Pleins feux sur les enjeux de rénovation de Notre-Dame de Paris

Le monde entier se lamente sur les cendres encore chaudes de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Fort heureusement, il n’y a pas eu de perte en vie humaine. Reconnaissons la destruction irrémédiable d’un patrimoine artistique, architectural, d’un savoir-faire d’artisans sur un monument emblématique de Paris, joyau de l’art gothique du XII ème siècle, classé au patrimoine mondial par l’UNESCO, le plus connu d’Europe et visité par près de 14 millions de touristes venus des quatre coins du globe ; bref, incontournable. Au-delà des débordements d’émotion parfois surprenants, il est intéressant de comprendre l’étude de la gestion de ce dossier : le rôle de l’État, des services du patrimoine, des pompiers et des divers corps de métiers en charge de l’entretien et la rénovation de hauts lieux, figures patrimoniales et reflets de notre identité culturelle. leglob-journal s’entretient avec Xavier Villebrun, directeur du service du patrimoine de Laval.

Grand entretien avec Xavier Villebrun*


Leglob-journal : Après l’annonce du terrible incendie de LA cathédrale symbole de la France, comment ne pas avoir la très désagréable impression qu’il existe une sorte de malédiction autour des restaurations de monuments ?

Xavier Villebrun : Il faut bien l’admettre, la première cause d’incendie des bâtiments historiques est la restauration. Ça fait hurler ! Et pourtant, avec Notre-Dame, nous avions un bâtiment surprotégé et sur-rénové, quoi qu’en disent certains. On peut même affirmer que Paris et la cathédrale captent l’essentiel du budget de l’État consacré à l’entretien et à la rénovation. Et si aujourd’hui on déplore le drame, il en est de bien plus nombreux en province !

Leglob-journal : Oui, rappelons-nous de l’incendie de la cathédrale de Nantes en janvier 1972, lors de rénovations, du parlement de Bretagne à Rennes en février 1994, du château de Lunéville en janvier 2003, du logis royal du château d’Angers en janvier 2009…

En fait, cela a bien plus brulé en province. Mais c’est loin de Paris !
Ce sont des dates emblématiques des grandes campagnes de rénovations coordonnées par l’État. Et surtout, après chaque désastre, l’État a eu une prise de conscience qui s’est traduite par de nouvelles exigences et organisations des interventions des pompiers tant auprès des bâtiments historiques que pour les centres villes historiques.

Avec l’incendie d’Angers, il a été mis l’accent sur les conditions d’accès des soldats du feu. Et la prévention n’a pas été en reste. Après les évènements de Rennes [violente manifestation des marins-pêcheurs avec une fusée de détresse tombée sur la toiture du parlement de Bretagne, siège de la cour d’appel à l’époque, NDLR], l’accent a été mis sur les alarmes incendie.
Seulement voilà, si les capteurs c’est bien, l’humain est le principal problème. Il y a décidément trop de monde à intervenir sur les chantiers, selon les spécialités et il faut maintenant coordonner tout ce  petit monde et le sensibiliser aux risques d’incendie.

Nous sommes face à un problème purement français : Le goût pour la rénovation et la conservation génère son propre risque ! Nous avons aussi créé des Centres d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (ciap) pour sensibiliser le public et un nouveau métier, celui de coordinateur de sécurité pour rappeler les mesures de protections sur le chantier pour protéger les lieux.

Avec  Eugène Viollet-le-Duc, [LE sauveur de Notre-Dame de Paris après une mobilisation d’artistes tels que Victor Hugo et Prosper Mérimée, NDLR] nous avons mis en place la doctrine du culte du monument au point de vouloir réaménager l’ensemble du parvis [Sous l’action du Baron Haussmann. Jusqu’alors, la cathédrale était entourée de vielles rues et maisons serrées autour d’elle, sans aucun dégagement NDLR].

La fournaise sous l’échafaudage pendant l’incendie attaquant une partie de la nef – ©  News

Leglob-journal : Justement, avec tous ces métiers, tous ces savoir-faire, le gouvernement nous parle d’une rénovation à l’identique et rapide sur 5 ans. Quand est-il vraiment ?

Comme je viens de le dire, face à la destruction d’œuvres inestimables, on veut nier la perte irrémédiable. D’où la volonté de retrouver l’état initial, retrouver les origines et préserver à coup sûr les traces du passé. Sauf qu’il faut s’entendre sur ce qu’est l’origine d’un bâtiment qui traverse les siècles, évolue, se transforme. Et l’idée d’origine se rapporte également à ce goût si français pour conserver les techniques, les savoir-faire pour ne jamais perdre des compétences.

Ce goût pour l’intangible alors que la charpente du XIIIème siècle est partie en fumée pose un réel problème. Parce qu’il faut choisir entre « la vue d’ensemble », – comment s’insère l’immeuble dans le paysage, sa structure extérieure, avec des choix de techniques modernes de maintien en l’état, – et sa « structure propre », telle que conçu à l’origine. C’est le cas par exemple à Laval avec la cathédrale de Laval (Saint-Tugal) et ses combles en poutrelles métalliques ou bien la charpente en poutres lamellées-collées de l’aile du XIXème siècle du château neuf qui abritait la cour d’assise. Au moment de la rénovation de la charpente, il a fallu trancher : au XIXe, la justice, déjà sous dotée, avait eu recours à une charpente fait de bric et de broc alors qu’il existait des méthodes bien plus efficaces mais plus chères. Fallait-il privilégier ce qui se faisait de mieux en ce temps-là ou profiter de ce que nous maîtrisons maintenant ? En fait, quand il s’agit de l’aspect extérieur, les gens le voient comme un lieu de mémoire, figé. Et là, cela ne relève plus du débat purement technique. On est dans l’affectif

Leglob-journal : Du coup, comment anticiper les catastrophes, comment évaluer les moyens financiers et humains nécessaires et suffisants ?

En fait, le « maillon faible », ce sont les entreprises qui rénovent. Il y a trop d’intervenants à coordonner. En plus, dans les combles si les poutres maitresses sont résistantes au feu mieux qu’une poutrelle métallique, parfois, il faut changer les pannes [Poutre horizontale reliant les fermes d’un comble], avec souvent des bois plus jeunes, plus sensibles au feu parce que pas assez secs ou d’essence plus inflammables. Bref, c’est là qu’intervient le fameux coordonnateur sécurité du chantier …

La flèche de Notre-Dame de Paris avant l’incendie…

Leglob-journal : Malheureusement, le feu est passé. Et de grandes quantités d’eau ont été déversées sur la structure. Comment vont réagir le bâti et les œuvres encore en place?

L’eau lave. Et quand vous déverser de l’eau froide sur une voute en pierres rougeoyantes sous l’action de la haute température, les enduits explosent et menacent les voutes. La chaleur désagrège les enduits et les pierres. Il faut donc travailler sur la stabilité de l’édifice et sa structure. Avec le plomb des vitraux, le point de fusion est très bas [327°, NDLR]. Le zinc des toitures fond à 419°. Ces métaux en incandescence portent le feu là où ils coulent et il faut absolument voir où ils se répandent et refroidissent.

Quant aux peintures, l’eau c’est une catastrophe. En plus de délaver les peintures, elle permet le développement de champignons, de moisissures qui sont fatales aux œuvres. Et si les pompiers utilisent des mousses carboniques, des réactions chimiques portent atteinte à l’intégrité des œuvres.

Maintenant, le protocole des pompiers est axé sur le sauvetage des vies. Le bâtiment n’est pas prioritaire. Par contre, avec les lieux remarquables, ils essaient de faire au mieux mais il n’est pas question de risquer des vies pour sauver les meubles. Face à ce type de sinistre, il faut trouver un compromis entre les différents impératifs. Et ce n’est pas simple.


Xavier Villebrun est directeur du service du patrimoine de Laval. Propos recueillis par Marrie de Laval


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