Coronavirus, et après ? Stop ou encore ? – Par Nicolas Chomel

Image extraite du film prémonitoire de Richard Fleischer Soleil Vert – 26 Juin 1974

Oui, que faisons-nous? Recommençons-nous comme avant? Ou bien faisons-nous sérieusement le bilan de ce qui nous a mené à cette crise qui nous a « assignée à résidence pendant deux mois »? Punis, confinés, culpabilisés, infantilisés, contrôlés et angoissés, il est venu à présent le temps de la pause et de la réflexion dans l’organisation de notre société, ce que Nicolas Chomel appelle « décroissance » pour freiner la fuite en avant que nous avons connu jusqu’à lors et qui pourrait nous précipiter dans une impasse...

Par Nicolas Chomel*


La pandémie actuelle du Covid-19, au-delà des drames sanitaires et humains qu’elle provoque et de la situation de stress des personnels soignants des hôpitaux déjà rincés par plus de dix ans de politiques d’austérité budgétaire, plonge d’ores et déjà l’économie dans une crise de grande ampleur. Les experts annoncent même qu’elle n’aurait pas connu d’équivalent depuis 1929. Comme le rappelait déjà le 27 mars le magazine Alternatives économiques (ici), L’INSEE prévoyait qu’un confinement de deux mois, ce qui est le cas aujourd’hui, ferait baisser le PIB annuel (produit intérieur brut) de la France de 6 %. Avec un commerce à l’arrêt et près de 43 % de la population confinée au niveau mondial, le prix du pétrole s’effondre et les marchés financiers s’affolent.

« La crise actuelle du coronavirus n’est qu’un heureux avertissement ! Il était évident que les sociétés industrielles ne pouvaient poursuivre leur croissance au rythme actuel. Grâce à cette crise… nous pouvons nous rendre compte de la vraie situation alors qu’il est encore temps de prendre les mesures qui s’imposent… » Mais qui a bien pu dire ça ?


Le néerlandais Sicco Mansholt, alors président de la Commission économique européenne (CEE)

Remplacez « coronavirus » par « pétrole » et vous avez un extrait de ce que déclarait le néerlandais Sicco Mansholt, alors président de la Commission économique européenne (CEE) lors d’un débat au Club du Nouvel Observateur en juin 1972. Pourquoi faire le lien entre une pandémie sanitaire et une brusque augmentation du prix du pétrole  ? Parce que malgré leur nature très différente ces deux événements, beaucoup moins destructeurs sur le plan matériel et humain qu’une guerre mondiale, un accident nucléaire majeur ou une catastrophe naturelle, voire même que les pandémies antérieures de grippe espagnole ou de Hong Kong, provoquent un choc économique et social du même ordre.

Ils révèlent avec force l’extrême dépendance de notre système capitaliste mondialisé à la rapidité, la fluidité et la croissance des échanges marchands. Qu’un être microscopique et pathogène s’invite dans cette course frénétique ou que le fluide qui en est le carburant essentiel se fasse plus rare et ce qui paraissait inébranlable manifeste soudain une grande vulnérabilité. Alors, les dirigeants politiques s’alarment.

La pandémie de coronavirus surgissant après dix-huit mois de vive contestation sociale et politique, la colère est confinée derrière les murs mais ne s’éteint pas et le pouvoir craint qu’elle n’explose plus tard encore gonflée par la crise économique. Tandis que gouvernement cafouille dans ses annonces incertaines et parfois contradictoires, le jeune président déclare qu’il y aura un avant et un après Covid-19 et qu’il va falloir se réinventer, lui-même y compris.

Mais pour faire quoi ? Repartir comme avant et au plus vite ou changer de voie ? Au-delà des comparaisons chiffrées, la crise qui vient n’est pas celle de 2008 ni celle de 1929. Elle intervient dans un contexte où les dégâts du capitalisme, du productivisme et du consumérisme qui le sous-tendent, sur nos milieux naturels de vie deviennent criants. Comme en 1972, la société de croissance est en question. La presse économique qui penche pour l’option « business as usual » pointe l’aspiration montante à une décroissance comme un goût pour la récession. Ainsi, le 7 avril, le journal Les Echos titrait « Pourquoi la décroissance est une folie » (ici) et même Marianne suggérait que les « décroissants » puissent se réjouir de cette pandémie au motif que «Le coronavirus (serait) une aubaine pour la planète » (ici). C’est évidemment faire un fâcheux amalgame car la récession exacerbe les injustices sociales et fait porter les conséquences néfastes (chômage, baisse de revenus, peur du lendemain) sur celles et ceux que le capitalisme maltraite déjà en temps ordinaire et dont une bonne partie est descendue dans les rues entre novembre 2018 et février 2020.


Courbe et graphique du Club de Rome

L’option « croissance zéro », qui dans le contexte d’urgence climatique et écologique d’aujourd’hui devient une obligation de décroissance, est une hypothèse très sérieuse et elle l’était déjà en 1972 quand le Club de Rome sortait son rapport « Halte à la croissance ».

Il faut revoir pour le croire l’émission L’actualité en question animée par Etienne Mougeotte le 22 juin 1972, quand Valéry Giscard D’Estaing, alors ministre de l’économie et des finances, déclarait «  Depuis la dernière guerre, l’idée communément admise était qu’il fallait la croissance économique pour améliorer le niveau de vie et les conditions sociales. Et c’était une espèce de dogme qui n’était remis en question par personne ».


Pour une décroissance programmée : un virage négocié


Contrairement à la récession qui est un état subi, au cours d’une crise à l’échelle d’un pays, d’un territoire (cas de l’exode rural notamment) ou d’une entreprise, la décroissance est un choix politique, fait et assumé démocratiquement. Son objectif est à la fois de réduire drastiquement l’empreinte écologique de l’activité humaine, les inégalités sociales et la domination culturelle d’une élite aussi « moderne » ou « éclairée » soit elle.

Comme le disait le secrétaire général de la CFDT Edmond Maire en juin 1972 (qui pourtant n’adhérait pas à la croissance zéro), « il ne suffit pas de supprimer le capitalisme, il faut une désaliénation… Il s’agit de supprimer les systèmes où le choix des besoins est déterminé d’en haut, au nom du capital, au nom du parti et demain au nom de la science ». Décroître, c’est donc d’abord se défaire de la fascination pour la science et le progrès et instaurer un large débat public sur les grandes options que le « progrès technique » peut nous faire prendre : Biotechnologies et marchandisation du vivant, technologies numériques et contrôle de nos vies, robotique et relation homme-machine, etc. Une société de décroissance appelle donc un sursaut démocratique, que ce soit au niveau politique, scientifique et économique. Sur ce dernier plan, esquissons quelques pistes sur lesquelles pourrait nous conduire une économie plus sobre, partageuse et respectueuse des écosystèmes naturels.


Réduire et réorienter la production 


La crise actuelle nous aura appris à distinguer, au détriment de notre liberté de consommateur, les besoins de première nécessité des autres : se nourrir, se soigner et faire de l’exercice physique. Sans se satisfaire des cas de rationnement propres aux situations de crise aiguë, on peut considérer qu’une limitation de la consommation est nécessaire.

La délibération politique, national et locale, doit être en mesure de désigner ce qui relève du service public d’accès gratuit (comme la voie publique urbaine ou rurale, les parcs et espaces verts, les espaces de culture, les premiers mètres cube d’eau potable, etc.), les biens et services d’usage courant et ceux qui sont luxueux voire relèvent d’un mésusage au sens que lui donne le politologue Paul Ariès (voitures de grosse cylindrée, piscines privées, voyages en classe affaire, etc.).

Il fût un temps, pas très lointain, où existaient trois taux de TVA : 5 %, 19,6 % et 33 %. Il serait bon d’y revenir. A l’image de ce qui existe avec la sécurité sociale, un certain nombre de besoins essentiels pourraient être financés par des cotisations à la charge des employeurs comme éléments de salaire.

C’est déjà le cas avec les allocations logement, le versement transports, les chèques restaurant et de vacances qui devraient être augmentés et systématisés. Enfin, la limitation des consommations et en particulier les plus futiles, voire nocives, passe par une restriction drastique de la publicité, puissant vecteur d’aliénation.

Pourquoi obliger les publicitaires à mentionner «pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas» pour promouvoir des produits d’apéritif, quand la publicité pour ces produits pourrait être simplement interdite comme c’est déjà le cas dans d’autres pays ? Il est possible d’aller plus loin en interdisant la publicité destinée aux enfants ou l’affichage en grand format qui pollue villes et campagnes comme le propose l’association Paysages de France.

La récente pénurie de masques, de respirateurs et autres matériels indispensables aux personnels soignants en situation d’épidémie a cruellement révélé notre très grande dépendance vis à vis de pays à bas salaires, comme la Chine. Il est clair qu’une économie décroissante est incompatible avec le libre échange international et même avec la mise en concurrence systématique des entreprises au plan national et Européen.

Le règlement des appels d’offre publics devra être revu de sorte à privilégier les marchés de proximité. La relocalisation de la production industrielle est à l’ordre du jour. Mais quels industries ? Faut il rapatrier en France toutes les usines automobiles de Renault et Peugeot ? Sans doute pas. Il faudrait plutôt en céder quelques unes et développer ici une industrie du transport ferroviaire et à cet égard le bradage du fleuron français Alstom à l’américain Général Electric est un immense gâchis. Dans cette même optique, la nationalisation d’Air France permettant de planifier la décroissance du transport aérien, tel que le propose la France Insoumise, paraît frappée au coin du bon sens.


Paru dans La Décroissance, « le mensuel des objecteurs de croissance » en mai 2020

Si une économie beaucoup plus sobre en énergie conduit à réduire les distances entre lieux de production et de consommation, une économie plus humaine invite à réviser notre rapport au temps. La course effrénée à la productivité du travail, obsession capitaliste depuis l’époque fordiste, merveilleusement moquée par Charlie Chaplin, doit être stoppée.

Si la robotisation, notamment industrielle, permet de soulager l’homme de tâches répétitives ou pénibles, elle vise surtout à augmenter toujours plus les cadences de production. Tout le discours des experts sur l’ergonomie des postes de travail cache une recherche réelle d’adapter les ouvriers à l’obligation de productivité , en leur évitant, si faire se peut, la souffrance physique des troubles musculo-squelettiques (TMS). Sous couvert d’adaptation de la machine à l’homme (concept d’interfaces homme-machine ou IHM) c’est bel et bien l’homme qu’on adapte à la machine jusqu’à le remplacer par elle.

Comme le caricaturait le film « Les Temps modernes» en 1936, ce mode de production de masse conduit à séquencer le travail humain en tâches, transférant ainsi le savoir faire de l’ouvrier à l’ingénieur (du service des méthodes) et donc à disqualifier le premier au bénéfice du second. Ce mode de production n’a rien de « naturel » ou d’inéluctable. Choisir de produire moins en quantité des produits de meilleure qualité et à vie longue peut conduire au contraire à organiser le travail avec plus de temps et d’intelligence collective et partagée.


« Soleil vert donne à voir une société dévastée, totalitaire et anthropophage en 2022»

Avec cette même volonté de réduire les volumes de production tout en donnant plus de sens à leur finalité il semble urgent de réorienter largement l’agriculture vers des productions à la fois biologiques et paysannes, c’est-à-dire fondées sur des exploitations de taille moyenne pratiquant la complémentarité polyculture-élevage sans engrais de synthèse ni pesticides. L’élevage s’en trouvera réhabilité aux yeux du public, pratique essentielle aux équilibres naturels et en particulier au cycle de l’humus et à la valorisation des surfaces herbagères et pastorales, mais dont l’image a été dégradée par le développement de la production animale industrielle, intensive et hors sol.


Recouvrer la démocratie économique 


La décroissance n’est acceptable et ne pourra remporter l’adhésion des citoyens que si elle s’accompagne d’une nouvelle démocratie économique. Celle-ci se traduira par des droits nouveaux pour les travailleurs sur les modes de partage de la richesse produite collectivement, c’est à dire de la valeur économique, mais d’abord sur le sens donné à cette valeur. Qu’est ce qui vaut ou ne vaut pas d’être produit ? Dans quelles conditions ? A quel prix ? Ces questions sont trop importantes pour être confiées à une élite dirigeante et devront être soumises au débat public.

Pour y répondre, il faut sortir de la vision purement utilitariste de l’être humain et en particulier de la notion managériale de ressource humaine mise au service de la valorisation du capital. Toute production étant le résultat d’un travail humain, chaque individu adulte doit pouvoir être reconnu comme producteur de richesse de même qu’il est reconnu citoyen porteur d’un droit de vote. Partant de ce postulat, il convient d’étendre le droit du travail pour l’enrichir d’un droit au salaire.


L’an 01 par Gébé

Et le chômage ? Me direz-vous. Est-ce que la décroissance ne va pas exclure des millions de gens de l’emploi et donc les plonger dans la pauvreté et l’assistanat ? La réponse est oui si on raisonne avec la logique capitaliste selon laquelle seul l’emploi, c’est–dire la subordination à un patron, mérite salaire. Toutefois, l’histoire récente et celle de la Sécurité sociale en particulier, nous apprend qu’on peut être salarié sans emploi, soit comme chômeur, soit comme retraité.

Dans un contexte où la production de valeur économique est déconnectée de la production quantitative de richesse, ce qu’implique la décroissance, le salaire peut être indépendant de la quantité produite et mettre les citoyens producteurs à l’abri du besoin. Mais il va de pair que le salaire ne soit plus être considéré comme le « prix de la force de travail » résultant d’un rapport entre offre et demande d’emploi mais bien comme un barème défini politiquement par des conventions collectives interprofessionnelles. Celles-ci fixent des niveaux de salaire à la qualification qui peuvent varier entre un salaire minimum garanti (SMIG) et un salaire maximum, égal, par exemple, à cinq fois le SMIG. Faisant l’hypothèse que les jeunes de 18 à 23 ans perçoivent un « salaire étudiant » égal au SMIG et que les salariés de 55 ans et plus soient en retraite (Cf. Le Glob-Journal du 21/02/20) la question de la pénurie d’emploi ne se pose plus.

Reste le financement des investissements productifs, aujourd’hui confié essentiellement aux banques qui raisonnent en terme de temps de retour sur investissement (TRI) et donc en fonction des hypothèses de croissance induite. Toujours en s’inspirant de la Sécurité sociale, dont on se rappellera utilement qu’elle a permis de financer le système hospitalier moderne (les CHU) dans les années 1960 sans recours, ou presque, au crédit, on peut retenir la proposition de caisses d’investissement financées par une cotisation économique prélevée sur la valeur ajoutée des entreprises. Ces caisses pourraient financer les investissements par subvention comme l’État l’a fait dans les années 1980 avec le Fond Spécial Grands Travaux (FSGT) et les contrats de plan Etat-Régions, et réduire ainsi le poids de la dette sur l’avenir.


Débrancher la société numérique et virtuelle


Cette période de confinement a été marquée par un recours massif à l’Internet et aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Que ce soit pour maintenir une activité professionnelle par télétravail, assurer une certaine « continuité pédagogique » aux élèves de écoles primaires et secondaires, faire ses achats « en ligne », faire de la gymnastique en chambre, voire pour créer, souvent avec talent, des orchestres et chorales délocalisées. Comme l’a justement rappelé le chansonnier Franck Lepage, le confinement permet une expérimentation grandeur nature de la société numérique libérale et de toutes les marchandisations qu’elle porte. Il n’est pas surprenant que les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) soient les grands gagnants économiques de cet épisode de pandémie mondiale.

Il serait illusoire de croire qu’on va pouvoir réduire considérablement notre empreinte écologique en recourant plus massivement encore aux technologies du numérique et de l’Internet. Tout d’abord parce que ces technologies consomment des quantités phénoménales d’énergie, de matières premières et ensuite parce qu’elles sont un puissant moyen d’asservissement et de contrôle des populations, tant pour des motifs commerciaux (e-commerce, publicité ciblée) que professionnels (traçage des livreurs par Uber Eat) ou sécuritaires (Vidéosurveillance et reconnaissance faciale, crédit social chinois, etc.). Décroître, c’est donc aussi se désaliéner des technologies et déconnecter la société numérique.


« C’est à nous de choisir… »


La pandémie de Coronavirus, comme les précédentes, passera et les travaux des chercheurs, virologues et épidémiologistes, laissent présager qu’elle se termine. Mais pour la première fois un virus a réussi à bloquer l’économie mondiale et à faire assigner à résidence près de la moitié de la population mondiale pendant deux mois.


François Cavanna, un des Ritals, le fondateur de « Hara-Kiri »

Cette crise sanitaire soudaine a provoqué un choc économique, social et même intime pour beaucoup de personnes que le confinement déstabilise. Elle a aussi provoqué une effervescence intellectuelle et de très nombreuses publications dans la presse, sur Internet, chacun s’interrogeant sur « le jour d’après ». Le confinement touchant à sa fin, la question se pose avec acuité.

Le parallèle avec la grave crise du pétrole de 1972 nous interpelle car, à l’heure du désastre écologique et climatique, la société de croissance est de nouveau sur la sellette. Il est symptomatique que le film de Gébé, L’An 01, soit revenu au souvenir. Le député insoumis François Ruffin en a fait le titre d’un blog et le cinéaste Pierre Carles en a fait un montage vidéo (ici) mêlant extraits du film, interviews et documents d’archives. A la même époque, le réalisateur américain Richard Fleischer sortait un film de politique fiction terrifiant, Soleil vert, dont l’histoire se passe en… 2022 et donne à voir une société dévastée, totalitaire et anthropophage.

Alors, 48 ans plus tard, entre L’an 01 et Soleil vert, entre décroissance et barbarie : c’est à nous de choisir…


*Nicolas Chomel, « avec l’aide, nous dit-il, de relecteurs aussi insoumis que vigilants« .


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Vous avez commenté cet article :

  1. « pour la première fois un virus a réussi à bloquer l’économie mondiale »
    Alors, oui et non.
    Oui, car tout s’est arrêté ou presque.
    Non, car l’arrêt résulte d’un choix politique sous la pression des populations affolées, de l’exemple chinois et de la peur des gouvernements de devoir répondre de leurs actes à la suite de procès de type « canicule de 2003″,  » Mediator » et autres…

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