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« Comment est-il possible de supprimer ce qui est à mes yeux une institution qui a été mise en place en 1973 ?  » écrit sur leglob-journal Bernard Chevance à propos de la disparition annoncée du Centre de Formation d’Apprentis des Villes de la Mayenne qui compte cinq sites. Celui qui fut un des fondateurs de ce CFA a tenu à réagir après avoir vu récemment le titre d’une manchette de première page parue dans le quotidien Ouest-France. Pour Bernard Chevance, « cette suppression [Décidée par le Conseil régional et effective en 2019, NDLR] aura pour conséquences son lot de licenciements et sa privatisation annoncée. En tant que fondateur de ce CFA en Mayenne, j’en suis profondément désolé. »

Par Bernard Chevance*

Je lis que pour remplacer le CFA des villes de la Mayenne, il va falloir construire de nouveaux locaux très onéreux, et que le financement serait confié aux branches professionnelles ; je lis aussi que certaines de ces branches n’en ont pas les moyens.

En tant que fondateur du CFA des 3 villes [Ancienne appellation du CFA des Villes de la Mayenne, NDLR] dont je suis devenu le directeur en 1973 et jusqu’en 1986, j’estime que c’est un énorme gâchis de supprimer une institution qui fonctionne maintenant depuis 45 ans.

La façade du CFA des 3 villes à Laval devenu il y a quelques années le CFA des Villes de la Mayenne, aujourd’hui sur la selette - © leglob-journal

Près d’un demi-siècle d’investissements, d’efforts et d’abnégation, ce n’est pas rien ! Aussi je tiens ici sur leglob-journal à rappeler l’historique de ce qui fut l’enseignement technique en Mayenne qui a débuté après la Seconde guerre mondiale. Simplement pour témoigner et dire ce qu’a été cette création et comment elle a été rendue possible.

Une nécessité

A l’époque, des Centres d’Apprentissage se mettent en place dans de simples baraquements. A Laval, c’est rue de la Senelle que cela se passe pour les garçons et place de Hercé pour les filles. Celles-ci étaient logées en internat à la caserne Corbineau. Charles Stindel et Denise Lepage en assumaient les directions. Le 6 octobre 1956, un incendie détruit en pleine nuit le Centre d’Apprentissage masculin situé rue de la Senelle. Il n’y a pas eu de victimes fort heureusement, car les élèves avaient profité d’un exercice d’incendie la veille pour s’entraîner à évacuer les lieux rapidement.

Sous le nom de « Chambre d’Apprentissage », des cours sont donnés en centre-ville de Laval sous la responsabilité d’Albert Legendre, le directeur du Cours Complémentaire. Plus tard la bibliothèque de Laval portera son nom. En 1959, la construction d’un grand établissement regroupant le Collège technique, rue Bellessort et le Lycée technique avenue Chanzy est programmée. La première rentrée se fait en 1961 deux ans plus tard. Sont nommés directeur du lycée, Eugène Gainie et pour le collège, Denise Lepage.

C’est un très bel établissement vu d’avion. Mais avec ses toits plats dans notre région humide et ses 7 kilomètres de couloirs, il s’avère très vite difficilement fonctionnel. D’ailleurs, le nombre d’élèves dépasse les capacités d’accueil et il faut ériger de nouveaux baraquements, dans l’urgence. Ceux-ci ont disparu à l’heure actuelle.

Pour ma part, j’ai été nommé professeur de mathématiques et de sciences au Collège technique à la rentrée scolaire de 1962. Même si la Mayenne était un peu à l’écart de tout ça, c’était l’époque de Salut les copains et du Yéyé et des années qui allaient précéder Mai-68. Depuis cette date, le collège est devenu Lycée professionnel Robert Buron, et prépare les élèves aux examens de CAP, de BEP et de Bac Professionnel ; tandis que le Lycée d’enseignement général et technique Réaumur présente les candidats aux baccalauréats et aux BTS.

Une législation

En 1971, les lois Delors sont votées. Elles portent la création des Centres de Formation d’Apprentis, - ce qu’on appellera par la suite plus familièrement les CFA - qui devaient exister selon la loi au plus tard pour la rentrée 1975. Cette même législation organise aussi la formation continue au sein des Gretas (GRoupements d’ETAblissements).

Sur la façade à Laval du CFA des 3 villes, une banderole... - © leglob-journal

En 1972, je participe aux réunions du Comité Départemental de l’Enseignement Technique, en tant qu’élu syndical et pour la mise en place des CFA. Pour ces créations de Centre de Formation des Apprentis, la Chambre de métiers s’était portée candidate mais pas la Chambre de commerce et d’industrie. En dehors des organismes consulaires, une candidature apparaît également, il s’agit de celle du châtelain d’Astillé qui s’est porté rapidement candidat : il faut dire qu’il maintenait dans son château des adolescents en formation et que les règles de sécurité strictes en matière d’accueil d’un public jeune n’étaient pas respectées.

Alors avec l’Inspectrice de l’Enseignement Technique en responsabilité sur le département, il nous a fallu faire un rapport circonstancié sur les dangers du maintien en internat d’adolescents dans le château d’Astillé au mépris des normes de sécurité. Mais les voisins qui avaient été prévenus, avaient eu connaissance de l’immatriculation de la voiture de l’inspectrice. Un soir, l’inspectrice départementale est venue me chercher chez moi et m’a demande si je voulais bien prendre ma voiture personnelle afin de la conduire sur place à Astillé pour qu’elle puisse faire les constats nécessaires. Il s’agissait de prendre sur le fait que des jeunes continuaient à être hébergés dans des conditions de sécurité déplorables.

Durant le Comité Départemental de l’Enseignement Technique qui suivit, une manifestation eut lieu devant la Préfecture à Laval, et l’inspectrice qui était la cible des manifestants parvint à quitter les lieux par une porte située à l’arrière du bâtiment préfectoral.

Une association pour le CFA

Je me souviens aussi qu’il nous a fallu mettre en place une structure gestionnaire de ce CFA qui allait se révéler être unique en France. Le principal objectif était d’utiliser les locaux de l’Éducation Nationale et notamment les Ateliers pour ne pas construire de bâtiments neufs très onéreux ; mais il fallait aussi puiser dans le potentiel pédagogique pour tous les cours de ce Centre de Formation des Apprentis.

En 1973, au moment du premier choc pétrolier et juste un an avant l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard-d’Estaing, il y avait quatre lycées professionnels dans les trois villes principales du département de la Mayenne. A Laval, le Lycée Buron rue Bellessort pour les Métiers de Bouche et commerciaux celui situé boulevard Volney, le nouveau Lycée des métiers du bâtiment qui démarrait cette année là et auquel nous venions de donner le nom d’un ancien collègue du Collège technique : Gaston Lesnard. A Château-Gontier dans le sud du département, le Lycée Pierre et Marie Curie était destiné lui surtout à la mécanique générale et au commerce. Quant au lycée de Mayenne au nord du département, le Lycée Léonard de Vinci, il avait pour vocation principalement à former aux métiers de la mécanique automobile et de l’imprimerie.

Le CFA des Villes de la Mayenne, avenue Chanzy à Laval - © leglob-journal

Pour ce CFA des trois villes qui deviendra plus tard le CFA des Villes de la Mayenne, l’organisme gestionnaire fut créé au sein de l’Association Pour l’Apprentissage en Mayenne (APAM). Le président était selon les statuts alternativement un des 3 maires, en rotation tous les 2 ans. Depuis, c’est Marie-Noëlle Tribondeau la maire de Bierné qui préside l’APAM.

« Un vrai succès »

A l’époque, je me souviens qu’André Pinçon (Laval), Claude Leblanc (Mayenne) et Jean Arthuis (Château-Gontier) avaient accepté à tour de rôle cette charge qui fut souvent déléguée, il faut bien le dire, à des conseillers municipaux ; citons Daniel Houdin et Nicole Peu pour Laval ; Bruno Hérissé pour Château-Gontier.

Il n’y a pas eu de problème avec la création du Centre de Formation des Apprentis (CFA) de la Chambre des métiers en raison d’une répartition des métiers artisanaux différents. J’acceptais de mettre en place ce CFA des trois Villes en demandant mon détachement de l’Éducation Nationale. Le nombre d’apprentis dépassa très rapidement le millier d’élèves. Ce fut un vrai succès.

Aujourd’hui quand je repense à tout ça, que de tristesse mêlée à un sentiment de gâchis. c’est ce que je ressens en mon fort intérieur alors que nous savons que le CFA va disparaître du paysage mayennais. Pour le remplacer, on apprend au détours d’un article qu’il va falloir construire de nouveaux locaux ; que le financement en serait confié aux branches professionnelles, mais que certaines d’entre-elles n’ont pas les moyens pour piloter l’apprentissage...

Sans vouloir se figer sur le passé qui se heurte de plus en plus souvent au présent d’un futur qui s’impose trop facilement, quel dommage malgré tout et que d’énergie perdue ! Sentiment négatif sauf à se réjouir de penser, et cela me fait tout de même chaud au cœur, que des jeunes ont pu finalement se mettre au travail et construire leurs vies en Mayenne. Possible grâce à nous tous, simplement, et à tous ces efforts conjugués jusque-là.

*Bernard Chevance fut Directeur administratif général du CFA des 3 villes de 1973 à 1986


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Vie et mort programmée du CFA des Villes de la Mayenne

Publié le: 18 mai 2018
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