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Le Mémorial des Déportés de la Mayenne rouvre, c’est un symbole, le 8 mai, le jour où l’on commémore la victoire de 1945. Il était fermé depuis le mardi 24 avril 2018, en raison de l’« intrusion » dans ses locaux d’un « déséquilibré » qui voulait réaliser une prise d’otages. Il fut désarmé avec courage par les deux employés à l’accueil. Déclaré depuis « irresponsable » par la justice, le jeune de 20 ans est interné psychiatrique. Lors de l’enquête, des signes de son intérêt pour les thèses récupérées par l’ultra-droite ont été retrouvés sur lui. Comme le raconte sur leglob-journal Jocelyne Doumeau, ce fut un « acte de violence… intolérable » estime la fille du déporté et résistant Arsène Doumeau qui se bat obstinément pour que l’on n’oublie pas.

Par Jocelyne Doumeau*

Je rentre d’Allemagne où je suis restée avec trois autres personnes pendant une semaine, et principalement au camp de Dora où mon père a été déporté.

Je suis allée aussi à Buchenwald, Bergen-Belsen, Ravensbrück, Sachsenhausen... Un travail d’études et notamment de prises de photos pour un futur outil au service de la Mémoire et du Mémorial à Mayenne. Le 8 mai, nous rouvrirons donc symboliquement le Mémorial en ce jour férié, avec le vernissage, en présence de la famille d’un résistant mayennais, d’un nouveau Cahier du Mémorial concernant Pierre Cadot. Originaire de Vilaines-la-Juhel, il est fait prisonnier après la débâcle, et parce qu’il refuse de travailler dans le stalag où il est interné, il sera envoyé au camp de représailles de Kobierzyn en Pologne.

L’entrée du camps de concentration de Dora - © leglob-journal

Ma visite en Allemagne aura été marquée par ce qui s’est passé à Mayenne au Mémorial, ce qu’on a appelé, une « intrusion ». Quand je l’ai appris, j’ai été dans un état de sidération, j’avais beaucoup de mal à réaliser. Il y a eu les appels téléphoniques des responsables de la sécurité, des représentants de l’État, des amis.

Sur le moment, seul a compté le fait qu’il n’y ait aucun blessé. Mais la nuit, j’ai été hantée par les risques qu’auraient pu encourir les deux jeunes salariés du Mémorial, et le groupe d’enfants qui venait de le quitter. Ce qui a suivi, ce n’était pas de la colère mais une grande tristesse, en pensant aux victimes de la déportation. Cette semaine m’est revenue à l’esprit cette citation d’Albert Camus : « Qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime, si ce n’est l’obstination du témoignage ? ».

Dans l’un des galeries à Dora, à gauche, Alain Viot du mémorial de Mayenne, au centre Nicole Tödtli du mémorial de Dora. A droite sur la photo, Roger Poitevin et Jocelyne Doumeau, descendants de déportés - © leglob-journal

En Allemagne, cela a été très émouvant. J’avais 14 ans quand j’y suis allée en famille avec mon père et mes trois frères. J’ai gardé en mémoire des images inoubliables d’horreur, sans doute à l’origine de mon combat d’aujourd’hui pour cette mémoire que nous devons entretenir. Il y a plusieurs années déjà que je ressens le besoin d’y retourner. Je sens que c’est important pour moi. [...] ce que mon père a vécu pendant ces 23 mois de déportation dont 17 passés à Dora où 60 000 prisonniers de vingt-et-un pays sont passés et plus 20 000 sont morts.

Du 23 novembre 1943 au 5 avril 1945, mon père a travaillé dans les sous-terrains de Dora dans des conditions épouvantables. Confinés dans d’anciens conteneurs à fuel sous-terrains réhabilités (cf la photo ci-dessous), les détenus étaient chargés de la construction des V2, ces missiles balistiques, ancêtres des fusées actuelles et chargés de bombarder l’Angleterre ; Arsène Doumeau a œuvré pour la résistance avec d’autres déportés dans le camps de Dora, en opérant des malfaçons lors de la construction des V2...

Le vestige d’un V2 dans l’une des galeries du camps de Dora où a travaillé en résistant le père de Jocelyne Doumeau, Arsène Doumeau - © leglob-journal

J’étais venue à Buchenwald et Dora en 1966, en famille. J’avais gardé, à cause des images ancrées dans ma mémoire d’adolescente, le souvenir d’un accueil très dur : militaires, chiens, hostilité. L’accueil est bien différent aujourd’hui et variable selon les camps. A Dora, nous sommes accueillis avec une attention particulière. Une jeune salariée se met à notre disposition pour une visite privée du tunnel où mon père a vécu un véritable enfer.

Pour l’exposition, il nous est prêté gratuitement des audio-guides. Le bibliothécaire souhaite que nous lui adressions quelques livres sur mon père pour la boutique. A Bergen-Belsen, signalant l’absence de mon père sur le livre des noms des Déportés passés par le camp, la documentaliste vient immédiatement, s’informe et m’indique l’emplacement exact de sa détention. Elle souhaite que nous l’aidions à compléter leur liste de Français.

Jocelyne Doumeau à l’accueil du camps de Bergen-Belsen avec Katja Seybold responsable de la recherche et communication, très demandeuse d’un travail en commun sur les français qui sont passés à Bergen-Belsen. - © leglob-journal

Dans ces deux cas, nous nous communiquons nos coordonnées pour continuer ces échanges à notre retour afin d’enrichir mutuellement nos fonds historiques. Les rencontres sur le travail de mémoire sont constructives et réconfortantes ! La gratuité d’accès à ces lieux de mémoire incite tout public à venir. Nous avons croisé de nombreux groupes de jeunes avec leurs enseignants.

Au fil des "visites", on s’aperçoit que les choix muséographiques sont différents. A Dora, une forme paysagère naturelle permet une "respiration". La scénographie de l’exposition est sobre et facilite la visite. A Buchenwald une pierre, chauffée en permanence à 37°, - ce qui prend tout son sens en hiver -, humanise cette terrible place balayée par le vent et le froid où les nazis faisaient l’appel dans le camps. A Bergen-Belsen, les vitrines incorporées au sol amènent de la lumière. A Ravensbrück, l’atmosphère extérieure est sombre avec des allées, des espaces en graviers gris et de pouzzolane. A Sachsenhausen, la scénographie est chargée, les informations redondantes se recoupent dans les différents lieux.

Les responsables de Dora et Bergen-Belsen nous ont expliqué combien ce travail de mémoire est important pour l’Allemagne. Nous sentons, dans tous les camps visités, la volonté de ne rien cacher de cette partie de l’Histoire mondiale. Alors qu’en France, en raison des nombreuses dates pour commémorer, il est question d’abandonner la date de la commémoration de la Libération des Camps de Déportations et du Retour à la Liberté des Déportés située le dernier dimanche d’avril. Le message national est de moins en moins lu par endroit. Laisser passer le temps qui fait l’oubli, est-ce la solution ? Et pour quelles raisons ne pas vouloir ou pouvoir se souvenir ?

Le camps de Ravensbruck où 132 000 femmes et enfants furent déportés - © leglob-journal

Car sur le cynisme et la barbarie, que dire sinon énumérer quelques exemples ? Cynisme du détournement des slogans revendicatifs sociaux comme « le travail rend libre  » et « A chacun son dû ». Cynisme de l’appellation «  Institut d’hygiène  » pour un local d’expérimentation médicale aux funestes desseins. Orientation des places d’appel volontairement situées au nord pour que les détenus attendent longtemps dans le vent bien glacial.

Sur le cynisme et la barbarie, que dire sinon énumérer encore ! Boules de Noël avec croix gammées et jeux de société nazis de type jeu de l’oie. Cynisme toujours avec ces gratte-pieds avant de rentrer à l’infirmerie ou dans d’autres bâtiments alors que les déportés vivaient dans des conditions d’hygiène déplorables.

Barbarie aussi, avec ce système de toise accolée à un mur de l’infirmerie et où une fente permettait à quelqu’un de l’autre côté du mur de tirer une balle dans la nuque au signal. Barbarie fragmentée avec la mise en place d’un système permettant à chacun de faire une partie du "travail" mais pas la totalité et donc de ne pas se sentir responsable. Proxénétisme aussi avec ces bordels obligeant des jeunes filles déportées à se prostituer pour des détenus et des civils qui devaient payer les nazis...

Le remarquable travail de mémoire qu’effectue l’Allemagne, les rencontres constructives que nous y avons faites, la perspective d’un travail en commun, et la fin de notre séjour devant le monument appelé « lieu d’appel à la vigilance », tout cela ne peut que nous conforter dans l’idée de continuer notre action.

*Présidente de l’association du Mémorial des Déportés de la Mayenne


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Par Jocelyne Doumeau : toujours témoigner contre l’obstination du crime

Publié le: 7 mai 2018
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