Tchad : « La France doit réagir et condamner » – Par Kaar Kaas Sonn 🔓

Tchad : Kaar Kaas Sonn écrit aux députés de la commission des affaires étrangères

Kaar Kaas Sonn, l’auteur de cette Lettre ouverte vit en Mayenne. Enarque, promotion 1997, il a travaillé au Tchad à la présidence de la république avant d’intégrer le ministère des affaires étrangères. Depuis, le sort de ses compatriotes n’a de cesse de le préoccuper. En avril 2021, il est reçu à l’Elysée autour de la question du Tchad et de la mort du Président Déby. Aujourd’hui, il écrit une lettre ouverte aux députés français de la commission des affaires étrangères après le « massacre du 20 octobre 2022 ». Verbatim


Par Kaar Kaas Sonn*


la lettre M sur leglob-journa, emblématique du département de la Mayenne

Monsieur le président de la commission des affaires étrangères,
Mesdames et Messieurs les députés,

Le jeudi 20 octobre 2022, un massacre de population civile manifestant à mains nues a été perpétré au Tchad. Cette tragédie a coûté la vie à plus de 130 manifestants et blessé près de 1000 autres. Par ailleurs des centaines de personnes sont arrêtées, notamment dans les quartiers sud de N’Djaména ou essentiellement parmi les militants du parti Les Transformateurs. Enfin, on déplore des disparitions de dizaines de personnes, la pratique de la torture, des exécutions sommaires et extra-judiciaires (plusieurs cadavres ont été jetés dans les morgues des hôpitaux, d’autres dans les fleuves).

On ne peut comprendre cette violente répression sans revenir sur les événements de cette année et sans prendre en considération la relation très particulière que la France entretient avec ce pays.

Le président Idriss Deby est mort en avril 2021 alors qu’il se trouvait au front pour combattre la rébellion. Il est donc décédé dans l’exercice de ses fonctions de chef de l’État. La constitution du Tchad prévoit dans ce cas une période de transition dirigée par le président de l’Assemblée nationale qui a charge d’organiser des élections en vue de désigner un nouveau président. Mais les militaires ont accaparé le pouvoir en arguant du mauvais état de santé du président de l’Assemblée nationale, lequel pourtant est toujours en exercice. Cette entorse à la constitution a choqué les tchadiens, mais elle semblait pouvoir assurer la sécurité du pays, d’autant que les militaires avaient promis qu’ils ne garderaient le pouvoir que dix-huit mois.

La France a entériné cette prise de pouvoir militaire par la voix du président Emmanuel Macron qui, intronisant le Général Mahamat Idriss Déby, a exprimé le soutien de la France et du G5 Sahel au fils d’Idriss Déby à la tête de la junte militaire qui a pris sa succession. « La France ne laissera jamais remettre -en cause la stabilité et l’intégrité du Tchad », a t-il cru bon de rappeler. Dès le départ, les dés étaient donc pipés, à commencer par la charte qui donne tous les pouvoirs au Conseil Militaire de Transition (CMT). Celui-ci nomme les membres des autres institutions, décide du calendrier du dialogue et, tout le monde le sait, désigne le prochain candidat à l’élection présidentielle et donc, le futur président. Cette mascarade démocratique, portée par une fraude électorale massive, était déjà bien rodée par le système du père Deby.

Dans cette perspective, un simulacre de réconciliation nationale a été organisé en septembre 2022 sous la forme d’un dialogue national. En réalité, ce fût une manœuvre de légitimation du coup d’État et de confiscation du pouvoir ; en clair, il s’est agi de bâtir un consensus politique de façade en éludant les sujets qui fâchent. Car tout le monde sait que le problème du Tchad est un problème de gouvernance clanique, sous tendu par des institutions biaisées et avec la complicité du gouvernement de la France, qui œuvrent depuis trois décennies, à ancrer le Tchad dans une misère innommable que rien ne justifie. Par conséquent, la principale résolution du dialogue national a été de prolonger la transition de deux ans et de donner la possibilité au général Mahamat Deby de briguer l’élection présidentielle – et donc de rester président à vie comme son défunt père.

Comme chacun pouvait s’y attendre, la réconciliation attendue n’a pas eu lieu. Le 20 octobre était donc la date de la fin officielle de la transition. Les forces politiques et la société civile qui n’avaient pas participé au « dialogue national » avaient projeté de manifester pour signifier leur refus du non-respect de la promesse des militaires faite devant le président Emmanuel Macron, venu assister aux obsèques de « l’ami de la France » de rendre le pouvoir aux civils.
Pourquoi la junte fait elle tirer sur des manifestants à mains nues ? Simplement parce qu’elle se sent soutenue par la France et donc, peut se permettre de massacrer ses opposants sans que personne n’y trouve rien à redire. Par ailleurs, la junte est désormais coutumière de massacres, car en avril 2021 déjà, une vingtaine de militants de l’opposition avaient été tués lors des premières manifestations contre le coup d’État, comme l’a révélé Amnesty International.

De ce qui précède, il ressort clairement que la junte agit ainsi parce qu’elle a le soutien indéfectible de la France. Cela se matérialise par l’absence de condamnation par les dirigeants français de ces massacres perpétrés sur une population désarmée et de compassion avec celles et ceux qui en sont victimes (physiques, psychiques, etc. ). Le silence des grands médias nationaux sur ce qui se passe au Tchad est assourdissant. La complaisance de la France à l’égard de la junte envoie un très mauvais signal au peuple tchadien et alimente le sentiment anti-français des opinions africaines déjà vent debout contre la politique africaine de la France.

En tant que représentants du peuple français, agissant au nom de la démocratie et de la paix, vous ne pouvez laisser s’installer une dictature sanguinaire au Tchad. La France, ayant une responsabilité historique dans la vie politique de ce pays, a devant elle deux possibilités :

  1. Condamner clairement le coup d’État et les massacres de la population qui exprime démocratiquement et pacifiquement ses droits et continuer à demeurer partenaire privilégié du Tchad,
  2. Fermer les yeux et faire comme si cela n’existait pas au risque créer des drames aux conséquences incalculables pour les tchadiens qui, considérant que la France est complice du régime qui les opprime (le souvenir du Rwanda de 1994 est toujours là) seront tentés d’aller chercher le soutient d’autres puissances.

Vous avez les cartes en mains et pouvez activer les mécanismes de la démocratie représentative pour sauver la situation et prouver que vous êtes capables de faire preuve de lucidité et de courage pour affronter les défis fondamentaux du continent africain. Rien ne saurait justifier un aveuglement préjudiciable aux futures relations de la France avec les africains en général et les tchadiens en particulier.

Recevez, Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les députés, mes plus respectueuses salutations.


*Kaar Kaas Sonn est citoyen français et Tchadien. Il est aussi musicien, auteur-compositeur


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