Covid-19 et sans-abris à Laval : organiser le confinement pour Revivre

Plus d’une centaine de sans-abris ont pu être mis en situation de confinement à Laval ces derniers jours. Cette situation de sauvegarde sanitaire à destination de ces personnes particulièrement vulnérables, parce que sans domicile fixe a pu être rendue possible « grâce essentiellement à la mobilisation et à des initiatives citoyennes basées sur un réseau de solidarité exceptionnelle » raconte dans leglob-journal Patrice Morin, le président de l’association Revivre qui a piloté l’opération – Grand Entretien.

Grand Entretien avec Patrice Morin*


Leglob-journal : Est-ce qu’on peut dire que la situation de précarité sanitaire dans laquelle se trouvait ces personnes qui appellent le 115 tout les jours, c’est un peu temporairement du passé ?
Patrice Morin, le président de l’association Revivre – © leglob-journal

Patrice Morin : Oui, on peut dire ça de cette façon… Si il n’y avait pas eu cette mobilisation, ces initiatives citoyennes, ce réseau de solidarité que je qualifie d’exceptionnel, nous aurions été dans une situation très compliquée, très difficile.

Dans plusieurs villes, vous avez peut-être vu cela, notamment dans certaines grandes villes en France, on est bien loin d’avoir réglé la situation de l’hébergement d’urgence en ces temps de crise sanitaire et de confinement. Toutes les personnes qui sont à la rue dans ces villes ne sont pas confinées… A Laval, chez nous, c’est fait.

Leglob-journal : Laval est donc une exception…

Oui et une bonne exception…parce que ce matin nous avions 115 personnes mises à l’abri et confinées. Pour nous, notre « cœur de métier » à Revivre, entre autre, c’est d’être dans l’urgence sociale. Dimanche dernier avec les cadres de l’association, j’ai pris un certain nombre de décisions qui ont été de mettre à l’abri les personnes qui nous sollicitent au 115 et de les orienter en continu pour être en accord avec la logique du confinement lié au Covid-19. Ensuite, il s’agit de penser à la sécurisation des professionnels qui sont en premières lignes ; évidemment par rapport à des gens qui sont sans hébergement fixe et qui sont orientés nuit par nuit ce qui est la logique du 115, cela nous a obligé de repenser entièrement notre mode de fonctionnement.

Leglob-journal : Ce sont quel genre de personnes qui ont été mises en situation de confinement grâce à vous?

Depuis un ou deux ans, nous avions à peu près 70 % de personnes qui sont en situation de demandeurs d’asile, de migrants ou de personnes qui sont déboutées et 30 % de personnes qui sont ce qu’on appelle dans notre jargon des « droit commun » c’est-à-dire des grands marginaux, ce qu’on appelait vulgairement des « clodos », des SDF, etc. Il faut savoir qu’il y a quelques années à l’arrière, la tendance était exactement à l’inverse. 70 % de grands marginaux et en 2015, 30 % de migrants. Et là au bout d’une semaine, on arrive à Laval à un taux de 93 % de demandes pourvues par rapport celles du 115. La moyenne nationale, elle, est entre 30 et 40 %, et même moins sur certains territoires.


L'accueil des mères de familles avec enfants - (c) Photo leglob-journal
Des mères de familles avec enfants à La Porte Ouverte à Laval – © Archives leglob-journal

Leglob-journal : Que se passe-t-il pour les 7 % restants ?

C’est clairement des personnes qui n’ont pas de moyens de transports, des gens trop éloignés ou bien des gens qui ont fait une demande et qui sont finalement partis. Des départs volontaires…

Aujourd’hui on a confiné toutes ces personnes, mais on est aussi certain que sur la semaine qui vient, là, nous aurons un certain nombre de personnes qui vont apparaître. Nous avons en effet encore quelques squats qui sont actifs sur Laval où il y a encore des personnes avec des chiens, ce qui nous posent problèmes parce qu’on est pas équipés pour les recevoir. Et puis, je pense qu’il y a sur des villes secondaires, notamment sur Château-Gontier-sur-Mayenne, peut-être encore sur Mayenne, bien que le foyer Copainville s’en occupe, mais sur d’autres villes comme Château-Gontier, Evron, Ernée, il se peut qu’il y encore un certain nombre de marginaux qui soient encore à la limite…

Leglob-journal : ce sont des chiffres qui vont encore évoluer donc… ?

Oui, on pense d’ailleurs qu’il y a un certain nombre de personnes qui sont hébergées chez leurs compatriotes notamment chez les Guinéens, mais pas uniquement et on redoute que le confinement se prolongeant cela risque de les exposer à une fin d’accueil parce que hébergé sur un bout de matelas une semaine ou deux ce n’est pas vivre, surtout 24 heures sur 24 et à deux famille dans un T2 ou un T3… Donc nous allons encore avoir du monde en plus à nous occuper, mais globalement la grande satisfaction, c’est de se dire encore une fois que toute les personnes qui ont appelé le 115 cette semaine ont eu la possibilité de se voir orienter vers un hébergement de longue durée, c’est-à-dire au moins pour quinze jours dans une logique de confinement. Un travail qui a été rendu possible par la mobilisation d’un tas d’initiatives citoyennes…

Leglob-journal : Qu’en est-il de Halte de nuit à Laval près de la gare?

Nous nous sommes dit que la Halte de nuit n’offrait pas de conditions sanitaires et sociales suffisantes pour envisager un confinement de soixante personnes. Parce que c’est petit, parce qu’il y a des enfants, parce qu’il faut respecter un certains de règles et que la promiscuité rend les choses très difficiles. Nous avons donc décidé de ne laisser pour l’instant qu’une dizaine d’hommes isolés dans le foyer de la Halte de nuit qui se trouve près de la gare. Et d’ici la fin de la semaine, je pense que nous les aurons dispatché, tout ou partie, sur des appartements… Nous avons par exemple réussi à loger vingt-cinq personnes en dehors de Laval dans un gîte, Le Dé à sept faces, qui a été mis à notre disposition… Mais il n’y pas de personnes qui soient hébergées en confinement chez des particuliers…


L'heure de la vaisselle, les personnes accueillies donnent un coup de main - (c) Photo leglob-journal
L’heure de la vaisselle à la La Porte ouverte le foyer de jour – © Archives leglob-journal

Leglob-journal : J’imagine que cela a été compliqué de trouver des lieux hébergements sur Laval ?

Oui. Cela a été très compliqué. Nous n’avons pas été énormément soutenu par les pouvoirs publics… Aujourd’hui tous les services d’urgence dont on fait partie, hormis l’hôpital, sont fermés et d’autre part, tous les services qui sont en lien direct avec les personnes en situation de grande misérabilité notamment sur l’alimentation sont fermés. Encore une fois, quand je dis qu’on a mobilisé une chaîne de solidarité extraordinaire, c’est vrai et je veux dire que la Protection civile est venue nous donner un coup de main, ainsi que les Restos du coeur, et la Banque alimentaire qui ont fermé leur dispositifs cette semaine, mais continuent à nous ouvrir leurs portes pour pouvoir alimenter les gens qu’on a placé en confinement.

Les placer en situation de confinement, c’est une chose mais ces gens là n’ont pas de ressource et d’habitude ils vont manger à La Porte Ouverte, ou ailleurs… Là, nous avons pris l’initiative de les visiter tous les jours et de leur amener de quoi manger et d’échanger. Cela se fait avec des professionnels parce qu’il y a des peurs énormes ! Aussi bien chez les grands marginaux que dans les populations de migrants. Ils sont travaillés par les fakes-news, les rumeurs urbaines et le regard des autres… Ce sont des choses qui les travaillent énormément parce qu’ils ont subit beaucoup de violence, d’une part, et donc ils sont très sensibles et perméables à ce genre de chose.

Nous sommes là pour les rassurer. C’est un véritable travail de samaritain qu’effectuent nos équipes qui ont changé leur façon de travailler pour aller en direct et sans protection, – parce que nous sommes en rupture de masque et de gants – pour aller visiter toutes ces personnes qui sont à présent confinées.

Leglob-journal : combien de personnes travaillent avec vous?

Nous avons réorganisé, en terme de gestion de crise, nos services. Il y a des gens en repos, d’autres en réserve pour pouvoir toujours être opérationnel. Nous avons sept à huit professionnels aidés par des bénévoles qui sont absolument remarquables. Ce sont des gens qui s’exposent, vous savez, face des personnes qui sont à la rue…il faut en vouloir !

Le « logement » d’un SDF à Laval © Archives leglob-journal
Leglob-journal : Le confinement, c’est évidemment nécessaire… mais j’imagine que vous avez anticipé le cas de personnes qui pourraient malheureusement être déclarées positives au Covid-19?

Oui, nous avons réfléchi à cette hypothèse et nous sommes dans l’anticipation. Nous sommes en lien avec la Protection civile et nous avons monté un projet d’hébergement-confinement. D’abord, nous avons quatre places que nous pouvons dédier tout de suite dans un pavillon, qui est sur le périmètre de notre siège social, pour des personnes positives au Covid-19 mais sans obligation d’être hospitalisé… Et puis dans un deuxième temps, nous avons pensé ce projet, si les choses prennent de l’ampleur – et malheureusement, je pense que cela va être le cas – de pouvoir confiner des personnes contaminés à la halte de nuit près de la gare…

Et puis je voudrais dire aussi, mais cette fois en tant que délégué des Acteurs de la solidarité, que notre Président national Louis Gallois a interpellé les ministres concernés notamment celui de la Santé sur le fait que l’État soit revenu à la fin de l’année sur la prise en charge de l’aide médicalisée d’urgence pour les personnes qui ont moins de deux mois de présence sur le territoire français. Nous demandons que cette règle-là soit revue. Nous avons des primo-arrivants qui, si on se réfère au dernier texte, ne sont pas susceptibles d’être pris en charge… Nous avons donc potentiellement des personnes qui vont poser de très gros problèmes! Et ça ce n’est pas possible !

Leglob-journal : Et votre président pourrait-il avoir gain de cause, selon vous ?

Oui, je le pense parce que les situations se débloquent au fur et mesure ; tout le monde a bien conscience que nous sommes vraiment dans une situation de crise…

*Patrice Morin est président de l’association Revivre en Mayenne. Cet entretien a été réalisé par téléphone le mardi 24 mars 2020.


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