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Cette commune pourrait devenir pionnière en Mayenne dans la lutte engagée depuis des années contre la baisse de la démographie médicale et notamment en milieu rural. En envisageant de salarier des médecins qu’elle souhaite accueillir dans sa “maison de santé” toute neuve, la ville de L’Huisserie montre sa volonté d’avancer dans un dossier mal emmanché en raison entre autres, du refus localement de 2 médecins de participer à un projet de lieu de regroupement médical.

- Par Édouard L.

«  Si les médecins ne veulent pas venir, nous irons en chercher d’autres ! ». Le Maire de l’Huisserie, après le refus des deux praticiens de rejoindre la maison médicale de sa ville avait - comment dire ? -, la colère froide et sereine. « Nous les salarierons, cela se fait à La Ferté-Bernard ! », avait ajouté Jean-Marc Bouhours qui n’est pas politiquement de la couleur de la majorité départementale UDI-LR qui domine en Mayenne. Et « nous avons l’obligation de réussir le projet en cours pour préserver, sur le long terme, une offre de soins de proximité » avait-il écrit dans une lettre à la population au sortir de l’été.

Dans cette commune de la Sarthe, à la Ferté-Bernard, c’est un maire pourtant à droite Jean-Charles Grelier qui a fait appel à des médecins extérieurs pour les salarier et à l’époque il déclarait à un journal économique « On croule sous les demandes, on a jamais vu ça […] Il se confirme que le statut de salarié correspond bien à un changement profond des jeunes médecins qui ne veulent plus être taillables et corvéables. »

Conscient aussi que que cette démarche pouvait surprendre, le maire sarthois prenait la mesure, anticipait et déclarait à la presse locale : « Certains pourraient être choqués que la ville s’investisse ainsi aux lieux et place du privé. A ceux-là je souhaite dire que cette intervention repose sur la carence du secteur libéral à assurer son propre renouvellement. Il s’agit aussi d’une mesure d’intérêt général puisqu’elle concerne toute la population ».

L’Huisserie, les 2 médecins généralistes qui restent sur la commune - une femme, de guerre lasse, est partie se réinstaller sur Laval - se sont expliqués en Juin 2013 sur leur refus de participer à ce qu’on appelait, à l’époque, la maison de santé lancée par la municipalité. Ils l’avaient fait par un courrier envoyé au Maire. Deux ans plus tard, sur fond de polémique ouverte, ils viennent à nouveau de le faire mais publiquement, en affichant dans leurs salles d’attente, trois pages de mise au point «  afin de rétablir la vérité » ont-il écrit.

Ainsi leur patients ont pu lire « Non ! Nous sommes pas des égoïstes pingres et indécis (...) mais les conditions d’accès dans cette maison de santé étaient trop contraignantes (…) à chaque fois que les professionnels soumettaient un problème comme l’accession à la propriété ou bien le loyer ou encore la possibilité de positionner les salles tel que nous le voulions, monsieur le Maire répondait que l’on verrait ça plus tard (…) ». Accession, propriété, loyers, des préoccupations bien révélatrices de l’attitude des médecins selon les élus de L’Huisserie.

Dans leurs justifications affichées un temps dans les salles d’attentes, les 2 praticiens ajoutent « N’aurait-il pas été plus judicieux de négocier avec les professionnels en place afin de limiter les frais ?  » L’opposition municipale, par la voix cette fois des élus de la minorité, qui voit dans ce dossier un bon moyen de faire son travail politique, écrit dans un tract : « (…) la commune sera obligée d’acquérir un bâtiment ( NDLR : la maison de santé construite par Méduane Habitat) pour un coût budgété de 2 235 000 euros et qui s’avérait vide bien avant son lancement.  »

Dans cette histoire, il est d’ailleurs significatif de noter que, petit à petit, un glissement sémantique s’est opéré. Au début, il était surtout question de Maison médicale, terme politiquement correct, ne disant rien de précis. À présent, les élus parlent de Centre municipal de santé. Glissement et démonstration concrète du malaise idéologique, le mot médical disparait, pour laisser la place à celui de municipal. Certains y voit le fait que la municipalité, la collectivité ait envie de s’occuper de tout et de gérer en lieu et place des médecins libéraux. Il est vrai que les futurs médecins payés par la municipalité deviendront des fonctionnaires et que les chèques des patients seront à libeller à l’ordre du Trésor public !

(© Chappatte, Le Temps (Genève), 30 Oct. 2007, www.globecartoon.com)

© Chappatte, La Suisse manque de toubibs paru dans Le Temps (Genève), le 30 Oct. 2007

Idéologie et politique politicienne défendant peu, au final, l’intérêt général, c’est ce qui ressort de cette histoire. D’ailleurs des propos étonnants ont été prononcés sur le Centre municipal de santé en devenir : « on assiste à une soviétisation de la médecine  » a vilipendé un médecin de Mayenne dans le Nord du département, toujours prompt à la manœuvre des intérêts syndicaux des médecins libéraux qu’il est appelé à défendre.

Rappel au respect des obligations et des pratiques de chacun

Tout ça irait donc à l’encontre de l’éthique des praticiens et le généraliste mayennais y voit aussi une atteinte intolérable à sa liberté d’entreprendre. Les élus de l’opposition à L’Huisserie emploient les mots de « dictât et d’ultimatum » dans leur tract. Quant au président du Conseil de l’Ordre des médecins mayennais, il a rappelé dans un courrier le Maire de L’Huisserie « au respect des obligations et des pratiques de chacun  », médecins et élus.

On le voit bien, il faut donc que rien ne change et que tout perdure comme avant. Le privé vaut mieux que le public ; il faut moins d’État, moins d’impôts, moins de fonctionnaire, pas de tiers payant généralisé, surtout pas, et une consultation beaucoup plus rémunérée, etc. Mais dans l’intérêt de qui ?

Les médecins de L’Huisserie ne disent pas autre chose quand ils mettent en garde leurs clientèle dans les 3 pages qu’ils ont diffusées dernièrement : « Qui va payer ? Vous, avec vos impôts locaux (…) et également [vous] avec vos impôts sur le revenu si l’Agence Régionale de Santé cautionne ce projet, ce qui est loin d’être gagné car L’Huisserie n’est pas en zone déficitaire médicalement au jour d’aujourd’hui  ». Sauf que l’un des médecins signataires pourrait partir à la retraite. Et gouverner n’est-ce pas prévoir ?

Alors justement. Que faut-il faire ? Ou que fallait-il faire ? Rien ? Et embrasser la politique du « laisser faire et laisser agir » ? Comme ce fut le cas en son temps avec l’ancien président du Conseil général, le néolibéral Jean Arthuis qui refusait d’interagir sur la question de la démographie médicale en ne souhaitant pas aller à l’encontre des intérêts des professions libérales. Et refusait de mettre en place une politique incitative d’accueil de jeunes médecins par le biais de financement de stages.

Aussi plusieurs années ont-elles été perdues jusqu’à ce que l’élu finisse par “plier” aux demandes répétées de la représentante de l’État de l’époque. Mais entre temps les départs en retraite de médecins non-remplacés en Mayenne se sont accumulés. Avec les conséquences qu’on connaît.

Alors ! Salarier des médecins, ce n’est pas une aberration ! C’est seulement un moyen bien pragmatique d’assurer la continuité du service public implicitement conféré aux représentants de la médecine en matière de santé. Car ne sont-ils pas en fait les garants de la bonne santé d’un territoire ?

Aussi gageons que le dispositif de l’Huisserie puisse fonctionner. Que les jeunes médecins puissent répondre en nombre et en qualité aux sollicitations de la collectivité locale. Qu’il trouve un praticien coordinateur avec de l’expérience pour piloter le tout. Et souhaitons aussi que rien ne soit mis en œuvre pour freiner le premier Centre municipal de santé en Mayenne, pour qu’il ne soit pas possible de dire et laisser entendre par ses détracteurs : « vous voyez, on vous l’avait bien dit que cela ne marcherait pas ! »

Dessin reproduit avec l’aimable autorisation du dessinateur de presse Chappatte que vous retrouverez régulièrement dans leglob-journal.


1 commentaire
  • Bonjour, Je me permets un petit commentaire. J’arrive à la fin de mes études de médecine. (Je ne suis pas médecin généraliste)

    Cette démarche active dans la lutte contre la baisse de la démographie médicale est à saluer et j’espère qu’elle remplira ses objectifs. Cependant ce projet semble oublier le lien essentiel entre médecine générale et libéral. Les jeunes médecins généralistes ont choisis en connaissance de cause cette spécialité. Le mode d’exercice libéral faisait évidemment partie intégrante de leur choix au moment du concours de l’internat. Ces jeunes médecins ont effectués leurs études médicales quasiment intégralement en milieu hospitalier (chose qui est pédagogiquement contestable et qui est en train de changer depuis plusieurs années avec la mise en place de stages de médecine générale). En choisissant après le concours d’internat la médecine générale, ils font le choix de sortir de ce milieu hospitalier salarié, cloisonné, hiérarchisé. Ils font alors le choix des libertés : liberté d’installation, liberté de travail, liberté d’autogestion. Les griefs formulés pas les médecins généralistes installés à l’Huisserie vont d’ailleurs dans ce sens en invoquant le manque de flexibilité. Pourquoi des personnes ayant choisis un mode d’activité libéral reviendraient sur leur décision ? D’autant plus si cette décision est récente dans le cas de jeune médecins. Les contre-parties devront être alléchantes...

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Publié le: 17 octobre 2015
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