©rarchiser les valeurs mais bien de les marier et ce qui les rassemblent est bien plus important que ce qui les sĂ©parent. Pourquoi ? Parce que la religion et sa pratique sont du domaine privĂ© avec une dimension très personnelle. Ensuite parce que ma religion, l’Islam, m’impose de respecter l’environnement dans lequel je vis et enfin parce qu’au nom de la laĂŻcitĂ©, je peux pratiquer ma foi en toute quiĂ©tude et ne pas m’en cacher ou le dissimuler. Non je n’ai pas honte d’affirmer que je suis musulman et français et que je suis Ă  la fois fier d’être l’un et l’autre et que je le vis très bien sans difficultĂ© et surtout sans rien renier de ce qui relève des deux domaines. C’est ma libertĂ©, libertĂ© d’expression, valeur très chère aux principes rĂ©publicains et c’est ce qui fait Ă©normĂ©ment dĂ©bat actuellement.

D’ailleurs je profite du moment pour affirmer que cette libertĂ© d’expression est très chère pour moi. Elle permet l’expression de tous les points de vue, y compris ceux de la caricature qui quand bien mĂŞme porte atteinte ou Ă©gratigne mes principes et valeurs les plus chères, comme celles de Charlie Hebdo sur la religion. Et c’est cette libertĂ© d’expression si chère Ă  la laĂŻcitĂ© et aux principes rĂ©publicains qui me permet d’affirmer « oui au droit de publication de caricatures (quelles qu’elles soient d’ailleurs) Â» et « oui au droit d’indignation qui me permet de dire que je puisse ĂŞtre choquĂ©, blessĂ© ou indignĂ©. C’est ma libertĂ© d’apprĂ©ciation et mon droit Ă  l’exprimer. Mais grâce Ă  ma foi, je peux prendre de la distance sur cela et dire que je ne suis pas en accord avec ceci et dans le mĂŞme temps dire que ceci a droit d’expression et qu’elle engage ses auteurs sur le plan moral ou Ă©thique.

Il n’y a pas à faire de surenchère ou de concurrence entre les valeurs, cela regarde chacun dans son fort intérieur et sa liberté de pensée et de croyance.


« Une démarche schizophrène »


Aujourd’hui cet équilibre est extrêmement fragile dans la société. D’abord parce que les valeurs sont de plus en plus mises à mal et le débat public n’y contribue pas en ne retenant que les « petites phrases » et pis en créant parfois, souvent, de la confusion, générant ainsi de la perte de sens chez beaucoup d’entre nous, qui dans le mille feuilles de difficultés sociales, morales et économiques n’arrivent plus à se situer ou à avoir du discernement. Rajoutons aussi à cela de la défiance vis-à-vis des institutions et du monde politique et la perte de confiance envers l’action publique. Dans ce contexte électrique se crée un sentiment d’insécurité et le réflexe devient alors identitaire amenant au communautarisme et à la faillite du vivre-ensemble. Là, nous avons le cocktail explosif qui génère toutes les dérives possibles dans l’action humaine, poussée souvent par un phénomène de mimétisme alimenté par les réseaux sociaux. Chauffés à blanc, instrumentalisés, avec un socle éducatif fragile voire en faillite, certains individus se jettent dans une démarche suicidaire, en croyant se raccrocher à une valeur ultime et salvatrice : le retour vers DIEU !

La dĂ©marche est schizophrène et constitue mĂŞme un oxymore, c’est-Ă -dire une dĂ©marche antinomique et fondamentalement contradictoire et pour le coup totalement contre productive Ă  tout point de vue. D’abord parce que des innocents sont tuĂ©s sans n’avoir rien demandĂ©s, ni Ă  se reprocher. Ensuite pour le terroriste lui-mĂŞme qui au non d’ALLAH commet un pĂ©chĂ© très grave : se suicider, tuer et exterminer des innocents. Enfin pour sa communautĂ© d’origine ou d’identitĂ© qui est prise en otage par son acte commis en son nom. Ceci est dĂ©testable, ignoble et dĂ©plorable et je souhaite que l’amalgame n’ait plus lieu et que l’on retrouve du discernement dans l’analyse et les postures des uns et des autres. Les politiques et les mĂ©dias ont Ă  ce titre une Ă©norme responsabilitĂ©.

La très grande majorité des musulmans de France vivent leur religion en toute quiétude et n’ont pas à être comptable de tels actes odieux, ni être pris en otages par quelques puissances étrangères que ce soient. Le problème est à régler par nous même (toutes les composantes de la société française) dans le temps, avec calme, sérénité et dialogue. Puisse la vérité et la clairvoyance guider la communauté nationale ◼


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Ils ont commenté cet article :

  1. Bravo pour ce beau texte, très Ă©clairant. N’Ă©tant ni musulman ni arabophone, j’ai dĂ©couvert avec intĂ©rĂŞt la dĂ©finition du mot JIHAD, largement galvaudĂ© et associĂ© Ă  l’idĂ©e de « guerre sainte ». J’y retrouve aussi un très salutaire rappel de ce qu’est la laĂŻcitĂ©, « libertĂ© du culte et de croire ou de ne pas croire. La religion ne se mĂŞle plus des affaires de l’État et celui-ci est garant en contrepartie des libertĂ©s individuelles et du fait religieux. ». J’ajouterai Ă  l’inverse que c’est surtout l’État qui ne se mĂŞle pas de religion, ce qu’exprime l’article 2 de la loi de 1905 : « La RĂ©publique ne reconnaĂ®t, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Enfin, l’auteur rappelle que la laĂŻcitĂ© cohabite avec un autre droit constitutionnel qui est la libertĂ© d’expression. Ainsi, souligne-t-il, « « oui au droit de publication de caricatures (quelles qu’elles soient d’ailleurs) » et « oui au droit d’indignation qui me permet de dire que je puisse ĂŞtre choquĂ©, blessĂ© ou indignĂ©. C’est ma libertĂ© d’apprĂ©ciation et mon droit Ă  l’exprimer. »

  2. Très belle tribune. En tant que français musulman et Lavallois, je partage entièrement tous vos mots! Bravo pour cet exposé, cette publication, ces arguments plein de bon sens! Vous êtes un très bon défenseur de cette religion de paix et de tolérance. Bravo et merci

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