Le Covid-19 emportera-t-il l’Union Européenne et l’Euro ? – Par Henri Marteau

L’Union européenne, ce bel outil est-il grippé? interroge Henri Marteau dans cet article publié alors que Robert Schuman dans sa déclaration du 9 mai 1950 décidait de placer la production franco-allemande du charbon et de l’acier sous une Haute Autorité commune. Dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe, avec la volonté politique et celle des « petits pas », cette union économique décidée en 1950 allait nous conduire, soixante-dix ans après, jour pour jour, à l’Union européenne (UE) qu’on connait aujourd’hui.

L’Europe est-ce vraiment nous?

Par Henri Marteau


Aujourd’hui ce qui se joue avec l’épidémie de coronavirus sera-t-il «l’accident industriel» qui révèle l’incurie du système, comme Tchernobyl avait révélé celle du soviétisme ?

L’ Union Européenne (UE), qui a sans cesse exigé de ses États membres qu’ils maîtrisent leurs dépenses de santé, a activement contribué à la disparition de dizaines de milliers de lits d’hôpitaux dans ses États. En France, ce sont 13 % des lits d’hôpitaux qui ont été supprimés entre 2003 et 2016, tandis que le nombre de prises en charge annuelle aux urgences doublait, passant de dix à vingt millions, à la délocalisation en Chine de la fabrication des médicaments et du matériel de soin. Tests, respirateurs, masques, médicaments, l’outil industriel a disparu.

L’interminable grève des urgences et les témoignages de médecins sur leurs conditions de travail nous ont appris qu’en France, l’hôpital public est à bout. En Grèce, le budget alloué à la santé a été divisé par deux entre 2008 et 2014 et la mortalité infantile a progressé de 35 %. En Italie, en dix ans, ce pays a réduit ses dépenses hospitalières de 37 milliards et fermé 70 000 lits.


L’Union Européenne agit à contre sens de l’histoire


Pendant que les États Nations européens sont en première ligne de front, non seulement l’UE est aux abonnés absents depuis le début de la crise sanitaire, mais en plus elle ne trouve rien de mieux à faire que d’engager l’ouverture de négociations en vue de l’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord et annonce qu’elle a conclu un traité de libre échange avec le Mexique !

Le Covid-19 réactive les antagonismes entre États membres

L’UE essaie de mettre en place une réponse à la gigantesque crise économique qui vient et qui risque d’être bien plus grave que celle de 2008-2012. Pour l’instant, l’Eurogroupe (le cénacle qui réunit les ministres des finances de la zone Euro) a acté un paquet de mesures représentant 540 milliards d’euros constitués majoritairement de prêts qui devront tôt ou tard être remboursés. Le point le plus litigieux était celui du recours au Mécanisme européen de stabilité (MES). Ce dernier est une structure créée en 2012 qui lève des fonds sur les marchés pour prêter aux États à des taux inférieurs à ceux dont ils auraient bénéficié en empruntant eux-mêmes sur ces marchés.

Le problème, c’est que lorsqu’un État demande l’aide du MES, il y a une conditionnalité : l’État emprunteur doit ensuite mener des politiques d’austérité sous supervision de l’UE. En Italie, il y a actuellement un débat houleux sur cette question, l’option MES est vue comme annonciatrice d’une mise sous tutelle du pays qui ne veut pas devenir la nouvelle Grèce, dont on se souvient qu’elle a dû subir la tutelle de la Troïka [La Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, NDLR].

L’Italie et aussi l’Espagne, aimeraient de leur côté que l’UE émette des Eurobonds ou Coronabonds, c’est-à-dire de la dette fédéralisée. Ces deux pays et d’autres arguent du fait qu’un surcroît de solidarité européenne est justifiée par le fait que la crise économique actuelle n’est pas liée à la mauvaise gestion de tel ou tel pays, mais bien la conséquence d’une crise sanitaire que personne n’attendait, et qui touche tous les États membres. Mais la question des Coronabonds se heurte à l’opposition des pays dit « frugaux », notamment l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, la Finlande, qui ont toujours refusé de « payer pour le Sud ». Et qui risquent de refuser encore longtemps.

La fracture s’accentue entre d’un côté les pays périphériques débiteurs, handicapés par la monnaie unique surévaluée pour leur économie, et de l’autre, les pays créditeurs du cœur de l’Europe, qui sont, eux, les grands gagnants du Marché unique et de l’Euro sous-évalué pour leur économie. Et nous somme en train de voir que le sort de la France dans cette crise est plus proche de celui de l’Italie que de celui de l’Allemagne, mais elle tend à se croire à égalité avec l’Allemagne, en fantasmant un prétendu « couple franco-allemand » qui n’existe plus.


La Cour Constitutionnelle allemande enfonce les clous du cercueil de l’Euro


Et comme un malheur n’arrive jamais seul : la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe, l’équivalent de notre Conseil constitutionnel, a jugé ce mardi 5 mai que la politique de la Banque centrale européenne (BCE) de rachat d’actifs publics n’est pas conforme à la stabilité monétaire inscrite dans la Constitution allemande et les traités européens. Les juges constitutionnels allemands ont aussi exigés que la BCE justifie, sous trois mois, la conformité à son mandat de ses rachats d’actifs publics. Au-delà, en cas de réponse non satisfaisante, la Bundesbank devra provisoirement se retirer. Or si celle-ci n’est plus autorisée à acheter ses titres sur le marché, c’est l’unicité de la politique monétaire européenne et la viabilité de l’union monétaire qui sont mises en cause.

Selon les juges constitutionnels allemands, cette politique conduite depuis 2012 par la BCE pour stabiliser l’Euro, peut menacer la stabilité de l’union monétaire et leur décision va certainement avoir une grande portée en Allemagne où les épargnants, retraités et contribuables, sont taxés à hauteur de 0,55 % sur leur dépôt bancaire à partir de 100 000 Euros.

Les juristes européens essaieront, sans doute, de bidouiller encore un truc pour éviter que l’Euro n’éclate. Mais ça mettra l’Allemagne dans une situation encore plus inconfortable parce qu’elle juge que la BCE en fait déjà trop alors qu’ inversement les pays du sud de l’Europe jugent que cette même BCE n’en fait pas assez. Bref, on voit mal l’Allemagne accepter les Coronabonds, car cela reviendrait à demander à ses épargnants déjà soumis à des taux négatifs de garantir les prêts pour soulager l’Italie et l’Espagne.


Faire produire très loin des produits stratégiques est une folie


Il n’est plus acceptable que notre pays reste un désert industriel et continu de dépendre à 80 % de la Chine et de l’Inde pour la production de produits stratégiques comme les matières actives de nos médicaments et de biens manufacturés basiques comme les masques. Réindustrialiser notre pays ne pourra pas se faire en restant dans le libre échange intégral et dans le système de très grande ouverture imposée par l’UE.

La marge de manœuvre en matière économique au niveau national est devenue quasi-nulle pour les pays qui appartiennent à l’UE et surtout à la zone Euro, puisque dans le cadre du « semestre européen » [Le semestre européen fournit officiellement un cadre pour la coordination des politiques économiques dans l’ensemble de l’Union européenne, NDLR], la Commission européenne reçoit les projets de lois de finances avant même les parlements nationaux.

Le drapeau européen brûlé en Italie

Il n’y a pas de solidarité au sein de l’UE et une monnaie a toujours été liée à une nation et à un peuple. Il n’existe pas plus de nation qu’il n’y a de peuple européen : c’est à mon sens un conte de fée. Peut-être que la crise économique et financière qui vient accélérera la mort de l’Euro. Les Italiens se sentent abandonnés et sont furieux contre l’UE. Un sondage de l’institut Termometro de mars montrait pour la première fois qu’une majorité d’Italiens seraient favorables à l’Italexit, et sur les réseaux sociaux, les vidéos montraient des citoyens brûler le drapeau de l’UE tout en écoutant l’hymne de leur pays : Fratelli d’Italia. Est-ce des signes avant coureurs?

L’histoire s’écrit debout

Le naufrage promis dès le lendemain du Brexit n’a pas eu lieu et le gouvernement britannique n’hésite pas à envoyer balader toutes les règles européennes. Ainsi la Banque centrale d’Angleterre va financer directement le Trésor britannique pour ne plus dépendre des marchés financiers, afin de l’aider à affronter les ravages sanitaires et économiques provoqués par la pandémie. A la Libération, les Résistants avaient chassés ceux qui avaient conduit le pays au désastre. L’histoire s’écrit debout !


Henri Marteau, contributeur régulier, écrit dans leglob-journal depuis 2016


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