L’ex-directeur du CH d’Ernée condamné pour ses méthodes – par Léonard Cottereau

Salle d'audience correctionnelle Laval Mayenne - leglob-journal.fr
Le micro à la barre des prévenu-es dans la grande salle d’audience du tribunal correctionnel de Laval – © leglob-journal.fr

Accusé de « prise illégale d’intérêts, discrimination fondée sur l’origine et outrage sexiste », l’ancien directeur du centre hospitalier d’Ernée, Gérard Guingouin a été condamné jeudi 7 mai 2026 par le tribunal correctionnel de Laval à douze mois de prison assortis d’un sursis et cinq ans d’inéligibilité. Une peine similaire à celle prononcée en 2024 à l’encontre de l’ancien maire de Gorron, Jean-Marc Allain.


Par Léonard Cottereau


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« Connaissez-vous la notion de conflit d’intérêt, monsieur Guingouin ? ”, demande la procureure de la République.

« Eh bien, c’est la rencontre de deux intérêts contradictoires : l’intérêt privé et l’intérêt public... » . Quand l’accusé nie tout enrichissement personnel, « ce n’est pas ce qui vous est reproché » , le reprend-elle.

Cette dernière charge a été abandonnée par le parquet pour prescription. En effet, les faits de nature contraventionnelle peine encourue inférieure ou égale à 3000 euros d’amende sont prescrits au bout d’un an. 

Ce qui est « reproché » concrètement à l’ancien directeur du centre hospitalier d’Ernée s’est produit en 2022, à la fin de son mandat à l’hôpital. Il a créé un nouveau service, y a adjoint une position de coordinateur, rédigé lui-même les prérequis de ce nouveau poste et fait pression afin que son épouse y soit recrutée Il a aussi refusé d’embaucher à un autre poste Elvina Gambier car elle aurait pu bénéficier de congés bonifiés de par son ancrage outre-mer, alors même qu’elle était la seule candidate. Il aurait aussi tenu des propos à connotation sexuelle ou sexiste en demandant à certaines de ses collaboratrices si elles « pratiquaient la sodomie » ou en disant d’un tableau qu’il lui « faisait penser à un pénis » .


« Le chant du cygne d’un ancien monde »


Toutefois, ces éléments étaient dans la tête de toutes les parties au moment de juger les deux charges retenues. C’est en évoquant entre autre cette attitude « grivoise », à défaut de pouvoir lui attribuer une qualification pénale que l’avocat des parties civiles, Camille Robert déclare lors de sa plaidoirie : « J’ai l’impression d’entendre le chant du cygne d’un ancien monde » .

Tout dans cette affaire évoque des pratiques courantes, autrefois tolérées mais pourtant bien illégales, en plus d’être immorales. Telle l’incarnation de cet ancien monde, Gérard Guingouin a semblé en décalage durant tout le procès. Quand il arrive à la barre, c’est l’air fier et sûr de lui. Il porte un costume fraîchement repassé et se tient droit. Il parle bien, poliment. Pourtant, quand la juge aborde le fond du dossier, il se crispe. Il croise et décroise les jambes, se penche, s’appuie sur ses mains, écarte les bras.

L’enquête a commencé par un signalement de Madame Parthenay alors directrice par intérim du centre hospitalier d’Ernée, à la suite de difficultés au centre hospitalier, avec un mouvement de grève engendré par des tensions entre le personnel et le prévenu. 


Le fichage des ultramarins


En 2022, Elvina Gambier, alors en CDD postule pour un poste de titulaire au Centre hospitalier d’Ernée. Elle est déboutée de sa demande, alors même que sa candidature était la seule et que son dossier était bien évalué. On lui apprend ensuite son non-renouvellement de CDD. 

« – Madame Gambier a demandé un poste. Pourquoi lui avez-vous refusé ce poste ?

À compétences égales, on recrute l’agent le moins cher… » . 

Et il s’avère que Madame Gambier bénéficie de congés bonifiés, pour lui permettre de voyager outre-mer, son lieu de naissance mais surtout le « centre de ses intérêts matériels et moraux » , d’où ce droit. Un droit qui a mis « très en colère » Gérard Guingouin lorsqu’il a appris son existence. Il a dès lors demander une liste de ses employés originaires d’outre-mer. 

Elvina Gambier se voit enfin attribuer un autre poste, de consolation. « J’ai fini par l’embaucher sous la pression des syndicats » , avoue-t-il. La procureure considère que son choix est basé sur la provenance géographique, les congés bonifiés n’étant pas uniquement dus aux personnes originaires des départements et régions d’outre-mer. Sa liste, elle, s’arrête aux ultramarins. Pris au piège, le principal intéressé cède : « Votre raisonnement est logique » , déclare-t-il à la barre.


Un poste taillé sur mesure


On découvre ensuite que Gérard Guingouin a créé un nouveau service dans l’hôpital. À sa tête, il installe un coordinateur « parcours-patient-résident » . La fiche de poste est rédigée pour correspondre à sa femme, et le prévenu est intervenu auprès des recruteurs pour s’assurer qu’elle soit bien choisie, en arguant qu’elle seule détenait les qualités requises pour ce travail. La juge qualifie cela de « recrutement qui interroge » .


Les sièges des magistrats devant la fresque du tribunal correctionnel de Laval - © leglob-hournal.fr

Les sièges vides des magistrats devant la fresque dans la salle d’audience du tribunal correctionnel de Laval – © leglob-hournal.fr

Il a le soucis du détail : « Ce n’est pas le poste que j’ai créé, mais le dispositif. Pour que ce dispositif vive, il fallait quelqu’un pour l’encadrer.  » . Et c’est sa femme qui devait être engagée, aurait-il répété aux recruteurs. Il maintient que son épouse était la personne idéale, mais conteste le fait qu’il ait rédigé la fiche de poste pour qu’elle lui corresponde. Il chipote sur des détails, contourne les questions de la juge. 

« – Répondez à ma question ! ...

Qui est ?

Écoutez-là « , assène la magistrate.

Le dispositif a été maintenu » , tente-t-il en ultime recours. Oui, mais pas le poste alors occupé par son épouse.


Une prime au mérite… pour sa femme


Suite à son recrutement, Madame Guingouin a bénéficié d’une formation évaluée à 13 000 euros, soit 60% du coût total dépensé pour des formations cette année-là. Interrogé sur la nécessité et le coût de cette formation, Gérard Guingouin explique : « J’ai aussi proposé une formation à Madame Vero, et à une psychologue, dont je n’ai plus le nom. » . Le master qui lui était proposé permettait à son épouse d’acquérir des qualités qu’elle n’avait pas encore, quelques mois après son recrutement. Pour un poste qui « lui correspondait parfaitement » défendait-il quelques minutes plus tôt.

Le « coût [était] important » selon la responsable des Ressources Humaines, Madame Georges. « Pas nécessaire » , pour les autres. Mais c’est lui qui décide, alors sa femme s’envole pour suivre sa formation à Toulouse.

Après sa désignation, il s’est assuré qu’elle bénéficie de primes particulières. Deux fois 200 euros. Une prime d’encadrement, liée à la réalisation d’évaluations selon le personnel de l’établissement entendu. Madame Guingouin, interrogée en garde à vue, admet n’en avoir fait aucune. « Elle a très bien fait son travail » , justifie son époux. 

Une autre, versée à la discrétion du directeur. Lui parle de « mérite » dans l’attribution des primes. Il voulait mettre fin aux décisions arbitraires. Il propose une règle : 200 euros par diplôme possédé. Madame Georges n’approuve pas l’idée. Peu lui importe. « Gérard Guingouin m’a demandé expressément de lui attribuer cette prime » , explique la RH. « Je n’ai pas favorisé mon épouse, mais tout ceux qui ont acquis des diplômes supplémentaires. » . En l’occurrence, Madame Guingouin uniquement sur 350 employés éligibles.


« Rien d’illégal » ?


À chaque question, Gérard Guingouin semble en décalage avec l’appréciation de ses collègues. Quand eux disent rouge, lui dit vert. Et quand il prend une décision, peu semble lui importer que celle-ci soit contestée.

Quand la juge qui préside le tribunal correctionnel tente de le mettre face au fait accompli, lui ne voit pas le problème. 

« – Le referiez-vous ?

Non.

Pourquoi ?

Parce que je suis là. » .

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été averti. Quand une de ses collaboratrices de l’époque s’inquiète d’un potentiel conflit d’intérêt, il la rassure : « Pas du tout, il n’y a rien d’illégal » , explique alors le directeur du centre hospitalier, arguant qu’il ne mènera pas les entretiens pour recruter sa femme.

« Monsieur Guingouin ne comprend pas que les autres agents du centre hospitalier peuvent se poser des questions » , déclame l’avocat du centre hospitalier d’Ernée qui se constitue partie civile. « Ça devrait être une évidence qu’on ne peut pas faire ça avec de l’argent public. ” .

La procureure en remet une couche, alors qu’elle propose pédagogiquement une peine d’avertissement : « Exercer une fonction publique est exigeant. Cette fonction requiert de l’impartialité » . Et le manque dont a fait preuve celui qui gère désormais deux Ehpad lui vaut dix-huit mois de prison avec sursis et cinq ans d’inéligibilité, selon son réquisitoire. Il n’écopera que de douze sur les dix-huit mois demandés, ainsi que les cinq ans d’inéligibilité.

Pourtant, le condamné de 65 ans ne peut proposer mieux que des excuses : « Si j’ai offensé des gens, je vous prie de me pardonner. » . Peut-être espère-t-il aussi le pardon de sa femme, lui qui a été condamné pour violence sur conjointe en 2024, deux ans après les faits.

« J’ai voulu l’aider » , répète-t-il deux fois, la voix prise de tremblements. « J’ai voulu l’aider... » . ⬛


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