Etudier la sorcellerie en Mayenne de nos jours (2/4) – Par Thomas Pouteau

Jeanne-Favret Saada : Portrait

Jeanne Favret-Saada lors d’un interview – image capture Facebook


Coupefeu

En quatre épisodes (la figure de la sorcière (Lire ici), un essai anthropologique dont l’étude est focalisée sur la Mayenne, une œuvre cinématographique et un entretien réalisé avec une actrice espagnole), comme les ingrédients essentiels à la réussite d’une recette magique, leglob-journal avec Thomas Pouteau vous propose d’aborder sous différents angles, la sorcellerie. Tantôt mystique, tantôt ringard, l’art d’interroger le sort ne laisse personne indifférent et à l’intérieur de cette histoire, l’une de ses figures de proue, à savoir la sorcière, n’a cessé de voir son image être modulée selon les époques. Episode 2

La Mayenne, terre de sorcellerie

Par Thomas Pouteau


la belle lettre E sur leglob-journal

En mai 1968, à Nanterre, au-dessus du département de sociologie d’où est partie le mouvement contestataire, Jeanne Favret-Saada et quatre amis enseignants chercheurs du département d’ethnologie participent à la révolte. Figure du mouvement, Jeanne Favret-Saada arpente la France et elle est amenée à faire la liaison du mouvement des paysans révolutionnaires dans l’ouest de la France.

À la faculté de Nantes, les manifestants montés sur des tracteurs parviennent à ouvrir les portes fermées. Une femme dit :« Ah, maintenant je pourrais passer une thèse ! ». Jeanne Favret-Saada réplique : « Ah, maintenant je peux vivre en France« .

Comme libérée, l’ethnologue née en 1934 dans une éminente famille juive du sud tunisien, elle qui se sentait comme faisant partie des « autres » à l’école française, s’est formée à la philosophie à la Sorbonne, avant de travailler sur le terrain en Algérie de 1962 à 1964. Après les événements de 68, l’ethnologue française décide de travailler en France « sans savoir sur quoi ». L’année suivante, en 1969, ce quoi, l’objet de son travail d’investigation devient la sorcellerie. « Entre 1969 et 1972, écrit Jeanne Favret-Saada, j’ai travaillé dans une région bocagère du nord-ouest de la France que j’ai voulu protéger de la curiosité médiatique – si vive pour tout ce qui touche à la sorcellerie – en la désignant par l’expression vague de bocage de l’Ouest français. Entendez : la Mayenne.

Dans un livre iconoclaste intitulé Les Mots, la Mort, les Sorts : la Sorcellerie dans le bocage (Gallimard, 1977), Jeanne Favret-Saada compile le fruit de ses recherches faites en Mayenne où elle s’est établit pendant plus de trente mois, à Vaucé plus précisément. Son travail de chercheuse a débuté de manière traditionnelle par la lecture de la documentation existante sur son objet d’investigation. Elle épluche la presse nationale et locale « parce qu’à l’époque la sorcellerie faisait scandale« .

En combinant ces sources journalistiques à des sources psychiatriques et folkloriques, Jeanne Favret-Saada fait rapidement face à la diffusion des préjugés qui assimilent les paysans du Bocage à « des arriérés frustres » qui trouvent des explications à leurs malheurs dans la sorcellerie. En interprétant une série de malheurs biologiques (les maladies, la perte du bétail, les blessures et les décès) causés par un sorcier, les populations rurales entreprennent des séances auprès d’un désorceleur qui rentre dans une lutte à mort contre le sorcier de son client afin de le délivrer de ses malheurs. L’auteure tente dans son ouvrage de briser cette vision manichéenne qui oppose le monde moderne instruit « qui manipule correctement les relations de causalité » à un monde paysan ignorant et « inapte à saisir les relations de causalité » qui est attaché à des croyances moyenâgeuses.

Dans ce jeu de société souterrain où l’action de la sorcellerie passe par les mots, les rôles sont au nombre de trois : le sorcier, l’ensorcelé et le désorceleur. Il n’est ni question de hasard ni de chance, ce sont les joueurs qui vont -ou non- assigner une place particulière aux autres joueurs. Pour entrer dans la partie de la sorcellerie, Jeanne Favret-Saada quitte celle des règles conventionnelles édictées par l’ethnologie à savoir celle de l’absence de sujet d’énonciation et l’effacement du rapporteur des faits. Sa décision est de s’impliquer, en tant qu’auteure et chercheuse dans le processus même de son investigation, en rencontrant les gens dont les pratiques sont évoquées. « Cette simple décision m’a emmenée aux antipodes de ce qui se pratiquait sur le terrain à l’époque. De faire ce qu’il faut pour que cette chose-là soit possible m’a emmenée complétement ailleurs. Donc, après cela, j’ai été plus ou moins considérée comme étant hors de l’anthropologie« .

la couverture du livre de Jeanne Favret-Saada
La couverture du livre de la sociologue Jeanne Favret-Saada

Des anecdotes plus ou moins excentriques délivrés par la presse sont rapportés par Jeanne Favret-Saada au début de son enquête comme la « Dame Blonde » cette désenvouteuse du nord de la Mayenne ou le « Mage d’Aron » qui sont des figures sacrifiées, trop clivantes et aberrantes, pour protéger la réputation du plus grand nombre en évitant de mentionner les désorceleurs ordinaires, ceux qui sont consultés par les initiés. Sont également contés les circonstances de la mort de Roger Fourmond, maire de Challand ou l’intervention de la « Femme d’Izé » qui parvient à calmer les sorts de ceux qui sont pris. Puis, un tournant non-négligeable a lieu dans son investigation.

Considérée par erreur comme « désorceleuse » par ses interlocuteurs, un couple Mayennais, Jeanne Favret-Saada parvient à obtenir des renseignements inédits qu’elle rend compte dans la troisième et dernière partie de son essai où l’auteure se mêle au sujet, en côtoyant leurs souffrances et les pratiques utilisées.

« Ils ont interprété, je le saurais après, ma présence dans le coin, comme étant celle d’une désorceleuse, Donc, ils ont accepté de me voir parce qu’ils pensaient que j’étais leur future désorceleuse. Et moi, je me prends pour une ethnographe à ce point que pour la première fois je prends des notes devant eux, je n’arrête pas de gratter, ils me parlent, me parlent, cela dure quatre heures. En fait, ils me parlent clairement.« 

Garni d’interrogations et de confidences de la part de Jeanne Favret-Saada, revenant sur ses gaffes, ses demi-fuites, ses expériences et ses nombreuses craintes, ce récit se pare des habits de la sincérité et de l’humanisme. Un récit captivant où l’on suit Jeanne Favret-Saada sur le terrain envoutant de la Mayenne… ◼


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