Quand la République change enfin de visage – Par Rihaoui Chanfi 🔓

Blly Bagayoko en 2026 - image libre de droit
Le nouveau maire de Saint-Denis-Pierrefitte, Bally Bagayoko en 2026 – image libre de droit

La séquence au lendemain de l’élection de nouveaux maires issus de l’immigration suscite un immense espoir pour une partie du pays, mais elle a révélé aussi, avec brutalité, le racisme persistant qui continue de contester à certains le droit d’incarner pleinement la République. Comme hier avec l’entrée des ouvriers dans les lieux de pouvoir, ce basculement provoque chez certains un véritable choc. Il faut briser le silence


Par Rihaoui Chanfi


La belle lettre guillemet du Glob-journal

« J’ai longtemps hésité avant de prendre la parole dans vos colonnes. Parce qu’en France, lorsqu’une personne noire dénonce le racisme qu’elle subit ou qu’elle observe, on lui oppose presque toujours la même mécanique verbale : tu exagères, tu te victimises, tu ramènes tout à ta couleur de peau. Comme si le problème n’était jamais le racisme lui-même, mais toujours la parole de celui qui ose le nommer. Comme si, pour être audible, il fallait souffrir en silence. Comme si nous n’avions le droit d’être légitimes qu’à condition de ne jamais dire ce que nous vivons.

Mais aujourd’hui, il faut parler.

Il faut parler parce que ce que nous voyons depuis l’élection de nouveaux maires issus de la diversité et de l’immigration, notamment dans plusieurs communes populaires, n’est pas anodin. Ce n’est pas une simple agitation médiatique. Ce n’est pas une polémique passagère de plus. C’est un révélateur. Un révélateur de l’état de notre démocratie. Un révélateur de ce que la France accepte encore mal : que des enfants de l’immigration, parfois noirs, parfois arabes, parfois héritiers d’histoires africaines, nord-africaines ou ultramarines, puissent non seulement participer à la vie de la cité, mais la diriger.


Quand le pouvoir change de visage


Je suis entré en politique le 21 avril 2002, après la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Comme beaucoup de ma génération, j’ai reçu ce choc comme un avertissement et comme un appel. Un avertissement sur la fragilité de notre démocratie. Un appel à ne plus rester spectateur. Vingt-quatre ans plus tard, je me rends compte à quel point certaines choses ont changé, et à quel point d’autres, malheureusement, n’ont pas changé assez.

Oui, il y a aujourd’hui quelque chose de nouveau. Oui, voir émerger une génération de maires issus de l’immigration dans plusieurs territoires, notamment en région parisienne, dans le 93, le 95, ou dans d’autres périphéries urbaines, est un fait politique majeur. Mais ce qui est tout aussi frappant, c’est la violence des réactions que cette émergence suscite. Ici une insulte. Là un soupçon. Ailleurs une remise en cause de leur légitimité. Comme si, dans l’esprit de certains, nous pouvions être acceptés comme citoyens, mais jamais tout à fait comme représentants. Comme si la République nous ouvrait la porte du hall, mais nous interdisait encore l’accès au bureau du maire.


Rihaoui Chanfi au premier plan elu au conseil municipal acte 2 de Laval © leglob-journal.fr

Rihaoui Chanfi au premier plan, élu au conseil municipal acte 2 de Laval sur le même rang que Florian Bercault conseiller municipal et pas encore élu maire – © leglob-journal.fr

Au fond, ce qui dérange, ce n’est pas seulement notre présence. C’est notre élévation. C’est le fait que certains d’entre nous sortent enfin du déterminisme social dans lequel on les avait discrètement assignés.


Le précédent ouvrier


Il faut regarder cette séquence avec un peu de mémoire.

La société française a souvent eu du mal à accepter l’arrivée dans les lieux de pouvoir de celles et ceux qu’elle voulait maintenir à distance. Ce fut vrai lorsque les ouvriers ont commencé à entrer dans la représentation politique, à siéger dans les assemblées, à prendre la parole au nom du peuple, à ne plus seulement être gouvernés mais à gouverner eux-mêmes. Là aussi, ce fut un choc. Là aussi, cela a suscité du mépris, de la condescendance, parfois de la peur. Non pas parce qu’ils étaient illégitimes, mais précisément parce qu’ils devenaient légitimes.

Aujourd’hui, il se passe quelque chose de comparable avec une partie des enfants de l’immigration. Ce n’est pas le même moment historique, ce ne sont pas les mêmes trajectoires, mais la mécanique sociale se ressemble. Tant que chacun reste à la place qu’on lui a assignée, l’ordre paraît acceptable. Dès lors que certains franchissent les frontières invisibles du pouvoir, deviennent élus, deviennent maires, deviennent incarnations de l’autorité républicaine, alors surgit un trouble. Comme hier pour les ouvriers devenus responsables politiques, l’accession d’enfants de l’immigration à la décision publique agit comme un révélateur des résistances profondes de la société française.

Nous avons tenu notre part. Nos parents sont arrivés en France il y a quarante ou cinquante ans. On leur a dit : travaillez, respectez les règles, apprenez la langue, envoyez vos enfants à l’école, faites en sorte qu’ils réussissent, qu’ils s’intègrent, qu’ils deviennent pleinement français. Nous avons cru à cette promesse. Nous avons cru à l’ascenseur social. Nous avons cru à l’école. Nous avons cru à la méritocratie républicaine. Nous avons cru que l’effort, l’engagement, le civisme, finiraient par être reconnus.

Et nous l’avons fait.

Nous avons étudié. Nous avons travaillé. Nous nous sommes engagés dans la vie associative, sportive, citoyenne, syndicale, municipale. Nous avons été éducateurs, bénévoles, militants, responsables d’associations, entraîneurs, médiateurs, élus de terrain. Les nouveaux maires dont on parle aujourd’hui ne sont pas des figures tombées du ciel. Ce ne sont pas des produits de laboratoire. Ce ne sont pas des candidatures artificielles fabriquées pour illustrer un slogan. Ce sont, pour beaucoup, des femmes et des hommes enracinés dans leur ville, dans leur quartier, dans leur commune, parfois depuis des décennies. Des personnes qui ont passé une partie de leur vie à aider les autres avant de prétendre les représenter.

Et pourtant, au moment où ils accèdent à la responsabilité, une partie du débat public ne voit plus leur travail, ni leur mérite, ni leur engagement. Elle ne voit plus que leur origine supposée. Elle ne voit plus que leur couleur. Elle ne voit plus que le fantasme qu’elle projette sur eux.


Ce que Laval m’a appris


rihaoui chanfi
Rihaoui Chanfi lors d’une manifestation – réélu à la ville de Laval, délégué aux pratiques sportives – © Archives leglob-journal.fr

Je parle de cela avec d’autant plus de gravité que je sais, intimement, ce que cela signifie.

J’ai été le premier élu noir issu de l’immigration à Laval. Et je peux le dire avec lucidité : j’ai passé une grande partie de mon mandat à devoir prouver ma légitimité. À devoir trouver ma place dans un monde où, au fond, beaucoup estimaient que cette place n’était pas naturellement la mienne. Petit homme, ovni solaire, issu de l’immigration comorienne : voilà parfois ce que j’ai senti dans les regards, dans les silences, dans certaines attitudes, dans cette nécessité permanente d’être irréprochable, de justifier sa présence, de démontrer cent fois plus que les autres qu’on mérite simplement d’être là.

Ce mandat sera, sûrement, mon dernier mandat. Mais si j’ai voulu continuer, si j’ai tenu, si j’ai refusé de partir plus tôt malgré les doutes, malgré les fatigues, malgré parfois l’usure intime que produit cette lutte silencieuse pour la légitimité, c’est parce que j’ai compris, parfois malgré moi, que j’étais devenu un symbole.

Je ne l’avais ni demandé, ni vraiment recherché. Mais sur le terrain, notamment dans les quartiers populaires, des mères, des pères, des familles sont venus me voir pour me dire merci. Non pas pour flatter un ego. Mais parce que, pour la première fois à Laval, ils voyaient un élu noir et ils se disaient que c’était donc possible. Et surtout parce qu’ils voyaient en cela une possibilité pour leurs enfants. Voilà ce qui m’a le plus bouleversé durant ce mandat : comprendre que, sans l’avoir voulu, j’étais devenu pour certains un exemple, une preuve, un signe d’espoir.

Et cela, il faut le mesurer.

Pour beaucoup d’enfants issus de l’immigration, la réussite visible s’est longtemps limitée à quelques domaines : le sport, la musique, le divertissement. Très peu s’identifiaient à des figures politiques, tout simplement parce que celles-ci ne leur ressemblaient pas, ou parce qu’on leur avait fait comprendre que ces espaces n’étaient pas pour eux. Quand on ne se voit nulle part, on finit par croire qu’on n’a pas le droit d’y être.

C’est pour cela que l’élection de ces nouveaux maires est un immense espoir.

Un espoir pour les enfants qui grandissent aujourd’hui dans les quartiers populaires. Un espoir pour les familles qui ont travaillé dur pendant des décennies. Un espoir pour toutes celles et ceux à qui l’on a toujours dit de faire des efforts, sans jamais leur garantir que ces efforts seraient reconnus. Un espoir aussi pour la France elle-même, car une démocratie grandit quand elle ressemble davantage à son peuple, et non quand elle s’enferme dans la reproduction sociale et symbolique.

Car il faut le dire clairement : ces victoires ne sont pas une menace pour la République. Elles sont une promesse républicaine qui commence enfin à se réaliser.


La France telle qu’elle est


Ce que certains appellent avec mépris “la diversité”,  ou avec enthousiasme la « Nouvelle France » moi j’y vois simplement la France telle qu’elle est. Une France multiple. Une France mêlée. Une France de visages, d’accents, d’histoires, de cultures, de croyances diverses, qui ne s’opposent pas mais se rencontrent. Une France « black-blanc-beur », pour reprendre une expression imparfaite mais qui dit au moins une chose essentielle : notre pays ne se réduit pas à une identité figée. Il est une communauté de destin.

Et c’est précisément cela que certains refusent encore d’accepter.

Ils voudraient nous enfermer dans un faux débat : eux contre nous, l’ancienne France contre la nouvelle, les “Français de souche” contre les autres, la République contre les quartiers, l’universel contre les minorités. Je refuse cette lecture. Elle est fausse. Elle est toxique. Elle ne produit rien d’autre qu’une aggravation des fractures. Nous ne sommes pas une France contre une autre France. Nous sommes des Français parmi d’autres Français. Nous ne voulons remplacer personne. Nous voulons seulement être considérés comme les autres.

Laval, laboratoire du réel

C’est aussi ce que j’ai vu à Laval.

En Mayenne, le chemin reste long, très long. Mais je veux aussi dire une chose juste : les choses bougent. Sous le dernier mandat de Florian Bercault, nous étions deux personnes issues de l’immigration au conseil municipal ; aujourd’hui, les personnes ayant une histoire personnelle plus diverse y sont plus nombreuses. Et c’est tant mieux. Non pas parce qu’il faudrait choisir des élus pour leur origine, ce qui serait faux, condescendant et profondément rabaissant. Mais parce qu’il faut avoir l’intelligence de comprendre ce qu’est une ville. Et Laval est une ville multiple. Dans ses quartiers, dans ses écoles, dans ses associations, dans ses familles, la richesse humaine vient d’horizons divers. La représentation politique ne doit pas être un décor en retard sur la réalité du pays.

Je veux aussi rendre à Florian Bercault ce qui lui revient. Il a compris, profondément, que Laval ne peut tenir que par le respect de toutes ses composantes. On l’a vu dans sa présence à des événements culturels liés à différentes histoires du monde, algériennes, guinéennes ou autres, présence assumée avec authenticité. Il en a payé le prix. Il a reçu des menaces, des insultes. On l’a même traité de “maire des Guinéens”, comme si respecter une partie de sa population revenait à trahir le reste. Comme si tendre la main à tous signifiait choisir un camp contre un autre. C’est absurde ! Et c’est révélateur.

Car au fond, ce qui lui est reproché par certains, comme à d’autres maires ailleurs en France, c’est de refuser l’exclusion comme méthode. De considérer qu’un enfant lavallois vaut un autre enfant lavallois, quelles que soient son origine, son nom, sa couleur ou son histoire familiale. De croire que le vivre-ensemble n’est pas un slogan, mais une exigence concrète. De faire de la ville un espace commun, non un territoire fragmenté en méfiances réciproques.

Pas eux contre nous

Contrairement à ce que disent les entrepreneurs de peur, cela n’a rien à voir avec le communautarisme. Le communautarisme, c’est instrumentaliser des groupes humains pour flatter un électorat ou dresser les habitants les uns contre les autres. Ce que je vois ici, c’est exactement l’inverse : une volonté de faire tenir ensemble une ville réelle, diverse, vivante, sans jamais demander à quiconque de renoncer à sa dignité pour avoir sa place.

Et si certains quartiers ont massivement soutenu cette démarche, ce n’est pas parce qu’on les aurait enfermés dans une logique identitaire. C’est parce qu’ils ont enfin eu le sentiment d’être regardés avec respect.

Je le dis souvent : tant qu’on ne vote pas, on n’existe pas pleinement dans le rapport de force démocratique. Le vote, c’est l’existence civique. C’est la manière la plus claire de dire : nous sommes là, nous faisons partie du corps politique, nous comptons, nous voulons peser sur notre destin. Pendant trop longtemps, beaucoup de partis ont utilisé les enfants de l’immigration comme une image, un argument de communication, un supplément d’âme électoral. Mais au moment des investitures, des responsabilités majeures, des postes vraiment décisifs, on nous a souvent relégués à la périphérie.


Ils n’auront pas droit à l’erreur


Peut-être que ces élections marquent le début d’un changement.

Peut-être qu’elles permettront à une nouvelle génération de croire que la politique n’est pas un monde interdit. Peut-être qu’elles permettront à des enfants qui étaient en CM2 en 2020, et qui auront bientôt l’âge de voter, de se dire qu’ils ont non seulement le droit de participer, mais peut-être un jour le droit de diriger. Peut-être qu’elles feront naître des vocations nouvelles. Peut-être qu’elles feront reculer cette blessure intime qui consiste à grandir en se demandant si l’on sera un jour considéré comme un Français à part entière.

C’est pour cela que le racisme qui vise ces nouveaux maires doit être condamné avec la plus grande fermeté.

Parce qu’il n’est pas seulement une haine des individus. Il est une haine de ce qu’ils représentent : la mobilité sociale, la dignité retrouvée, la possibilité du mélange, la promesse d’égalité, l’idée même qu’un enfant d’ouvrier, un enfant de femme de ménage, un enfant de l’immigration puisse porter l’écharpe tricolore et incarner, lui aussi, la République.

Oui, le plus dur commence pour eux. Ils seront plus surveillés, plus attaqués, moins pardonnés. Leurs erreurs seront grossies. Leurs maladresses seront instrumentalisées. Ce que l’on tolère chez d’autres deviendra, chez eux, une preuve à charge. Nous le savons. Nous avons grandi avec cette exigence inégale : ne pas avoir droit à l’erreur.

Mais précisément pour cela, nous devons les soutenir avec exigence et avec justice. Non pas parce qu’ils seraient au-dessus de la critique. Mais parce qu’ils ont droit, eux aussi, à être jugés comme n’importe quels élus : sur leurs actes, leurs résultats, leur éthique, leur capacité à servir le bien commun. Pas sur leur nom. Pas sur leur visage. Pas sur les fantasmes que certains projettent sur eux.

Une seule dignité

Le combat contre le racisme ne doit pas fracturer davantage la France. L’antiracisme, l’antifascisme, la lutte contre l’antisémitisme ne doivent pas fabriquer des camps ennemis, mais rappeler une évidence : une nation ne tient que si elle reconnaît chacun de ses enfants dans une même dignité.

Mes enfants sont des enfants de sang mêlé, de cultures multiples, d’histoires diverses. Et comme tous les parents de France, je ne veux pas qu’ils aient un jour à choisir entre les parts d’eux-mêmes. Je veux que cette richesse soit une force pour leur épanouissement, pas une entrave. Je veux qu’ils grandissent dans un pays où leur pluralité ne sera pas perçue comme une anomalie, mais comme une part normale de la France contemporaine.

Leur victoire nous oblige

Voilà pourquoi je prends la parole aujourd’hui. Pour dénoncer le racisme délétère qui s’abat sur ces nouveaux maires.

Pour dire à ceux qui les insultent qu’ils s’en prennent aussi à l’idée que nous nous faisons de la République. Pour rappeler que leur victoire n’est pas celle d’une communauté contre une autre, mais celle de la démocratie locale quand elle s’ouvre enfin à tous.

Et pour dire à tous les enfants issus de l’immigration, à Laval comme ailleurs : votre place dans ce pays n’est pas à négocier. Elle est entière. Elle est légitime. Elle est française. ⬛


le slogan du Glob-journal

1 commentaire sur “Quand la République change enfin de visage – Par Rihaoui Chanfi 🔓”

  1. Il n’y a pas de classement à établir, 1er, 2ème cela n’a aucun sens. La République ne reconnaît ni races, ni couleurs de peau, ni communautés. Elle ne reconnaît que des citoyens, libres et égaux en droit.

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