La Mayenne en 1936 : faire Front populaire, malgré tout – par Christophe Tropeau 🔓

Manifestation de la SFIO en réaction à la crise du 6 février 1934. Une pancarte proclame « à bas le fascisme » et des banderoles exigent « le pouvoir au socialisme » et la « dissolution des ligues fascistes » (agence Meurisse, 1934, Paris, BnF).
Manifestation de la SFIO en réaction à la crise du 6 février 1934. Une pancarte proclame « à bas le fascisme » et des banderoles exigent « le pouvoir au socialisme » et la « dissolution des ligues fascistes » (agence Meurisse, 1934, Paris, BnF).

En ce printemps 2026 est célébré le 90e anniversaire du Front populaire, un épisode marquant de l’histoire contemporaine française… et mayennaise. Le Front populaire ce fut rappelons-le, pour les élections législatives de 1936, le résultat d’une coalition politique électorale de Gauche, formée autour de plusieurs partis politiques comme le Parti radical, la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) (ancêtre du Parti socialiste) et le PCF. La victoire du Front populaire provoqua un choc pour une grande partie de la bourgeoisie. À l’inverse, elle suscita un large mouvement de soutien notamment dans le monde ouvrier.


Par Christophe Tropeau*


un belle lettre D sur eleglob-journal

Dans la dernière synthèse en date sur le sujeti, l’historienne Ludivine Bantigny écrit à propos des grèves du printemps 1936 : « La France entière s’embrase ». Pourtant, Madeleine, à l’époque jeune cuisinière dans une grande maison lavalloise, interrogée dans la revue d’histoire locale l’Oribus en mai 1987, déclare : « Je n’ai rien su du Front populaire en 1936. (…) Je n’ai aucun souvenir. Nous n’avions ni journaux, ni radio… ».

Le moins que l’on puisse dire est que la Mayenne n’est pas une terre pionnière en matière de Front populaire. Politiquement, c’est même l’inverse. Lors de la campagne des législatives au printemps 1936, dans les quatre circonscriptions du département, c’est à qui ne se revendiquera pas du Front populaire. Même les candidats radicaux, dont à l’échelle nationale, le parti se présente au sein d’un « Rassemblement populaire » avec un programme commun, aux côté des socialistes de la SFIO et des communistes, veulent bien se présenter sous leurs couleurs partisanes, mais pas sous celles du Front populaire.


En Mayenne, une impression d’absence de Front populaire


Lors du premier tour, le 26 avril 1936, la Mayenne est l’un des trois départements français, avec le Doubs et les Landes, à voir le Parti communiste français (PCF) perdre des voix par rapport aux législatives précédentes de 1932. Au second tour, le 3 mai, les députés mayennais élus sont tous les quatre issus de la droite et du centre-droit. À Laval, le député sortant, radical, Joseph Bouëssé, est battu de peu (49,7% contre 50,3%) par Félix Grat, un candidat de droite.

Quand les grandes grèves de mai-juin 1936 ont lieu, seuls trois départements français ne sont pas concernés : le Cantal, le Gers et la Lozère. Cependant, il faut relativiser le mouvement social mayennais. Il n’y a aucune occupation d’usine ou d’atelier en Mayenne lors de la première vague de grèves qui s’étend du 9 au 29 mai, vague qui démarre sur l’exigence de réintégration d’ouvriers licenciés pour avoir chômé le 1er mai 1936 et qui s’étend avec des revendications en termes d’augmentation de salaires, d’élections des délégués du personnel et de mise en place de congés payés. Cela ne bouge pas plus lors de la deuxième vague, début juin, au moment de la signature de l’accord Matignon (8 juin 1936), qui répond aux revendications des grévistes de mai.

Les occupations de lieux de travail en Mayenne apparaissent avec la troisième vague de grève, dans la seconde moitié du mois de juin et au début du mois de juillet, quand il s’agit d’imposer l’application de l’accord Matignon. Mais ces occupations sont relativement limitées en nombre. L’entreprise des Carrières de Bretagne et de Normandie connaît ainsi un mouvement simultané d’occupation sur ses sites de Saint-Jean-sur-Mayenne et de Pré-en-Pail entre le 11 et le 16 juin, avec respectivement 20 et 100 grévistes. Le site de la Compagnie française de l’amiante du Cap à Rochefort, sur la commune d’Andouillé, est occupé par 105 ouvriers pendant deux jours, les 16 et 17 juin. À Saint-Martin-du-Limet, aux Carrières de la Chesnaie, le mouvement est encore plus tardif, avec une occupation qui a lieu en deux temps, d’abord du 22 au 30 juin, puis du 4 au 7 juillet. À Laval, cela ressemble plus à des débrayages de quelques heures, comme à la manufacture de vêtements de la Vaissière, le 19 juin, et à l’entreprise de tissage Duchemin, le lendemain, avec respectivement 125 et 240 grévistes. Toutes ces occupations d’usine se font uniquement sur des revendications salariales, le patronat tardant à appliquer ce que prévoit l’accord Matignon, c’est-à-dire une augmentation comprise entre 7%, pour les salaires les plus élevés, et 15%, pour les moins élevés.


En Mayenne, une influence à bas bruit


Cependant, pour apprécier la véritable influence du Front populaire en Mayenne, il est nécessaire d’élargir la perspective et de considérer la période qui va de 1934 à 1938.

Comme partout en France, le temps du Front populaire est, pour la Mayenne, celui d’une réunification du mouvement syndical. Depuis 1922, le paysage syndical est marqué par la scission entre la Confédération générale du travail (CGT), proche des socialistes, et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU), relais du PCF. Le rapprochement entre les deux confédérations s’opère à partir de 1934, en particulier à travers la création de comités antifascistes. Ces organisations, mêlant militants des deux bords, sont une réponse à la menace des ligues d’extrême-droite, comme l’Action française et les Croix-de-feu, organisations dont les modèles politiques sont le fascisme de Benito Mussolini au pouvoir en Italie depuis 1922 ou le nazisme d’Adolf Hitler, chancelier allemand depuis janvier 1933.

En Mayenne, le comité antifasciste est un succès et regroupe des socialistes, des communistes, des militants CGT et CGTU, mais aussi des adhérents de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Le rapprochement syndical s’accélère à partir de 1935, dans un contexte de « Rassemblement populaire » initié à l’occasion du 14 juillet, où il s’agit, pour la gauche, de se réapproprier tout un héritage révolutionnaire, qui va du drapeau tricolore aux valeurs républicaines en passant par l’hymne national la Marseillaise. Parce qu’il s’inscrit dans cette démarche de réappropriation, le film La Marseillaise de Jean Renoir, financé en partie par la CGT, est reconnu, dès sa sortie en février 1938 comme « le » film du Front populaire.

À Laval, au Palais de l’Industrie, bâtiment situé à l’emplacement de l’actuelle salle polyvalente, ce sont 800 personnes qui se rassemblent le 14 juillet 1935 pour prêter serment de « rester unis pour défendre la démocratie ». En Mayenne, CGT et CGTU fusionnent définitivement lors d’un congrès organisé le 19 janvier 1936. À l’échelle nationale, la réunification des deux confédérations au sein d’une seule et unique CGT est officialisée par le congrès de Toulouse, du 2 au 5 mars 1936.


front populaire1936

Illustration d’une manifestation au moment du Front populaire en 1936 – Image générée par IA

Cette réunification conduit à un renforcement du syndicalisme face au patronat. En Mayenne, il peut apparaître surprenant que les ardoisiers de Renazé, où la CGT est bien implantée, n’aient pas occupé les mines au printemps 1936. Le 12 février 1934, ils avaient pourtant été les seuls en Mayenne à faire massivement grève, à l’appel de la CGT et de la CGTU, contre la menace que les ligues d’extrême-droite faisaient peser sur la démocratie française. Mais si le bassin ardoisier de Maine-et-Loire et Mayenne ne bouge pas en 1936, c’est parce que les représentants CGT sont entrés en négociations avec le patronat dès le 11 mai. Si les cheminots, les postiers ou les instituteurs, en particulier à Laval, n’occupent pas leurs lieux de travail, c’est que, comme ailleurs en France, les consignes qui viennent de la direction nationale de la CGT sont de ne pas étendre la grève aux services publics et aux transports, afin de ne pas créer un défaut d’approvisionnement et, de fait, mécontenter une opinion publique qui se retournerait contre un gouvernement de Front populaire fraîchement en place. Par ailleurs, en cas d’occupation d’usine, les représentants CGT sont amenés à jouer les médiateurs entre ouvriers et patrons. Louis Coulange, secrétaire de l’Union départementale de la CGT de la Mayenne, intervient ainsi, aux côtés du préfet, à la manufacture de vêtements de la Vaissière à Laval, le 19 juin 1936, pour trouver un accord amiable sur les salaires.

Si le Front populaire ne se matérialise pas beaucoup en Mayenne sous la forme des occupations d’usine, il se voit à l’occasion notamment de la manifestation organisée, le dimanche 14 juin 1936, à la Maison du Peuple de Laval, rue Noémie Hamard. Elle rassemble 400 à 500 personnes qui, après s’être réunies, forment un cortège et descendent vers la place du 11-novembre en chantant la Marseillaise et l’Internationale. Manière de s’approprier l’espace public.

Enfin, les changements apportés par le Front populaire se lisent dans la multiplication des syndicats. Contrairement à leurs confrères de la région parisienne, les ouvriers métallurgistes de la fonderie de Port-Brillet n’ont pas occupé leur usine, mais ils créent un syndicat le 11 juin 1936. Localement, c’est une « révolution » sur un site tenu, jusque dans les années 1920, par le paternalisme de la famille Chappée. L’été 1936 voit se multiplier le nombre des syndicats en Mayenne : maçons et ouvriers de la chaussure à Laval, carriers de Voutré, ouvriers de la l’industrie du bois de la Mayenne, ouvriers du textile de la ville de Mayenne, etc. Ils s’affilient pour beaucoup à la CGT qui, de 785000 adhérents en mars 1936, passe à 2,5 millions en juin pour atteindre un pic historique de 4 millions de syndiqués au début de l’année 1937. Le syndicalisme chrétien bénéficie également de l’embellie. En Mayenne, une Union départementale des syndicats de la Mayenne de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) est fondée le 18 octobre 1936.

Au printemps 1936, la Mayenne n’a donc pas connu de révolution politique ; en termes électoraux, il serait même plus pertinent de parler de contre-révolution. Par son caractère très majoritairement rural et agricole, elle n’a pas connu non plus de révolution sociale, que ce soit dans la réduction du temps de travail ou dans l’application de congés payés. En revanche, de manière plus sourde, elle n’échappe pas à ce qu’est fondamentalement le Front populaire, c’est-à-dire une « véritable révolution culturelle ». Désormais, le collectif vise à l’emporter sur l’individualisme et la convivialité des rassemblements et des cortèges républicains et démocrates, ancrés dans l’héritage de la Révolution française, et s’oppose à la triste tentation d’une extrême-droite prenant modèle à l’étranger.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, la bataille, culturelle, continue… ⬛


Christophe Tropeau est professeur d’histoire-géographie et docteur en histoire



Deux évènements organisés par la CGT Éduc’action 53  en Mayenne :

– Conférence sur “Mouvement syndical et Front populaire en France et en Mayenne”, par Christophe Tropeau, professeur d’histoire-géographie et historien de la Mayenne, mercredi 29 avril, à 20h, au Bâtiment 13, situé 4 rue Albert Jacquard (quartier Ferrié) à Laval. Entrée libre et gratuite.
– Soirée cinéma autour de la projection de La Marseillaise, un film de Jean Renoir, tourné au moment du Front populaire et sorti en 1938, jeudi 28 mai, à 20h, à l’Avant-Scène à Laval. Entrée : 6,50 euros.

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