Quel horizon de justice derrière le confinement ? – Par Nicomède Apatride

« Vu d’ici, le confinement est donné comme une mesure sanitaire évidente, voire une exigence morale – avec ce que la « morale » comprend d’abjections quand elle ravive le spectre de la délation à l’encontre de voisins qui osent une promenade » nous dit l’auteur de cette chronique de l’air du temps.  » En réalité, la propagation inouïe de ce dispositif policier à l’échelle de la planète met à nu la brutalité des rapports sociaux et interétatiques. » Et, ajoute-t-il cela « pose avec gravité la question de notre responsabilité…

Chronique de l’air du temps #4

Par Nicomède Apatride


Osons pour commencer cette banalité : selon que vous êtes misérable ou puissant, on ne portera pas le même jugement de valeur sur les maladies qui vous accablent. Ainsi, alors que nos yeux sont rivés sur le décompte des morts du Covid-19 (la barre des 200 000 est désormais franchie), combien d’entre nous ont conscience que le paludisme tue chaque année plus de 400 000 personnes ? Contrairement au coronavirus qui occupe tant nos esprits et nos existences actuelles, le « palu » fauche d’abord les plus jeunes : les enfants de moins de 5 ans représentent les deux tiers des décès qui lui sont imputables… mais voilà : 85 % des cas se concentrent en Inde et en Afrique subsaharienne, des mondes bien lointains.

On peut hasarder sans trop de risques cette hypothèse : si le Covid-19 acquiert un statut d’une telle importance, c’est d’abord du fait qu’il outrepasse les frontières nationales et les barrières de classe, menaçant les populations riches. On voudrait croire le contraire, poser cette pandémie en problème universel, frappant aveuglément une communauté humaine rassemblée dans un même malheur. A l’évidence, il n’en est rien. Les conséquences de la pandémie varient très sensiblement selon les populations et les territoires. Dès le mois de mars, on constatait en Europe d’impressionnantes disparité dans le taux de létalité selon les pays, en fonction de la qualité de prise en charge : inférieur à 1 % dans les meilleures conditions… contre 8,3 % en Italie.

A l’échelle du monde, les écarts entre les systèmes de santé sont encore incommensurablement plus grands et, depuis des mois, les institutions prédisent en particulier une catastrophe en Afrique. A titre d’exemple, le Burkina Faso compte vingt lits en réanimation pour vingt millions d’habitants. Or, les inégalités entre États ne relèvent pas du hasard : elles sont le fruit pourri de la domination exercée par les pays riches sur les plus pauvres.

Sur ce point, un article publié dans le quotidien belge Le Soir dénonce la duplicité du chef de l’État français quand il proclame sa volonté d’effacer la dette de l’Afrique : « Contrairement à l’effet d’annonce d’Emmanuel Macron, démontrent les auteurs, la France ne prendra aucune décision sur ses propres créances bilatérales à l’égard des pays africain » ; l’exécutif français s’en remet à « la Banque mondiale, [au] FMI et [au] Club de Paris, pour décider d’annuler ou non les dettes des États en crise. Ces trois organisations, au sein desquelles les États les plus riches dont la France ou la Belgique sont surreprésentés, imposent depuis près de quarante ans des coupes budgétaires dont celui de la santé. Ce trio a déjà annoncé dans le passé des annulations de dettes soi-disant  »historiques » qui ne faisaient, dans les faits, que perpétuer leur domination sur les pays débiteurs et ne réglaient en rien leur surendettement sur le moyen terme. »


Le confinement : une injustice supplémentaire infligée aux plus pauvres


Mais si le pire est à craindre pour l’Afrique, c’est peut-être moins à cause du virus proprement dit qu’en raison des mesures de police qui lui sont opposées et qui mènent avec certitude au désastre économique et social. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est précisément dans les pays maintenus dans le sous-développement, où les risques sanitaires liés au Covid-19 sont maximaux, que le confinement peut passer pour une volonté délirante et pour une violence arbitraire.

Volonté délirante car la « distanciation sociale » est une pratique manifestement impossible dans les bidonvilles, les camps de réfugiés, dans les cases où l’on s’entasse parfois jusqu’à dix ou dans les immeubles dont les appartements partagent une même cuisine, une même pièce d’eau.

Violence arbitraire car, dans la balance sur laquelle il soupèse les risques liés au Covid-19, un être humain sur neuf doit composer avec ce mal terrible : la faim. Dans des pays où la population ne dispose d’aucune protection sociale, les habitants n’ont d’autre choix que d’aller travailler ou se laisser mourir. Cela ne vaut pas seulement pour l’Afrique.

Dans le journal Animal Politico, un vendeur de rues mexicain de 77 ans témoigne : « Évidemment, le coronavirus me fait peur. Mais au fond j’ai plus peur de mourir de faim. » L’Orient-Le Jour rapporte que des manifestations ont éclaté le 29 mars dans des quartiers pauvres de Beyrouth et de Tripoli en violation du couvre feu : « Nous voulons manger, nous avons faim, clamaient les manifestants. Ne nous confinez pas, nourrissez-nous. » Dans des vidéos partagées sur Internet, des Libanais expliquent encore qu’il est « plus acceptable de mourir du coronavirus qu’à cause de la faim. » Dans Wakat Séra, un éditorialiste burkinabé parle du nouveau virus foudroyant, le « Pochvid » ( »poches vides ») : « Covid-19 et Pochvid-20 se tiennent pour l’instant par la main, dans une solidarité inquiétante », explique-t-il ; mais le Pochvid-20 « risque de tuer plus vite que le Covid-19 ».

L’horreur répressive a peut-être atteint son apogée au Nigeria. Le 15 avril, un rapport mentionnait que les forces de l’ordre avaient tué dans ce pays dix-huit personnes accusées de ne pas respecter les mesures de confinement ; à cette date, le pays n’avait enregistré officiellement que douze décès déclarés dus au coronavirus.


La police sanitaire au service des dominants


L’injustice de la situation est à hurler. Dans un reportage conduit par CNN au Nigeria, un juriste établi à Lagos raconte : « Tous les cas de premiers malades dont j’ai entendu parler concernaient des personnes qui rentraient de l’étranger, c’est-à-dire ceux qui ont les moyens de voyager ». Et de poursuivre : « si ces gens-là avaient bien voulu se confiner, tous les autres, ceux qui ne voyagent jamais, n’auraient rien eu à craindre ».

Il faut encore avoir à l’esprit cette réalité, non moins cruelle et crue : selon la Banque mondiale, l’espérance de vie à la naissance s’établit à soixante-trois ans pour un Ougandais, à soixante et un ans pour un Burkinabé, à cinquante-quatre ans pour un Nigérian. C’est là que le quotidien britannique The Guardian enfonce le clou, en rappelant qu’en Ouganda, « les personnes les plus menacées par le virus sont celles qui ont plus de soixante ans – ici, ce sont justement celles qui ont le pouvoir. » Voilà donc la forme de justice qui se dessine derrière le confinement universel : on imposerait aux plus misérables des êtres humains de mourir de faim pour préserver la vie de dominants, dont les modes de vie et la négligence sont à l’origine de la pandémie actuelle.


Et demain ?


Un éditorialiste burkinabé résume dans Le Pays : « le problème n’est certainement pas la grande pauvreté des Africain, mais la boulimie et le refus de partager des nations les plus développées économiquement ». De fait, avec son inhumanité coutumière, l’Union Européenne a déjà fermé ses frontières, exigeant des pays qui la bordent qu’ils continuent d’assumer l’accueil de centaines de milliers de malheureux contraints au nomadisme forcé. Elle participe ainsi activement à l’explosion de foyers de contagion dont elle prendra demain prétexte pour justifier que ses frontières demeurent closes.

Un matin, cependant, un adolescent aura su se frayer un chemin jusqu’à nous. Il cognera à la porte de nos institutions pour demander asile. Il aura affronté tous les périls : la haine, la réclusion, la violence, l’esclavage, la torture, l’humiliation, le cimetière marin. Sur sa route, il aura perdu des compagnons. Sans nouvelles des siens, il sera anéanti à l’idée que ses parents se demandent encore s’il a survécu.

Aux autorités françaises, il racontera son parcours ; on jugera que, pour avoir accompli tant d’exploits, il ne peut plus être un enfant. On refusera d’admettre sa minorité, de lui offrir la protection à laquelle il a droit.

Il expliquera que la vie au pays était déjà difficile avant le Covid-19, mais qu’après le confinement, elle est devenue impossible ; on lui répondra que la France aussi a ses problèmes à régler.

Il montrera les meurtrissures sur son corps que lui ont infligées les milices, il racontera les dangers qu’il court à rentrer chez lui ; on lui objectera que rien ne prouve l’origine de ses blessures et que rien n’atteste les dangers dont il disserte. (

La France, on le sait désormais, est plus prompte à s’inventer des guerres qu’à voir les violences qui ravagent le reste du monde. C’est ainsi qu’on refusera l’asile à cet enfant et qu’on le priera de rentrer chez lui.

Alors la chaîne des ignominies sera-t-elle tout-à-fait bouclée.


La majorité des citations extraites de journaux étrangers reproduites dans cet article signé Nicomède Apatride proviennent de l’hebdomadaire Courrier international.


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