Jean Luchaire vient d’être fusillé, extrait du film Les Rayons et les ombres signé Xavier Giannoli avec Jean Dujardin dans le rôle principal – Xavier Giannoli
Le parcours du journaliste Jean Luchaire, patron de presse devenu collabo sous l’Occupation allemande et le régime de Vichy et qui finira fusillé, est raconté dans un film signé Xavier Giannoli. C’est une longue épopée « inspirée d’une histoire vraie » sur un personnage qui a vécu cette période controversée de la France contemporaine où tout a été permis.

Le long métrage de trois heures vingt glisse. L’histoire est bien évidemment romancée pour des raisons cinématographiques et pour que le grand public puisse y adhérer. En tant que spectateur, on ne s’ennuie à aucun moment et c’est vivifiant de voir par les temps qui courent des œuvres à rebours des films qui sont volontairement court bien loin des vidéos imposées sur les réseaux sociaux. Jean Luchaire (Jean Dujardin) est le père de Corinne (Nastya Golubeva), tous deux sont tuberculeux. Elle nous raconte par incidence qu’après la guerre, « rien n’existait pour soigner les malades alors on les mettait loin dans des sanatorium pour éviter la contamination… »
Actrice adulée après avoir tourné quelques films avant que n’éclate la guerre, Corinne, l’une des enfants de Jean Luchaire apparait comme une double victime : de la maladie qui détruit ses poumons et des agissements de son père… « Je ne savais pas… » se justifiera-t-elle… « Je suis innocente ! » crie-t-elle au début du film sur tous les tons pour les besoins d’un casting au tout début de sa carrière. Une phrase qu’elle apprendra à dire par la suite en ukrainien… et qui résonne dans le film comme un aveu…
Journalisme devenu de propagande
Le récit de cette lente descente aux enfers s’ouvre après la guerre en 1948, le journaliste a été fusillé et l’on découvre sa fille Corinne essayant de se dissimuler derrière des lunettes noires dans les rues de Paris, promenant sa fille dans une poussette et qui se fait violemment agresser par deux jeunes dans un jardin public. La rancœur d’après guerre a été longtemps tenace… On la voit ensuite enregistrer son témoignage, son histoire, celle de son père surtout, sur un magnétophone posé sur la table de la cuisine. Ce sera la voix off du film. Le parcours des personnages relaté dans ce film de Xavier Giannoli est comme on dit « inspiré d’une histoire vraie » . Même si selon de nombreuses critiques le film s’accommode d’arrangements avec l’histoire des Luchaire.

Corinne, la fille de Jean Luchaire s’enregistre pour témoigner – Xavier Giannoli
Le scénario nous donne à voir un film léché qui à l’aide de nombreux flashback retrace la lente dérive d’un homme qui avant la Seconde guerre mondiale était idéologiquement ancré à Gauche. En 1927, Jean Luchaire adhère d’ailleurs au parti radical-socialiste, et il apparait au début du film comme un pacifiste refusant le conflit entre l’Allemagne et la France… Et même un humaniste. Un peu, toute proportion gardée, à l’image de Jean Jaurès le patron de presse fondateur du quotidien L’Humanité avant la Première guerre mondiale.
On y évoque la LICA (Ligue internationale contre l’antisémitisme) créée en France à la fin des années 1920 et qui deviendra plus tard la LICRA, avec le R de racisme. La Ligue est présente à un de ses meeting où le journaliste prône aux cotés de son ami allemand la paix, mais aussi le rapprochement entre les deux peuples. Pour l’allemand francophile Otto Abetz (August Diehl), il n’y a pas de doute : « L’Allemagne veut la paix » et pour Luchaire « il faut maintenir le dialogue avec Hitler ! Continuer à discuter, à négocier... Éviter l’escalade… Trouver des points d’entente » . Le journaliste présidera d’ailleurs le Comité d’entente des jeunesses pour le rapprochement franco-allemand.


L »ambassadeur de l’Allenagne nazie en France Otto Abetz (August Diehl) et Jean Luchaire (Jean Dujardin) dans le box des accusés – Xavier Giannoli
Mais ce qui apparait comme acceptable un temps, – prêcher pour la paix -, ne le sera plus, plus tard. Solidarité entre les peuples et réconciliation pour éviter la guerre, cela conduira Luchaire qui s’est lié d’amitié avec Otto Abetz, qui finira par devenir ambassadeur du Reich en France, sur une pente dangereuse qui le fera tomber dans un gouffre de facilités et de compromissions avec l’occupant.

Des graffitis placardés dans les locaux du journal de Luchaire – Xavier Giannoli
Passionné de journalisme qui finira par devenir de complaisance et de propagande avec le régime de Vichy et l’Allemagne nazie, Jean Luchaire est pris aussi dans une spirale de l’argent où le plaisir se conjugue par trop avec les affaires faciles en ces périodes où l’on manquait de tout sauf dans les milieux autorisés proches de l’occupant.
Dans Les Nouveaux Temps, son quotidien, un de ses éditoriaux collaborationniste titre « Une France neutre est une France morte » cherchant à justifier ainsi la collaboration qui lui apparait nécessaire. Pierre Brossolette, journaliste lui aussi et grand résistant qui fut des débuts de l’aventure avec d’autres plumes et co-fondateur de Notre Temps avec Luchaire avant qu’il ne devienne le quotidien Les Temps Nouveaux, le lâchera quand il sera question que le journal soit financé par l’ambassade allemande en France. Luchaire écrira de nombreux éditos. Dans un de ses écrits, on peut lire : « Européens, nous devons traiter avec les gouvernements européens quels qu’ils soient. […] Stresemann nous était plus sympathique qu’Hitler mais Hitler, c’est l’Allemagne. […] Au surplus, ce qui compte essentiellement à nos yeux, c’est la paix. La liberté n’est le plus précieux des biens qu’à condition de vivre. » . Et se trouver du coté de la force.

Quand Corinne voit son père arrêté – Xavier Giannoli
Le film est à voir, pour comprendre ce qu’était la collaboration qui s’est déployée en France de 1940 à 44, mais pour autant il n’explique pas comment on passe d’intellectuel de gauche à collabo avec les nazis, et comment on devient finalement un salaud… L’arrivée, presque à la fin de film, du réquisitoire du procureur lors du procès de Luchaire qui sera condamné à la peine de mort cherche à donner des repères pour que le spectateur comprenne. Xavier Gianolli avait réussi à dépoussiérer Les Illusions perdues de Balzac … Son film qui vient s’ajouter à la courte liste des œuvres cinématographiques sur la collaboration n’est pas aussi jubilatoire. Sans doute parce que le sujet s’y prête nettement moins, et qu’il entre aussi en résonance avec l’époque actuelle où l’émergence dans notre pays de l’extrême droite rebat, à quelques encablures d’une élection majeure, dangereusement les cartes … ⬛
