Dans le quartier Murat, à Laval, la vitrine brisée du pressing symbolise l’abandon de la place Mettmann – © leglob-journal.fr
« À l’abandon, jonchée de déchets… ». C’est comme ça que les conseillers départementaux de gauche Bruno Bertier et Camille Pétron décrivaient début septembre 2026 l’état de la place Mettmann, à Laval, à l’entrée de Saint-Nicolas dans un courrier adressé à la présidente de Méduane Habitat, le bailleur social du quartier. Leglob-journal s’est rendu sur place lundi 7 septembre. La situation semblait être meilleure sur le plan matériel. Toutefois, la mention de dégradations et d’insécurité a mis en lumière un racisme banalisé chez certains habitants.
Par Léonard Cottereau

Vendredi 4 septembre 2026, les conseillers départementaux estampillés « Pour la Mayenne écologique et solidaire« Bruno Bertier et Camille Petron alertent dans une lettre sur la « place Mettmann laissée à l’abandon », à l’entrée de Saint-Nicolas, au sein du quartier Murat. À l’intention de « Madame le Mée Clavreul », successeure de Bruno Bertier au poste de première adjointe à la mairie de Laval, ce courrier que leglob-journal a pu consulter pointe du doigt « un triste spectacle » : « Nous étions dans l’incapacité de rentrer dans notre permanence, du fait de mobilier urbain placé devant notre porte d’entrée. Nous avons dû le déplacer. On nous parle également de tapages nocturnes, de violentes bagarres, sur cette place, à des heures tardives et un laisser-faire qui interpelle beaucoup de riverain.es… » . Les deux élu-es demandent aussi que « rapidement une réunion publique soit organisée avec les riverains ».

La place Mettmann, aménagée et colorée depuis les travaux de rénovation effectués il y a environ un an – © leglob-journal.fr
L’élue interpellée s’avère être aussi la nouvelle présidente de Méduane Habitat, le bailleur social en charge des logements de la place Mettmann. Il y a un an, des travaux de rénovation ont été entrepris afin de la moderniser. Des bancs, des chaises ont été installés pour rendre l’endroit plus convivial. Mais globalement, les riverains peinent à voir le gain en question, au contraire : « Il faut enlever les chaises et les bancs. C’est 90% du problème », nous explique un commerçant de la place, régulièrement témoin de rixes le soir. « Maintenant ils trouvent la place pour s’asseoir, vendre les stupéfiants, de la drogue, tout. » Avant les nouveaux aménagements, les choses allaient mieux : « L’année dernière les petits jouaient jusqu’au soir… » .
Contactée, Marie-Laure Le Mée Clavreul n’a pas apporté de réponse. Toutefois, Méduane Habitat se justifie dans les colonnes de Ouest-France. Le bailleur y indique que ses médiateurs « réalisent des passages réguliers pour le problème des nuisances, qui ont été signalées aux polices municipale et nationale
» .
« Ici, c’est propre »
Toutefois, leglob-journal n’a pas constaté les dégradations dénoncées par Bruno Bertier et Camille Pétron, qui ont leur permanence sur la place. Lundi matin, nous y sommes allés, et les seuls signes d’abandon étaient des déchets qui débordaient des poubelles pleines, et une vitre brisée depuis déjà plusieurs années. Loin du constat apocalyptique des élus qui, quelques jours plus tôt dépeignaient « une place jonchée de déchets, des plantations laissées abandonnées, elles aussi, des poubelles qui débordent, du mobilier urbain dégradé… »

Certaines poubelles de la place Mettmann débordent, et des détritus sont jetés dans les parterres de plantes – © leglob-journal.fr
Oscar*, un résident, se satisfait de la situation actuelle : « Ici c’est propre, c’est pas comme dans les autres quartiers. Il y a de la vie. » défend-il, alors que plusieurs personnes rencontrées n’osent pas donner leur point de vue, et ne se considèrent pas légitimes bien qu’elles passent fréquemment sur la place ou y travaillent. Un point commun entre tous ces gens ? Ce sont des personnes issues de l’immigration et stigmatisées dans un pays qui voit l’extrême-droite grimper en flèche et Marine Le Pen être créditée par le dernier sondage Ipsos de 34 % des intentions de vote en vue de la présidentielle 2027, soit deux fois plus que n’importe quel concurrent…
« Les étrangers, elle va les renvoyer chez eux !»
Dans un tel contexte, les personnes que l’ont dit « racisées » sont pointées du doigt à la moindre incivilité ou dégradation. La Mayenne n’est pas exempte de ces discriminations. Sur la place Murat, Albert* se lâche : « C’est le quartier le plus sale de Laval. Ils ont tout cassé ! » . Quelques secondes après, un homme noir passe devant nous, et poursuit son chemin. D’un coup, Albert, jusque là calme, presque désabusé, hausse le ton et s’emplit de colère. « Ils sont malpolis, ils sont tout !! » , crache-t-il alors. À qui correspond ce fameux « ils » ? « Les étrangers » , lâche-t-il sur un ton haineux. « Il est temps de les renvoyer chez eux. Si c’est Le Pen elle va pas leur faire de cadeaux, les étrangers elle va les renvoyer chez eux ! »
Quand on essaye de savoir si Albert a vu les dégradations, ou qui en était responsable, il avoue, penaud, que non. Pourtant cela ne l’empêche pas de déverser son racisme. Et il n’est pas le seul. Jeanne*, une autre personne âgée, blanche, interrogée ce matin-là utilise le même « ils » plein de sous-entendus, sans toutefois aller jusqu’à l’expliciter comme Albert : « Ils cassent tout, ils peuvent pas avoir quelque chose de propre. »
Il ne faut pas nier ni minimiser les dégradations de biens publics. Il ne faut pas non plus balayer d’un revers de main l’inconfort généré chez les riverains ou les travailleurs. Il faut peut-être sanctionner les coupables. Mais médiatiser de tels évènements, les mettre au cœur du débat public, c’est aussi jouer le jeu dangereux de l’extrême-droite, qui surfe sur les conditions de vie dégradées de personnes comme Albert et Jeanne que nous avons rencontré, et leur offre un bouc-émissaire tout trouvé. Et ce ne sont ni des bancs publics, ni des plantes vertes qui permettront de sortir de ce cycle de la haine de l’autre. Ce ne sont pas non plus des arrestations, des amendes ou des expulsions qui permettront à Jeanne et Albert de se sentir mieux dans leur quotidien… ⬛
*Les prénoms ont été modifiés.
