A Méral, l’extrême droite de l’Ouest a fêté sa rentrée à l’abri des regards

L'oktoberfest, rassemblement de l'extrême droite du grand Ouest de la France - Image Facebook Christiana Academia et illustration © leglob-journal.fr
Image Facebook Academia Christiana – illustration © leglob-journal.fr

Qu’est donc venue faire une partie de l’extrême droite française à Méral, en Mayenne, samedi 14 octobre 2023 ? En organisant un Oktoberfest pour sa fête de rentrée, Academia Christiana, qui se définit comme « un mouvement de jeunesse catholique, institut de formation, laboratoire d’idées, et réseau d’initiative », renforce ses liens avec l’extrême droite de l’Ouest. C’est la deuxième fois cette année que ce mouvement organise un événement à Méral, au Moulin de la Place. Chopes de bières, folklore allemand et nationalisme identitaire, l’extrême droite de l’Ouest a fêté sa rentrée à l’abri des regards.


Par la rédaction


La belle lettre guillemet du Glob-journal

 « Si vous avez apprécié l’ambiance, les repas et les soirées de nos précédents évènements ou que vous découvrez Academia Christiana, vous ne serez pas déçus », tel était la promesse de cet Oktoberfest, annoncé comme la fête de rentrée d’Academia Christiana. Accessible à tous, l’événement ne demande qu’un billet gratuit, réservable sur leur site internet. Vers 17h, des dizaines de voitures sont déjà garées au bord de l’allée qui mène au moulin. Le lieu est bucolique, l’ancien moulin a été reconverti pour accueillir des événements, un lieu suffisamment grand pour accueillir du public et suffisamment isolé pour rester discret. Car au moulin de la Place, on accueille surtout les sauteries de l’extrême droite catholique ou identitaire.

De grandes tables ont été dressées pour le repas du soir, mais l’heure est encore à l’apéro. Pendant que des enfants jouent dans l’allée centrale, leurs parents font la queue pour remplir leurs chopes de bière ou discutent par petits groupes. Tout le monde semble se connaître et la moyenne d’âge est plutôt jeune.


L’extrême droite sait soigner son look


Oktoberfest oblige, une partie du public a joué le jeu en s‘habillant à la Bavaroise : lederhosen pour les hommes, avec chaussettes sous les genoux et pantalon trois quarts et drindl pour les femmes avec jupe, tablier et chemise blanche. Les autres ont opté pour un style plutôt chic, avec veston et chaussures pointues en cuir, ou encore veste de chasse, marron ou verte. Bien loin de l’image des skinheads, crâne rasé et bombers noir, les participants, jeunes pour la plupart, font bon genre et arborent un look typique de la bourgeoisie catholique. Les couronnes de fleurs et les sourires côtoient les symboles royalistes, nationalistes et catholiques qui ornent les lieux, animés par une playlist de musiques populaires bavaroises. Autour d’une table, on remplit des barquettes avec des saucisses et des bretzels. Une atmosphère éclectique, qui représente aussi la diversité idéologique qu’on peut retrouver chez Academia Christiana. Au milieu de tous ces groupes de jeunes, Victor Aubert, le boss de l’Academia Christiana, veille au grain, chope de bière à la main.

Une table où sont posés plusieurs livres nous rappelle qu’il ne s’agit pas d’un Oktoberfest ordinaire.  L’un d’eux est particulièrement mis en avant : Bréviaire pour une génération dans l’orage , « un recueil de textes spirituels et politiques pour nourrir les militants de la reconquête. », édité par la Nouvelle librairie, l’un des principaux éditeurs de la Nouvelle Droite, l’école de pensée de l’Académie Christiana.


A cheval entre Nouvelle Droite identitaire et cathos réac


Courant politique né dans les années 1980, initié par Alain de Benoist, la Nouvelle Droite continue d’irriguer la pensée d’extrême droite identitaire, du RN à Reconquête. En rupture avec le catholicisme intégriste, la Nouvelle Droite est centrée sur la pureté d’une civilisation européenne païenne : critique de la sociale démocratie, de l’universalisme et du multiculturalisme, ses penseurs rêvent d’une Europe Blanche, dans laquelle l’égalité aurait comme condition des critères identitaires plutôt qu’universels ou religieux. De nombreux auteurs de la nouvelle droite irriguent les textes, les idées et les conférences d’Academia Christiana, comme Guillaume Travers, Thibault Gibelin ou Jean Yves le Gallou. De tradition païenne, la Nouvelle Droite s’ouvre peu à peu à différents courants d’extrême droite, c’est notamment le cas de l’Academia Christiana, qui se veut une école de formation pour « la jeunesse catholique et hommes de bonne volonté ».

« Il existe toute une série de courants politiques des droites radicales qui mettent l’accent en ce moment sur la formation intellectuelle et politique », précise René Monzat, chercheur et spécialiste de la littérature d’extrême droite contacté par leglob-journal.fr. L’Academia Christiana se définit justement comme un laboratoire d’idées, prête à fournir des armes intellectuelles à de futurs élus ou cadres de partis. Ce n’est donc pas un hasard si l’on a pu croiser Pierre d’Herbais, responsable de la section mayennaise de Reconquête, le parti d’Éric Zemmour à Méral ce 14 octobre. Pierre d’Herbais qui vient de faire savoir sur X (ex-Twitter), qu’il quittait son poste de délégué départemental « en désaccord avec la ligne du parti qui s’éloigne de ses convictions sur le conflit à Gaza » .


Un tweet du leader de Reconquête! en Mayenne Pierre d'herbais - capture X

Un tweet du leader de Reconquête! en Mayenne Pierre d’Herbais au moment de l’Oktoberfest. Il a fait savoir sur X, quelques temps après, qu’il quittait son poste de délégué départemental « en désaccord avec la ligne du parti qui s’éloigne de ses convictions sur le conflit à Gaza » – Image capture X

L’organisation, tout en reprenant l’idéal de la reconquête et de l’enracinement, rêve d’une « troisième voie », entre « le mondialisme libéral » et « l’altermondialisme », tout en s’appuyant sur un catholicisme conservateur.

Ils savent d’ailleurs s’entourer de catholiques proches de leurs idées, comme l’abbé Matthieu Raffray qui signe la préface de « La fin du sacré », un autre ouvrage d’Academia Christiana.

Cet homme d’église, qui aime autant la bible que les armes à feu, défend un catholicisme viril et conquérant. Grâce à ses comptes sur les réseaux sociaux, il est devenu une figure des jeunes catho d’extrême droite.


La Chouannerie, symbole antirépublicain, rassemble l’extrême droite de l’Ouest


On ne pouvait pas le rater. Juste avant d’accéder à la grande cour qui accueillait l’événement, on observe un immense drapeau sur lequel trône un cœur rouge, affublé d’une croix. C’est le symbole du Sacré-Cœur, le même qui servait de drapeau au groupe catholique intégriste Civitas. Ce symbole, c’est aussi celui des Chouans, qui marquent encore l’imaginaire des réactionnaires de tout bord de l’ouest de la France. Armée royaliste, opposée aux républicains au lendemain de la Révolution française de 1789, les chouans se sont notamment battus en Anjou (l’actuel sud Mayenne) contre l’armée républicaine. « La mémoire de la chouannerie est encore importante, elle est utilisée comme un fond culturel qui existe dans certains courants d’extrême droite dans l’Ouest », note René Monzat.

On retrouve aussi les chouans et leur mémoire chez Meduana Noctua, groupuscule d’extrême droite lavallois constitué cette année. En juillet, ils ont organisé une conférence à Laval sur Jean Cottereau, à l’origine du mouvement chouan. Une mémoire qui peut aussi être teintée d’antisémitisme, puisque c’est après la Révolution que furent admis citoyens les Juifs de France, qui furent aussi accusés d’avoir fomenté la Révolution. Cet été, c’est d’ailleurs à Pontmain, dans le nord Mayenne, qu’a été organisée la dernière université d’été de Civitas, parti politique catholique intégriste qui s’est fait connaître pendant les manifestations contre la loi « mariage pour tous » en 2012. Durant leurs universités d’été, l’essayiste antisémite Pierre Hillard regrettait la naturalisation des Juifs après la révolution, expliquant que les juifs étaient aujourd’hui responsables de l’immigration en France. Provoquant un tollé, ces propos ont mené à la dissolution du parti intégriste début octobre.


L’Academia Christiana, un cerveau sur des gros bras


Si Academia Christiana est l’une des émanations de ce réseau intellectuel et politique, qui influence les cadres du Rassemblement national, de Reconquête!, il est le sillon d’une multitude de groupuscules violents partout en France. La préface de leur programme politique a justement été écrite par Jean-Eudes Gannat, l’un des fondateurs de l’Alvarium, un groupe angevin nationaliste, catholique et identitaire, connu pour ses action racistes et violentes et dissout en 2021. Ce n’est donc pas une grande surprise d’apercevoir à l’Oktoberfest plusieurs ex-membre du groupe, ainsi que leur drapeau, aligné aux côtés d’autres drapeaux à l’imagerie chrétienne et royaliste. Sorte de drapeau confédéré orné de fleurs de lys, on retrouve en son centre, encore, le symbole du Sacré-Cœur.

Les ex-membres de l’Alvarium, et aujourd’hui du RED Angers, son émanation étudiante, sont coutumiers de faits de violence à Angers, où expédition punitive et tabassage se sont multipliés depuis l’ouverture de leur local en 2018. C’est armé de bâtons et de battes de baseball que plusieurs membres de l’Alvarium s’en prennent à des manifestants en juillet 2023, alors que partout en France se déroulent révoltes urbaines et manifestations à la suite de la mort de Nahel à Nanterre, tué par un policier. Trois militants ont été relaxés, tandis qu’un a été condamné à une peine de prison avec sursis. Un procès en appel doit se tenir prochainement, alors que deux autres ex-membres de l’Alvarium doivent être jugés pour des faits similaires en novembre.

L’Academia se déplace aussi chez les militants d’extrême droite un peu partout en France, quand ce ne sont pas eux qui participent à leurs événements. Conférence chez les nationalistes révolutionnaires de Lyon Populaire, adeptes de tabassages et de manifestations racistes, l’Academia Christiana est aussi proches des héritiers du GUD à Versailles, comme Luminis et Auctorum, que ce soit par le biais de formations donnés par Victor Aubert, ou comme en témoigne leur présence à leur université d’été en août.


Reconquête! et anti-immigration : l’extrême droite s’agite dans l’Ouest


Depuis les dissolutions des groupes qui structuraient localement l’extrême droite française début 2020, comme le Bastion Social ou Génération identitaire, une multitude de groupuscules ont fleuri, notamment dans l’Ouest. « Les cadres de ces groupuscules sont des gens qui ont besoin de formation politique, c’est en partie à cette demande que répond l’Academia Christiana », précise René Monzat.

Dopés par l’omniprésence médiatique d’Eric Zemmour et de ses références à la reconquête d’une ruralité fantasmée, ces groupuscules ont pu s’exprimer, se rencontrer et s’organiser durant les manifestations contre les centres d’accueil d’exilés à Saint Brévin (44) ou Callac (22). Sur des slogans tantôt identitaires (« La France aux Français »), tantôt nationalistes révolutionnaires (« Europe, Jeunesse, Révolution »), ils se sont retrouvés malgré leurs divergences idéologiques contre une cause commune : l’immigration.

Dans des discours teintés de xénophobie et d’antisémitisme, ces petites communes rurales ont fait les frais de l’intimidation et de la pression qu’on réussit à exercer ces collectifs radicaux : la maison du maire de Saint Brévin a été incendiée en mars 2023, menant l’édile à démissionner deux mois plus tard. Le jour de la prise de fonction de la nouvelle maire en juin 2023, le Mouvement Chouan, très peu actif aujourd’hui, s’est invité devant la mairie pour jouer les trouble-fête, fumigène à la main. On y retrouvait Jean-Eude Gannat, l’ex de l’Alvarium, toujours dans les bons coups. À Callac, le projet de centre d’accueil a tout simplement été abandonné.

Une séquence qui a aussi permis de resserrer les liens avec Reconquête, dont plusieurs membres ont mobilisé leurs troupes lors de ces manifestations, qui illustraient de fait leur volonté de reconquérir les espaces ruraux. Les centres d’accueil d’exilés étaient l’objectif tout trouvé pour appliquer cette doctrine, qui est aussi au cœur de l’identité l’Academia Christiana.


La Mayenne, un terreau pour l’extrême droite ?


Au Moulin de Méral, pendant l’Oktoberfest, une contre-manifestation rassemblant 75 personnes a été organisée à l’initiative d’antifascistes mayennais, du syndicat Solidaires, de la France Insoumise et du NPA, ainsi que de quelques Méraliens. Mais au-delà de ces organisations,  l’implantation de l’extrême droite en Mayenne ne semble pas être un sujet pris très au sérieux. 

« La question de l’extrême droite n’a pas été abordée dans nos instances, locales ou départementales », regrette Camille Pétron, adjointe communiste à la mairie de Laval et conseillère départementale. L’élue souligne tout de même avoir reçu énormément de soutien, « de tout bord politique », lorsque les locaux du Parti communiste mayennais ont été recouverts d’une croix gammée, d’une inscription SS et du mot « collabo » en novembre 2022. 

Agressée cet été par un militant d’extrême droite pendant la fête de la musique, l’élue se désole de voir prospérer à Laval le groupuscule Meduana Noctua. « J’ai été très choquée de les voir faire des distributions alimentaires avec le slogan “les nôtres avant les autres, ça en dit beaucoup sur leur capacité à se développer en Mayenne », dit-elle, pointant l’aspect systémique de l’extrême droite qui s’implante partout où elle le peut. Si l’Academia Christiana n’est qu’une des nombreuses émanations de l’extrême droite française, elle se place à l’intersection de nombreux réseaux entre groupuscules violents, intellectuels, politiques, aristocratie et bourgeoisie locale. Jeudi 26 octobre, une enquête du média StreetPress a révélé que « le lycée préféré de l’extrême droite », le collège-lycée privé Notre dame D’orveau, situé à Nyoiseau à quelque kilomètre d’Angers, a accueilli toute une partie des enfants de grands patrons et de la droite radicale, de la fille de Marine Le Pen à Jean-Eudes Gannat de l’Alvarium, mais aussi Victor Aubert. Il n’était pas rare d’y retrouver des croix gammées ou des étoiles de David inscrites sur les bureaux. On y apprend aussi que le fils du patron de Lactalis, le Mayennais Emmanuel Besnier, a fréquenté l’établissement, tout comme celui de Samuel Tual, patron du groupe Actual et numéro un du Medef en Mayenne.

A Méral, cetteOktoberfest d’apparence ouverte au public, à la gloire de la restauration d’une France fantasmée, se révèle bien plus privée qu’il n’y parait. Si l’extrême droite rêve de reconquérir la France, c’est dans l’entre soi qu’elle s’y prépare. ◼


le slogan du Glob-journal

1 commentaire sur “A Méral, l’extrême droite de l’Ouest a fêté sa rentrée à l’abri des regards”

  1. Bravo pour cet article qui, au-delà du compte-rendu d’un événement, propose une synthèse actualisée sur le sujet.
    Leglob-journal s’affirme de plus en plus comme un journal crédible et citoyen…
    Longue vie à lui, grâce à ses contributeurs et à ses abonnés de plus en plus nombreux.
    Michel FERRON – Bonchamp lès Laval

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