De « grands électeurs et électrices » en train de voter dans une Préfecture pour les Sénatoriales – Image générée par IA
En Mayenne, la presque totalité des communes ont moins de 3500 habitants et n’affichent aucune orientation politique. C’est ce qu’on appelle le « sans étiquettisme » une politique non sans conséquence sur le vote aux sénatoriales. Avec les résultats du renouvellement par tiers des sénateurs en France, nous venons de le constater avec la percée du RN qui pourra disposer d’un groupe au Sénat. Nos deux contributeurs ont mis leurs ressources en commun pour analyser le vote des maires et des conseillers municipaux aux élections sénatoriales de la Mayenne. Voici le fruit de leur réflexion sur leglob-journal.fr – Analyse
Par Goulven P. et Yvette K.

Parfois, on entend que l’étiquetage politique est superflu lorsqu’il s’agit d’administrer une petite commune : « Moi je suis sans étiquette, vous savez nous sommes une équipe… » disent certains maires. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les débats de la proposition de loi tendant à permettre aux candidats de se présenter aux élections municipales avec la nuance « sans étiquette » dans les communes de moins de 3 500 habitants, présentée en 2014 par Jean-Claude Carle à la demande du groupe UMP.
Discutable, cet argument l’est d’autant plus si l’on considère cet autre enjeu des élections municipales : la constitution du collège électoral pour les élections sénatoriales. Les dernières sénatoriales remontent en Mayenne à 2023. Mais on pourrait ajouter celui des parrainages qui sont actuellement recherchés pour les présidentielles. Car force est de constater, d’une part, que dans un département comme la Mayenne où 95% des communes comprennent moins de 3500 habitants, la part des « sans étiquette » avoisine les deux tiers du collège électoral. Et, d’autre part, que ce contingent qui n’affiche pas d’orientation politique claire prend très largement position lors des élections sénatoriales : en 2023, pas moins de 98,66% des grands électeurs mayennais se sont exprimés lors du premier tour.
La circulaire du 2 février 2026 a retenu le seuil de 3500 habitants pour l’attribution d’une nuance politique par la préfecture aux listes candidates aux dernières élections municipales. Sous cette limite, déjà en vigueur lors de l’édition 2020 (cf. circulaire du 3 février 2020), les électeurs doivent s’en remettre à leur discernement pour déterminer la sensibilité politique de celui ou celle à qui ils accorderont (ou non) leur suffrage. Car si les prétendants non soumis au nuançage préfectoral ont toujours la possibilité de revendiquer une étiquette durant la campagne, force est de constater que l’écrasante majorité d’entre eux reste soigneusement à l’écart des clivages partisans. « L’étiquette » est en effet à distinguer de la « nuance politique » : « Les préfets attribuent une nuance politique aux listes candidates aux élections municipales. La nuance est distincte de l’étiquette qui, elle, est librement choisie par les candidats lors de la déclaration de candidature ».
Au sujet de ces élections sénatoriales, et en comparant la structure des grands électeurs présentant une étiquette politique avec les résultats du premier tour du scrutin des élections sénatoriales, nous apporterons un éclairage à la question : pour quel bord votent les « sans étiquette » ?
La constitution du collège électoral
L’article L. 280 du code électoral prévoit que le collège électoral des élections sénatoriales est composé : des députés et des sénateurs ; des conseillers régionaux de la section départementale correspondant au département ; des conseillers départementaux ; des délégués des conseils municipaux ou des suppléants de ces délégués. Pour cette dernière catégorie, l’article L. 284 du même code prévoit que les conseils municipaux des communes de moins de 9 000 habitants élisent parmi leurs propres membres :
Un délégué pour les conseils municipaux de sept et onze membres ; trois délégués pour les conseils municipaux de quinze membres ; cinq délégués pour les conseils municipaux de dix-neuf membres ; sept délégués pour les conseils municipaux de vingt-trois membres ; quinze délégués pour les conseils municipaux de vingt-sept et vingt-neuf membres.

Le Sénat le Palais du Luxembourg à Paris coté jardin, la « chambre haute » pour qui votent les « grands électeurs » – image libre de droit Pixabay
L’article L. 285 dispose quant à lui que, dans les communes de 9 000 habitants et plus, tous les conseillers municipaux sont délégués de droit. En outre, dans les communes de plus de 30 000 habitants, les conseils municipaux élisent des délégués supplémentaires à raison de 1 pour 800 habitants en sus de 30 000. En Mayenne, seule la commune de Laval est concernée par cette dernière disposition.

« […] chiffres à l’appui, et pour couper court à cet opportunisme parfois indécent que peut receler le « sans-étiquettisme », les élus « sans étiquette » ne sont pas et ne seront jamais des élus « apolitiques ». Comment le pourraient-ils ? » – Goulven P. et Yvette K.
L’arrêté préfectoral du 15 mai 2023, qui précise le mode de scrutin ainsi que le nombre de délégués et de suppléants pour chaque commune du département – complété par un arrêté du 25 mai 2025 qui corrige le nombre de délégués pour deux communes – prévoit un total de 846 délégués, (la consultation de cet arrêté s’est avérée d’une grande utilité pour la reconstruction du collège électoral, compliquée par la constitution des nouvelles communes et, parfois, par leur abrogation), auxquels devaient donc s’ajouter 2 sénateurs, 3 députés, 7 conseillers régionaux et 34 conseillers départementaux, ce qui porte le nombre total de « grands électeurs » à 894. Le nombre d’inscrits ayant été de 893, on procèdera ici comme si un élu sans étiquette avait finalement manqué à l’appel.
L’identification des « grands électeurs » étiquetés
L’identification de la couleur politique des sénateurs, députés, conseillers régionaux de la section mayennaise et conseillers départementaux n’a posé aucune difficulté. Elle fut également aisée pour les délégués des conseils municipaux des communes de Changé, Ernée, Evron, Louverné et Saint-Berthevin (qui n’ont présenté qu’une seule liste), de Mayenne et de Château-Gontier (tous les conseillers sont délégués de droit ; aucun délégué supplémentaire n’est nommé), ainsi que de Laval (un article de Ouest France rapporte que la liste majoritaire a obtenu 19 délégués supplémentaires et que la liste minoritaire en a obtenu 5). Et un site précise les nuances politiques des différentes listes et leur nombre d’élus respectifs.
Les communes de Bonchamp-Lès-Laval, Craon et L’Huisserie, dont les conseils municipaux regroupent des membres issus de deux listes et où le nombre de délégués est inférieur au nombre de membres du conseil, ont en revanche nécessité une simulation de scrutin proportionnel avec application de la règle de la plus forte moyenne (conformément à l’arrêté préfectoral du 15 mai 2023). Cette simulation, qui repose sur l’hypothèse que chaque membre de chaque liste vote pour « sa » liste de délégués, donne les résultats suivants :
- Bonchamp-Lès-Laval : 13 délégués pour la liste de droite et 2 pour celle de gauche ;
- Craon : 12 délégués pour la liste du centre et 3 pour celle de droite ;
- L’Huisserie : 12 délégués pour la liste de droite et 3 pour celle de gauche ;
Le tableau suivant présente l’ensemble des 306 « grands électeurs » dont l’orientation politique a été identifiée en fonction de leur institution d’origine (les résultats en pourcentages ont été arrondis).
Gauche | Centre | Droite | Total | |
| Délégués des conseils municipaux | 100 | 102 | 58 | 260 |
| Conseillers Départementaux | 10 | 11 | 13 | 34 |
| Conseillers régionaux section mayennaise | 2 | 3 | 2 | 7 |
| Députés | 1 | 2 | 0 | 3 |
| Sénateurs | 0 | 1 | 1 | 2 |
| Total | 113 (36,93%) | 119 (38,89%) | 74 (24,18%) | 306 (100%) |
Pour qui votent les « sans étiquette » ?
La suite de la démarche, qui postule que les délégués ont voté conformément à la couleur politique de la liste qui les a élus, consiste simplement à comparer la structure de ces « grands électeurs » politiquement identifiés avec les résultats du premier tour des élections sénatoriales de 2023. De la sorte, on peut déduire l’orientation des votes des 587 délégués issus des conseils municipaux sans étiquette.
Pour ce faire, les 1 606 suffrages exprimés ont été répartis en trois blocs : la « Droite » qui rassemble les nuances LR et RN ; le « Centre » qui regroupe les nuances DVC (divers centre) et UDI ; et la « Gauche » qui comprend les nuances SOC (socialiste), LFI et VEC (écologiste). Une pondération a ensuite permis de déduire de ces résultats reconstitués la structure du vote des sans étiquette.

La sénatrice Elisabeth Doineau élue en 2014 (membre de l’UDF puis du MoDem et de l’UDI, désormais sans étiquette) avec François Zocchetto en 2017 dans les jardins de la préfecture de la Mayenne, réélue en 2023 – Archives © leglob-journal.fr
L’objet de cet article n’étant pas d’établir des chiffres exacts mais simplement de dégager des tendances, il n’a pas été tenu compte des quelques votes blancs (6) ou nuls (2), ni des abstentions (7) , ces dernières étant sans doute davantage liées à des empêchements qu’à un geste militant, les « grands électeurs » étant tenus de se présenter aux urnes sous peine d’amende).
Le tableau suivant montre que le vote des délégués sans étiquette est en définitive défavorable à la gauche, ces derniers ayant produit environ dix points de pourcentage de suffrages en moins en faveur de ce camp. La droite, à l’inverse, semble la grande gagnante, avec plus de 6 points de pourcentage supplémentaires.
| Bords politiques reconstitués | Grands électeurs « identifiés » (306/893) | Résultats du 1er tour | Différence orientation grands électeurs « identifiés » /résultats | Vote déduit des « sans étiquette » (587/893) | Différence « sans étiquette »/« identifiés » |
| Gauche | 36,93% | 30,14% | -6,79% | 26,60% | -10,33p% |
| Centre | 38,89% | 41,28% | +2,39% | 42,53% | +3,64p% |
| Droite | 24,18% | 28,58% | +4,40% | 30,87% | +6,69p% |
Quelle place pour le Sénat ?
Le tableau qui précède ne risque guère de bousculer les connaissances en sociologie et en géographie électorale. En effet, depuis fort longtemps, on sait que les campagnes votent davantage à droite que les villes1, et ce constat fait régulièrement l’objet de débats entre sociologues, géographes, politistes et historiens.
Le présent article se donnait d’abord pour objectif de rappeler, chiffres à l’appui, et pour couper court à cet opportunisme parfois indécent que peut receler le « sans-étiquettisme », que les élus « sans étiquette » ne sont pas et ne seront jamais des élus « apolitiques ». Comment le pourraient-ils ? « Faire de la politique, c’est faire des choix, prendre des décisions. Or il n’existe pas de choix neutre », soutenait dans le débat cité en introduction la sénatrice communiste Eliane Assassi – avant d’affirmer, d’ailleurs, que « les listes apolitiques sont le plus souvent conduites par des personnes rattachées à la droite ».
Notre article visait également, in fine, à questionner le poids politique dont dispose la droite au sein d’une institution reposant sur le suffrage indirect, sur les mécanismes de sélection qui vont de pair, comme l’explique le sociologue Julian Mischi : «les conseils municipaux peuvent être divers socialement, mais les postes de maire sont très rarement occupés par des catégories populaires pourtant majoritaires dans la population locale », et sur des partisans qui, en définitive, ont pu accéder à un mandat électif puis servir leur camp sans jamais avoir à assumer l’entièreté de leurs convictions.
De là peuvent émerger deux types de réflexions : les premières chercheront à conjuguer la transparence due aux électeurs avec les difficultés (réelles) des petites communes à constituer des listes – difficultés qu’un étiquetage appliqué aux plus petites communes pourrait aggraver. Les secondes, plus ambitieuses, s’autoriseront à interroger la place de la chambre haute, le Sénat et à réfléchir, tel le constitutionnaliste Dominique Rousseau et les Gilets Jaunes, aux manières de conférer davantage de pouvoir aux citoyens, et aux façons de « radicaliser la démocratie ». ⬛
- Jahan, S. et Leroux, B. (2025). La France bascule à l’extrême droite à cause du vote rural ! Dans sous la direction de M. Lechien, B. Leroux Idées reçues sur les mondes ruraux : Le rural : des vaches et des champs ? (p. 129-135). Le Cavalier Bleu. ↩︎
