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APROCHIM - Benoît Marichal et Eric de Roquefeuil reviennent sur l’épisode de l’explosion-incendie qui a secoué l’usine et la population de Grez-en-Bouère, le vendredi 13 octobre 2017. Créé en 2004 pour protester contre deux projets de carrières dans le secteur de la Forêt de Bellebranche, bien avant qu’Aprochim n’occupe le devant de la scène avec la révélation de la pollution aux PCB, l’association Entre Taude et Bellebranche [ETB] nous a accordé un long entretien où Benoît Marichal et Eric de Roquefeuil passent en revue toute la problématique de ce dossier Aprochim qui empoisonne la Mayenne. Le rôle de chacun, les actions récentes et l’avenir de cette usine à la campagne. Révélations et analyses.

Entretien

Leglob-journal : ETB a demandé dans un communiqué de presse, il y a quelques semaines la fin du traitement des PCB à Grez-en-Bouère, est-ce que cela équivaut à la fermeture de l’usine ?

Benoît Marichal : Quand nous, à Entre Taude et Bellebranche, on demande la fin du traitement, on sait qu’il y a 90 % de chance qu’il y ait une fermeture. C’est de la responsabilité de la direction. Ils nous promettent toujours un Aprochim-2 depuis 2011 ; on nous a toujours dit qu’ils envisageaient un développement de l’entreprise de l’après-PCB. Mais en terme de visibilité économique, normalement déjà en 2011, c’était fini, le marché devait se tarir. Et c’est pour cela que les salariés mettaient une grosse pression sur leur direction pour avoir une perspective économique. On est bientôt en 2018, on a toujours pas cet Aprochim-2.

Leglob-journal : Pour être clair, vous ne souhaitez pas la fermeture de l’usine, vous souhaitez qu’on ne traite plus les PCB à Grez-en-Bouere ?

Oui, en ayant bien conscience aux vues de la façon dont a été gérée l’usine que cela équivaut quasiment à une fermeture, mais ça, c’est un problème de management et on peut pas sans arrêt nous faire de l’autocensure par rapport à un problème environnemental lourd, en disant : « les salariés vont avoir un problème de chômage ». C’est vraiment une gestion qui a été faite sans anticipation de la part de l’entreprise. Parce que le gisement national du traitement des PCB s’épuise, il faut donc aller à l’international et on ne va pas à l’international avec un canard boiteux.

Nous, à ETB, on ne dit pas que Trédi est très bon, on ne dit pas ça ; nous disons simplement qu’il y a eu une erreur de casting sur le lieu qui a réceptionné cette usine. On ne met pas des PCB qui vont dans la nature au cul de fermes, en sachant que cela va dans la chaîne alimentaire.

Le problème de base d’Aprochim, c’est le process qu’ils n’arrivent toujours pas à maîtriser encore aujourd’hui et un problème de lieu qui sera toujours problématique.

Leglob-journal : Dans votre communiqué vous parliez de Trédi qui devait prendre le relais d’Aprochim pour traiter les PCB, vous n’êtes pas mandatés, ou payés ou arrosés par eux ?

Non ! [sourires] si on a essayé de nous arroser, c’est pas Tredy !

Leglob-journal : soyez plus explicites !

Eh bien, il y a des acteurs locaux qui sont indemnisés en trois fois, par exemple, ce qui permet de mettre la barre sur eux ; et nous même lors de notre première rencontre avec messieurs Gauthier et Mancini, la direction d’Aprochim, on a eu une proposition pour abandonner nos plaintes.

Leglob-journal : Ah oui, et de combien, cette proposition ?

Eh bien, au président de l’association et à moi-même, on nous a dit : « Combien pour abandonner ? » et bien sûr on a refusé. Donc nous n’avons jamais su combien il pouvait nous offrir. L’entretien a duré une heure pour arriver à la question « Combien ? » posée par monsieur Gauthier. Et quand on a répondu qu’on ne voulait pas, ça a duré 3 minutes derrière !...

Ça se fait hein ! C’est pas illégal ! C’est une transaction... Nous, ce qu’on veut, c’est que ce problème se résolve, donc on pense que la Justice c’est une pression, elle est lente certes, c’est un rouleau compresseur, mais on sait qu’elle avance ; on a gagné au civil : les cheminées ont arrêté de polluer ; prenez le « difus » [Ce qui se propage dans l’air, NDLR] : Pourquoi il est en train d’être réglé, ce problème de rejet ? C’est parce que ça avance aussi...La préfecture a pris conscience aussi et met la pression, donc si nous abandonnons nos plaintes nous perdons tous leviers sur l’entreprise et l’administration.

Leglob-journal : Est-ce que vous avez eu des pressions fortes pour vous intimider ?

Non, pas de pressions fortes ; il y a du dénigrement : on nous traite de pseudo-ingénieurs alors qu’on ne fait que lire des études de l’INERIS et des tableaux Exel ; on lit les conclusions : tout un chacun peut le faire. Nous, notre boulot ça a été qu’on oublie pas l’étude de l’INERIS (Institut national de l’environnement industriel et des risques) de 2011 ; parce qu’on nous parle de celle de 2015 qui pose un nouveau regard soi-disant, mais dès 2011 elle avait dit la même chose. Mais nous ne sommes pas ingénieurs.

Nous, à notre actif si on a un mérite, c’est d’avoir fait entrer en 2011 dans le Plan de surveillance alors que la Préfecture n’en voulait pas, les mesures dans l’environnement, dans la viande, dans le lait. À partir de ce moment-là, il n’y avait plus moyen d’esquiver la pollution parce qu’il y avait une sorte de thermomètre qui tombait tous les mois. Et depuis 6 ans, depuis, on lit les tableaux de pollution. On est juste lanceur d’alerte ; on a la volonté que le problème soit traité. Et montrer que ce n’est pas résolu. Un devoir de vigilance.

Leglob-journal : Eric de Roquefeuil et Benoit Marichal, dans ce dossier il y a trois acteurs, Aprochim, les associations de défense, et l’État. Que dites vous sur ce dernier acteur ?

Eric de Rocquefeuil : en 2011, ce qui est hallucinant, c’est qu’avant cette date on s’aperçoit qu’il n’y a qu’une seule mesure dite de « sortie cheminée » par an ; c’est la surveillance d’Aprochim, avec tous les deux une analyse de lychen qui s’est avérée incompétente pour voir cette pollution au PCB. Donc là, il y avait un gros souci à ce niveau là, sur un procédé qui avait été mis en place nul part. Qui au final s’avère expérimental, puisqu’en 2013 on commence par nous parler de pilotes, etc.

Benoît Marichal : oui, on ne met pas de mesures alors qu’on sait que c’est un truc tout nouveau qu’on a pas vu fonctionner ailleurs...

Eric de Rocquefeuil : et puis on nous dit que les PCB, c’est quelque chose de dangereux : très bien ! On nous dit « il faut décontaminer, retraiter » : très bien ! On va pas être contre. On n’est pas contre des usines comme Aprochim, Tredy, etc. Mais en revanche à partir du moment où on nous dit « on va regrouper et traiter parce qu’il ne faut pas que ça pollue ailleurs », à partir du moment où on concentre un risque, et bien on fait en sorte - un - que le process soit bien maîtrisé et que - deux - la surveillance soit mise en place... Mais il n’y a eu ni l’un ni l’autre avant 2011.

Leglob-journal : Et après 2011 ?

Eric de Rocquefeuil : ça été tout le travail des associations pour la mise en place du plan de surveillance pour avoir des données, des "thermomètres" et pouvoir connaître cette pollution. On a mis en place un petit diagramme de rejets, et finalement tout le monde l’utilise aujourd’hui. Et c’est là où on a pu mettre en évidence le « diffus », les rejets de cheminées et les recombinaisons des PCB, etc.

Benoît Marichal : il y a un avant 2011 et un après, concernant l’État. On est peut-être un peu moins sévère que certaines associations ; il y a des réponses, elles ne sont pas assez fortes, mais il y en a eu. 2011, l’État diminue du jour au lendemain par deux la production de l’entreprise et met en place des mesures pour comprendre le phénomène. 2013 : Corinne Orzechowsky propose un arrêté de suspension que les élus, et certaines personnes de la société civile, et du conseil général de la Mayenne, surtout, mettent à bas. L’État n’a pas pu aller jusqu’au bout mais il n’a pas été aidé. Et puis il faudra attendre plus d’un an et demi après l’envoi d’une lettre pour que la Préfecture de la Mayenne tienne compte de nos recommandations sur le « diffus ». On comprend aussi que l’État attende un rapport de l’INERIS pour se prononcer. C’était sous Philippe Vigne ; mais on doit signaler que ce préfet a pris des arrêtés très forts qui ont été boulés en justice par le tribunal administratif. L’arrêté sur les transformateurs étrangers par exemple, qu’on avait demandé, nous : ils nous suivent, on est retoqué en justice mais la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) du coup ne donne plus son autorisation pour l’importation de ces transfos...

Leglob-journal : Benoît Marichal, par rapport à l’explosion, à l’accident qualifié d’ « incident  » est-ce que selon vous on pourrait dire qu’il s’agit d’une « incapacité à maîtriser le procédé » qu’Aprochim a mis en place, parce que vous parlez d’inexpérimentation ?

Benoît Marichal : Pour nous, l’explosion renouvelle complètement le problème Aprochim. Jusque-là, on travaillait sur la mise en place de rustines ; comment faire pour que ce qui se passe dans l’usine ne sorte plus de l’usine : donc problèmes sur les cheminées, les sas, etc. mesures sur l’environnement, etc. Là-dessus depuis 7 ans on a beaucoup bossé ; l’État a beaucoup bossé ; Aprochim a beaucoup bossé, et on pouvait espérer avant l’explosion que l’on allait réussir à maîtriser ces flux de pollution. Il y avait une énorme pression et les mesures qu’on a réussi à mettre dans le milieu était un pare-feu extraordinaire parce que si l’usine dépassait ces normes, elle aurait été sanctionnée puisse que c’était l’objet du nouvel arrêté préfectoral. Vous auriez réalisé cet entretien avant l’explosion d’octobre 2017, on était dans une certaine forme d’optimisme, parce qu’on se disait : il y a cette nouvelle mesure et l’usine sera sanctionnée si elle n’y arrive pas et elle sera fermée.

En revanche pour ce qui est du coté explosif in-maîtrisable : quand une usine commence à partir en morceaux, à exploser, à envoyer des choses à plusieurs mètres, etc. il n’y a plus de contrôle possible pour nous [rires forcés] ...c’est-à-dire qu’on retombe dans l’aléa...Dans l’aléa complet..

Leglob-journal : Peut-on parler d’ « incapacité » selon le terme juridique ?

Benoît Marichal : pour moi, il y a incapacité c’est certain ! Quand ça fait 11 ans que vous avez mis en place le procédé et que vous avez mis 7 ans à commencer à apporter des réponses sur le « diffus » et qu’on final vous avez une explosion qui montre que vous n’arrivez toujours pas à maîtriser votre process... bon, après on met les mots qu’on veut dessus, mais en tout cas, il y a une incapacité à vivre avec les tiers sereinement ; c’est-à-dire que tous ceux qui sont autour ont peur ; et ils ont peur de quoi ? Ils n’ont pas peur d’Aprochim en tant que tel, ils ont aussi peur du voisin d’à coté qui n’est pas anodin aussi, à savoir Brentag qui stocke des produits chimiques très sensibles au feu et à la chaleur...et qui est Seveso lui aussi...

Leglob-journal : On a parlé du rôle de l’État, et de ses multiples représentants qui changent souvent et découvrent à chaque fois le dossier Aprochim ; vous nous avez dit que Philippe Vigne avait mis du temps pour réagir à vos sollicitations et qu’il avait été finalement très actif. Et le Préfet actuel, Frédéric Veaux ?

Benoît Marichal : [Soupirs] on ne l’a jamais rencontré ; le dossier est surtout géré par la secrétaire générale de la Préfecture en collaboration avec le Préfet...euh...je pense qu’avec ses antécédents professionnels [ Frédéric Veaux a été directeur central adjoint de la police judiciaire, NDLR], c’est quelqu’un qui tranche assez rapidement.

Et puis je voudrais dire qu’Aprochim, on dit qu’ils font des travaux, qu’ils ont décidé de faire des travaux, 500 000 euros, etc. ; nous on tient à préciser que c’est l’INERIS qui fait des recommandations qui sont repris dans l’arrêté préfectoral et qui impose à l’usine les travaux...donc depuis le début, Aprochim n’est jamais celui qui propose mais toujours celui qui exécute car obligé de s’exécuter. 2013 : des travaux sur les cheminées sont entrepris parce qu’un arrêté préfectoral menace de suspendre l’usine...etc. Alors sur les travaux récents, il y a un nouveau directeur, je l’entends, beaucoup plus incisif et technique, c’est vrai, car il a une vision de son usine que n’avaient pas ces prédécesseurs.

Leglob-journal : Il a gravit les échelons dans l’entreprise, ça aide selon vous ?

Eric de Roquefeuil : Oui, et il connaît bien le dossier, car c’est lui qui a traité le dossier de l’implantation de l’usine à Grez-en-Bouère.

Leglob-journal : Quand certains disent « l’État à sa part de responsabilité », est-ce que ce n’est pas remonter à l’implantation justement en 1988, c’est-à-dire, quand l’État a favorisé cette entreprise en campagne avec le soutien, ou pas, et sous la pression des politiques ? Qu’en pensez-vous ?

Benoît Marichal : Nous, concernant la recherche de responsabilités, il faut savoir que nous ne sommes pas des coupeurs de têtes. C’est pour cela qu’on a porté plainte au pénal et qu’on est un peu triste du temps que prend cette procédure ; la recherche des responsabilités, c’est à la Justice de faire ça. Nous, ce qu’on veut, c’est que la pollution s’arrête. Et on met tout en place par rapport à ça. C’est vraiment notre objectif et on en démord pas. D’autant qu’à la pollution s’ajoute cette « incapacité  » à maîtriser le process par Aprochim.

Leglob-journal : Pollution, explosion et incendie, vous estimez comme votre avocat maître Busson qu’il y a matière à fermer définitivement ?

Benoît Marichal : Nous à ETB, cette association qu’on a crée en 2004, et bien avant la pollution révélée d’Aprochim, nous sommes positifs. Nous n’existons pas par Aprochim. L’association a été crée par rapport à deux projets de carrières bien antérieurs ; et on gagne en 2009. Maintenant, Entre Taude et Bellebaranche siège à la Carrière du Bois Jourdan et nous sommes attentifs. Aprochim est là, à Grez-en-Bouère, et donc on traite. En 2013, on a obtenu une suspension ; en 2017 on demande la fermeture définitive de l’usine, c’est cohérent !


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Aprochim : « Suspension en 2013, fermeture demandée en 2017, c’est cohérent ! »

Publié le: 26 décembre 2017
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