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Céder au privé ce qui était du domaine public depuis des années - à savoir un espace urbanisé qui avait été acheté par la collectivité locale à l’hôpital - c’est ce qui est en train de se produire à Laval, en plein centre-ville avec la cession de l’Espace Saint-Julien situé sur les quais de la rivière Mayenne et acheté par un fond de dotation dont leglob-journal a révélé récemment l’existence. Au-delà de cette « privatisation opérée entre-soi  » comme notre contributeur Nicolas Chomel qualifie cette vente (terrain, jardin public, immeubles et chapelle déconsacrée), il s’agit surtout selon Nicolas Chomel d’une « gentrification » qui s’opère sous nos yeux. Phénomène particulier qui touche toutes les villes au détriment des populations les moins aisées qui se voient contraintes de s’éloigner de l’hypercentre. Analyse.

Par Nicolas Chomel*

Pressée de brader le patrimoine public pour tenir ses promesses électorales de baisse de 10 % de la pression fiscale et dans le but aussi de «  réduire la dette » aggravée par sa priorité accordée à la baisse des impôts, la municipalité de Laval conduite par François Zocchetto (UDI) a décidé de vendre l’espace Saint-Julien.

Le consortium [Mot issu du latin signifiant partenariat ou association, NDLR] retenu pour racheter le tout est une Société Civile Immobilière (SCI) qui regroupe un promoteur, le groupe sarthois Lelièvre, et un collectif de « citoyens bénévoles » comme ils se définissent eux-mêmes, ayant constitué un fond de dotation. Leglob-journal en avait révélé son existence en Avril 2018.

Lire : À Laval en centre-ville, un Saint-Julien lové autour de la sainte chapelle

Au-delà des bonnes intentions chrétiennes et humanistes affichées par les animateurs de ce groupement d’intérêts - la communauté religieuse Saint-Martin installée à Evron souhaite en effet y implanter un internat de 90 places pour ses séminaristes et sauvegarder ainsi la chapelle -, ce projet de privatisation met en lumière deux phénomènes malheureusement classiques et inacceptables de l’aménagement urbain moderne. 

Aucun débat public

D’abord et cela devient de plus en plus fréquent, l’absence de débat public. Alors que Saint-Julien fait partie du domaine public, - on y trouve le seul jardin de la rive gauche du centre-ville -, cet espace avec des constructions diverses avait fait l’objet d’un projet associatif soutenu par la précédente municipalité PS Garot- Boyer, qui y prévoyait notamment l’installation du Conservatoire de musique. L’équipe de François Zocchetto ayant rapidement considéré que le projet de déménagement du conservatoire était trop compliqué et coûteux, a décidé de vendre bâtiments et jardin sur la base d’un simple appel d’offre. Aucun débat n’a eu lieu publiquement.

Étant donné le court délai de réponse laissé aux prétendants (entre juin et septembre 2017) nous sommes en droit de penser que les projets des promoteurs finalement retenus étaient déjà dans les cartons. Quant à la décision de vendre, elle a ensuite été prise fin 2017 sans aucune enquête publique préalable sérieuse.

Cette manière d’agir, sans concertation qu’on peut qualifier d’« entre-soi bourgeois » est une façon de concevoir la gestion des affaires publiques par le prisme de l’entente entre des représentants du patronat local et de quelques notables, il suffit de relire ce qu’écrivait Anne Nivat dans son Livre publié en 2017, intitulé Dans quelle France on vit paru chez Fayard.

Centres-villes convoités

Pour la journaliste, « Le maire et ses alliés se sont retrouvés sous la coupe du "Club des cinq", le noyau dur des décideurs (des grands patrons locaux), qui a pris les choses en main et compte les garder […]. A Laval, comme ailleurs, non seulement les patrons ne font plus confiance aux politiques, mais ils les conseillent, les surveillent, jusqu’à les remplacer en partie pour s’assurer d’une action juste et effective dans le sens qu’ils souhaitent.  ». On ne peut être plus clair.

On appelle gentrification, un phénomène par lequel les catégories sociales les plus aisées s’approprient les centres-villes, renvoyant les plus modestes à la périphérie. A Saint-Julien, car il s’agit bien d’un programme immobilier, la gentrification s’organise sous couvert de réhabilitation, de mixité intergénérationnelle et de développement de l’offre de logements. En fait, il s’agit surtout de réunir au centre-ville les catégories sociales les plus aisées qui ont en commun notamment d’inscrire leurs enfants à « l’Immac  », diminutif qui regroupe écoles, collège et lycée privés de L’Immaculée Conception.

Une vidéo récemment postée sur le site chrétien CrédoFunding par ses promoteurs [Visible en bas de l’article leglob-journal et dont le lien se trouve ci-dessus, NDLR] illustre bien l’appartenance sociale des citoyens que ce projet mobilise : patrons et cadres dirigeants d’entreprises, experts comptables, avocats d’affaires, agents immobiliers, - dont le cabinet Le Nail, spécialiste de la vente de châteaux -, banquiers, etc. Ce consortium est animé par l’avocat d’affaire Benoît Gruau – il préside le Fond de dotation Saint-Julien – qui n’est autre que le frère de Jean-Christophe Gruau, élu d’extrême droite à Laval et de Franck Gruau, publicitaire et vice-président du Medef de la Mayenne.

Il compte aussi l’expert-comptable Hugues Préaux, qui n’est autre que le frère de Paul Préaux, le modérateur général de la Communauté Saint-Martin qui se trouve très présente dans ce projet. Il comprend enfin le tonique Gilles Mézières, directeur général Europe du groupe Lactalis, qui explique avec allant sur le document vidéo que « ce projet, c’est un projet de dingues ! », mais ne dit pas que c’est surtout, en fait, celui de la grande bourgeoisie locale qui s’arrange avec les élus.

Le jardin de Saint-Julien, un des seuls espaces verts de la rive gauche de Laval - © leglob-journal

Le projet de privatisation de l’espace Saint-Julien et la façon dont il s’organise met donc en évidence à lui seul les dysfonctionnements de la démocratie locale. Ceux qui s’opposent à ce projet ont donc parfaitement raison. Par leur résistance, ils font valoir, au contraire, une conception de la démocratie locale et de l’aménagement urbain qui s’appuie sur une réelle concertation avec les habitants et non sur des arrangements entre amis. Il va sans dire que tous les lavallois doivent défendre Saint-Julien, et soutenir l’association Laval Vivre Vert qui vient de se constituer pour défendre notamment le jardin public de Saint-Julien.

Lire aussi sur leglob-journal : Saint-Julien à Laval, le jardin de la discorde - Épisode #1

*Militant lavallois de la France insoumise


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Saint-Julien à Laval : Privatisation et gentrification sont en marche !

Publié le: 4 juin 2018
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